Ceci est ton corps - Journal d'un dénuement




« Ceci est ton corps », publié en 2008 avec en sous-titre « Journal d’un dénuement », rapporte les sentiments et les pensées – notés quotidiennement durant huit mois – d’un homme accompagnant une femme qui va mourir d’un cancer. Une confession inattendue quand il s’agit d’un prêtre et d’une femme qui s’aiment. Et plus inattendue encore quand cet amour est vécu sous le signe du sacerdoce, dans la clarté des béatitudes et en référence aux jeudi et vendredi saints, et à Pâques. L’audacieuse transposition de la formule eucharistique – du corps du Christ au corps d’une femme – est-elle sacrilège ou introduit-elle à une compréhension élargie, aussi charnelle que spirituelle, du mystère de l’humanité de Dieu et de la vocation divine de l’homme ?

*

« Et le pain amer de ta souffrance ? Comment le transsubstantier ? La consécration irait-elle jusque là ? Est-ce pour cela surtout que j’ai été ordonné ? Pour dire une parole au-delà de la parole et pour annoncer que cet au-delà est ici, maintenant, dans ce pain, dans cette souffrance, ton corps... ? Et que ce pain n’est pas que du pain ? Et que ton corps n’est pas que ton corps ? Et que ta souffrance n’est pas que ta souffrance ? Oui ! C’est pour cela. Pour empoigner l’Ici et en faire de l’Au-delà. » (pp. 122-123)

« À la consécration, le “Ceci est mon corps” que je t’ai partagé tant de fois durant ces huit derniers mois prend une ampleur physique que je ne soupçonnais pas, comme si chaque corps entrait dans le “Ceci” et comme si, maintenant, j’osais dire à chacun ce que je te disais à toi :“Ceci est ton corps”. Ai-je jamais compris comme ce midi à quel point chacun porte en soi quelque chose de la chair de l’autre ? » (p. 204)

*

Si le titre du livre surprend et peut choquer, les perspectives ouvertes sont immenses. L’amour et la foi s’y livrent dans une haute et austère nudité qui les transfigure comme sur le mont Thabor. Et le chemin de dépouillement qui s’y propose mène encore plus loin que le singulier travail d’enfantement dévoilé par ce poème. Joie et douleur, fervente et féconde passion. En errance, notre monde et l’Église ont besoin que de telles traversées soient tentées.

Offert à une femme aimée au long d’une terrible agonie, et à jamais inscrit en lettres d’or sur sa tombe, cet écho du « Cantique des cantiques » chante la vie qui franchit la mort, l’éphémère qui est promesse d’éternité. Ode à l’amour issue d’un souffle venu d’ailleurs, léger et puissant, relayé par la transparente fidélité d’un homme pour être partagé aux quatre vents. Modeste et souveraine, la poésie devance la théologie.

Au fond de l’abîme, détresse et larmes. Gabriel Ringlet ressent une impuissance et une solitude sans issue. Mais, dans un mutuel respect, la communion avec l’être aimé demeure entière. C’est dans la fugacité et la simplicité du quotidien que, minute après minute et jour après jour, se propose le salut quand ne reste que l’ordinaire le plus ordinaire pour sauvegarder la vie face au cauchemar et au néant. Ultime déprise qui fait place à une sereine et inébranlable confiance.

Bien qu’il relate un itinéraire éminemment personnel, le livre se situe d’emblée dans l’universel. Dans ses entrailles, la création entière souffre de chaque mort, se réjouit de la moindre tendresse et aspire ensemble à la rédemption. La communion des saints n’exclut personne et accueille même les bêtes et les plantes. Acceptation de la finitude et anticipation de l’infini. Le ciel à ras de terre, à la faveur d’une messe divinement humaine, désencombrée de la routine religieuse.

