Traditions et perspectives théologiques
   
 
 
 


 
Points de vue

QU'EST CE QUI INTERPELLE AUJOURD'HUI
LES CHRÉTIENS ET LES ÉGLISES ?

 

Le drame de Haïti - Veillée œcuménique à Ferrette (janvier 2010)

L’exemple du tremblement de terre de Haïti est plein d’enseignements concrets pour nous. Jusqu'à récemment, on assimilait ce genre de catastrophe à une punition divine, parce qu’on ne savait pas l’expliquer autrement et qu’on avait de Dieu une image primitive et brutale. Aujourd’hui, Dieu n’est plus responsable de rien, et l’homme non plus en fin de compte... N’y aurait-il donc plus qu’absurdité autour de nous ?

Les moyens modernes de communication sont tels que chaque individu, même dans les coins les plus reculés de la planète, peut être au courant de tout. Mais cette connaissance est aussi superficielle et éphémère que la société qui la produit – tout est vite vu, vite consommé et vite oublié. Une fois l’émotion passée, les drames qui risquent de troubler notre confort sont évacués moyennant une mobilisation passagère et quelques dons déductibles des impôts... Il est si aisé de se donner bonne conscience à peu de frais !

Loin de justifier les malheurs par la volonté arbitraire de Dieu et de couvrir l’exploitation religieuse qui peut en être faite, l’évangile nous invite à prendre du recul pour saisir les événements dans leur environnement réel, et pour décider des engagements à prendre en vue de soulager la souffrance et de lutter contre le mal. Avoir les bonnes Écritures ou la bonne Tradition est précieux, mais cela ne suffit pas. Par delà les considérations théologiques et les explications géologiques ou autres, notre foi nous oblige à nous poser de douloureuses questions.

Pourquoi tant de morts à Haïti alors qu’un semblable tremblement de terre n’aurait peut-être tué personne à San Francisco ? Pourquoi tant de blessés qui ne peuvent pas être soignés convenablement ? Pourquoi tant de difficultés pour surmonter les dévastations subies ? Pourquoi tant de violence qui couve sous les ruines ? Pourquoi une telle détresse dans un pays autrefois prospère qui a eu la force de vaincre l’esclavage (1) ? Et que d’autres questions encore, qui renvoient à la terrible injustice qui régit le monde...

Dans nos pays, il y a pléthore de capitaux et de compétences. Mais la cupidité règne et les valeurs humaines sont déconsidérées. Certains de nos dirigeants exhibent des rémunérations scandaleuses alors que le chômage ne cesse d’augmenter ici et que des millions d’hommes meurent de faim ailleurs. Le cynisme des puissants tourne en dérision le partage et l’amour quand il ne réussit pas à détourner ces valeurs à son profit. Le malheur des pauvres est manipulé pour servir les visées politiques et économiques des catégories et des nations privilégiées.

Pourtant, la Bible enseigne que la terre appartient à tous les hommes ! Ses produits peuvent et doivent les nourrir tous. Les compétences scientifiques et techniques modernes doivent bénéficier à tous. En évoquant solennellement le Jugement dernier, le Christ est allé jusqu’à s’identifier aux plus démunis : « Ce que vous aurez fait au plus petit de mes frères, c’est à moi que vous l’aurez fait. » Face aux drames qui accablent le monde, il ne suffit donc pas de se lamenter, ni même de distribuer une part de nos superflus individuels ou de notre surproduction collective. Il faut beaucoup plus.

Oui, donner une pièce à un pauvre au coin de la rue, c’est nécessaire et c’est bien. Aider les associations, les institutions caritatives des Églises et les ONG, c’est nécessaire et c’est bien. Mais l’évangile dit que Dieu habite partout où l’homme est blessé par la violence de ses semblables ou de la nature, et qu’il faut se dépouiller individuellement et en Église pour le rejoindre et le secourir, pour aménager avec lui et pour tous notre maison commune. Il faut dénoncer et détruire le système inique qui écrase les humbles en accumulant les richesses prélevées sur les biens communs au profit des privilégiés qui en regorgent.

Albert Schweizer a développé, il y a un siècle déjà, des perspectives d’un prophétisme lumineux. Le recueil de ses sermons sur les missions et l’humanitaire qui vient de paraître, intitulé « Agir », nous donne à entrevoir un christianisme qui pourrait encore être une bonne nouvelle pour nos enfants et nos contemporains. C’est par nos engagements, c'est par nos combats que Dieu intervient dans le monde, qu’il construit son royaume de justice, de paix et d’amour parmi les hommes.

Jacqueline Kohler

Note


(1)
Sans entrer dans les détails d’une histoire compliquée, il est utile de rappeler que Haïti, Saint-Domingue auparavant, n’a pas toujours été, et n’est pas condamné à rester, le pays « le plus pauvre du monde », voué à être placé sous tutelle. L’île a été une colonie prospère, produisant la moitié du sucre mondial à la fin du XVIIIème siècle, puis s’est illustrée à la pointe du mouvement d’émancipation des Noirs en Amérique. Menés par Toussaint Louverture dans le sillage de la Révolution française, les esclaves révoltés y ont aboli l’esclavage et y ont fondé la première république noire indépendante le 1er janvier 1804. Mais pour obtenir la reconnaissance de l’indépendance par la suite, Haïti a dû indemniser les anciens colons en s’acquittant auprès de la France d’une énorme rançon qui a laissé le pays exsangue. De 1915 à 1934, Haïti a connu une occupation américaine à tous égards catastrophique. Et il est trop commode d’ignorer que les régimes dictatoriaux et corrompus qui se sont succédé dans l’île au siècle dernier – les Duvalier entre autres – ont été largement appuyés par des intérêts extérieurs.

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