Cette eucharistie célèbre le mystère du pain et du vin distribués, des corps brisés et du sang versé, de l’amour qui est source de vie pour toujours. Réinterprétant la « Messe sur le Monde » de Teilhard de Chardin, Gabriel Ringlet parle d’une transsubstantiation qui instaure la présence réelle de Dieu au plus intime des réalités charnelles, qui fait advenir Dieu au cœur de la vie humaine pour l’accomplir et la sauver. Et, dépassant nos frontières, cette eucharistie inédite invite sans distinction les croyants et les athées, et tous nos semblables de bonne volonté, pour que l’homme accède à sa pleine et sublime dimension d’humanité.

*

Pages fulgurantes, qui rayonnent une foi et une liberté imprenables. Se fiant à l’évangile, leur auteur n’a pas craint de déplaire aux tenants des idées reçues et de l’ordre établi. Son Dieu est indifférent à la puissance et à la gloire qu’on lui prête dans la foulée des fantasmes humains, mais il fait siennes la faiblesse et la misère des hommes. Le chemin de souffrance et d’amour suivi dans « Ceci est ton corps » ouvre ainsi sur toutes les détresses. Et notamment, loin de nous et de l’Église, sur la douleur de la multitude des réprouvés qui peuplent les enfers engendrés par le cours actuel du monde.

Que les béatitudes dispensent sans réserve la joie et la sérénité à quiconque les accueille ne supprime pas la souffrance. Aucun bonheur ne peut se suffire tant que des êtres sont broyés par leurs tourments intérieurs ou par la violence des dominants. L’évangile invite à soigner les plaies de Dieu, dit Gabriel Ringlet, sans en minimiser aucune. Mais quelles sont aujourd’hui, concrètement, les urgences et les priorités au milieu du champ des douleurs ? Et jusqu’où aller ? S’approcher de ces plaies peut obliger à s’éloigner des chemins de crête et conduire à s’aventurer très bas, en des lieux et dans une nuit que la religion et même la poésie n’éclairent pas.

Le sacerdoce confié à l’homme dès les origines célébrera là des messes sans cérémonies, sans calice ni patène, avec ou sans ordination, au milieu des croix sur lesquelles l’homme et Dieu défigurés sont cloués sans merci. Loin des ambons et des ostensoirs, seul le dévouement à bras le corps peut secourir et faire renaître la parole dans ces abîmes. L’évangile obligera à franchir les murs des églises, à renoncer aux alliances profitables, à quitter les refuges spirituels pour retrouver Dieu et lui venir en aide là où il est méprisé et maltraité, affamé et assassiné. Le devenir de l’humanité entière en dépend, et peut-être même le devenir de Dieu.

À la lumière du lavement des pieds et de la Cène qui inspirent ce livre, donner sa vie au service des hommes s’impose avant les doctrines et les liturgies. Mais ne restons-nous pas, avec l’Église et malgré nous, entravés par une théologie trop abstraite et par les séquelles confortables d’une tragique histoire de domination religieuse et politique ? Ne demeurons-nous pas, à notre insu, à l’abri d’une religion, d’une culture et d’une esthétique qui surplombent de très haut la souffrance béante du monde contemporain ? Pour accompagner (cum pane) les hommes de notre temps et leur redire Dieu, que de dénuements s’avèrent encore nécessaires !

Jean-Marie Kohler

 

Gabriel Ringlet, né en 1944 en Wallonie, prêtre, prorecteur émérite de l’Université catholique de Louvain où il a enseigné le journalisme et l’ethnologie de la presse, est l’auteur d’une quinzaine d’ouvrages. Poète et théologien, très présent dans les médias, il a travaillé durant de longues années dans un quotidien socialiste et syndicaliste anticlérical, et a beaucoup contribué au rapprochement entre l’Église et les milieux littéraires et artistiques. « L’évangile d’un libre penseur. Dieu serait-il laïque ? », publié en 1998, lui a valu – outre les critiques des conformistes romains – le prix du livre du Syndicat des libraires de littérature religieuse. En 2008, il a été élu membre de l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique.

Cf. sur ce site, sous la rubrique Archives CCC, l’interview de Gabriel Ringlet donnée à l’occasion de sa participation aux Conférences Culture et Christianisme, et le compte rendu de son intervention sur le thème : « Quel évangile pour demain ? »

recherche-plurielle.net