Traditions et perspectives théologiques
   
 
 
 


 
Bloc-notes et ébauches
 
 


LES ARTICLES PRÉCÉDEMMENT EN LIGNE SOUS LA RUBRIQUE "BLOC-NOTES" SONT DÉSORMAIS ACCESSIBLES SOUS "POINTS DE VUE". Sous la nouvelle rubrique "Bloc-notes et Ă©bauches", on trouvera des chroniques et des rĂ©flexions en cours d'Ă©laboration.



Olivier Merle,
La MĂ©duse, Chronique d’un naufrage annoncĂ©,

Éditions de Fallois, Paris, 2017.

À la merci des privilĂ©giĂ©s et de l’ocĂ©an


ConsacrĂ© Ă  La MĂ©duse naufragĂ©e en juin 1816 et Ă  son tristement cĂ©lĂšbre radeau peint par ThĂ©odore GĂ©ricault, ce nouveau roman d’Olivier Merle se lit comme les prĂ©cĂ©dents, sans dĂ©semparer. La dramatique aventure dans laquelle l’auteur embarque ses lecteurs est rapportĂ©e avec autant de rigueur aux plans documentaire et maritime que de talent littĂ©raire. Se rĂ©fĂ©rant au journal tenu Ă  bord de la frĂ©gate par son ancĂȘtre Charles BrĂ©dif, gĂ©ologue missionnĂ© pour des prospections miniĂšres, l’auteur retrace de façon passionnante la navigation vers le SĂ©nĂ©gal, l’échouage sur un banc de sable, et les suites de la catastrophe – le sauvetage prioritaire des personnes haut placĂ©es et l'ignoble abandon des autres.

Le dĂ©roulement des Ă©vĂ©nements est minutieusement reconstituĂ©, et la psychologie prĂȘtĂ©e aux protagonistes de la tragĂ©die s'impose comme si on les cĂŽtoyait. Mais il y a plus : au-delĂ  de son historicitĂ©, le vĂ©cu particulier relatĂ© dans ce roman dĂ©voile des aspects universels du comportement des hommes et des sociĂ©tĂ©s. EnvenimĂ©s par de banales mondanitĂ©s, des antagonismes sociopolitiques ont menĂ© La MĂ©duse Ă  sa perte, puis une fĂ©roce inhumanitĂ© a pris le relais de la mĂ©diocritĂ© ordinaire. La vanitĂ©, l’injustice et la violence ravagent le monde. Et pourtant, la foi en l’humanitĂ© de l'homme, aussi imparfaite soit-elle, peut sauvegarder au milieu du pire ceux qui l'abritent en eux, et peut mĂȘme entrouvrir un coin de ciel pour les autres.

Du "naufrage annoncé" à une tuerie annoncée

Les richesses de l’outre-mer et l’esclavagisme rĂ©instaurĂ© par NapolĂ©on alimentent l'espoir de profits considĂ©rables. Par mer clĂ©mente et accompagnĂ©e de trois autres navires, La MĂ©duse fait route vers Saint-Louis du SĂ©nĂ©gal pour y rĂ©tablir la colonie restituĂ©e Ă  la France par l’Angleterre. Le capitaine Hugues Duroy de Chaumareys, aussi incompĂ©tent que frivole, se laisse circonvenir par un de ses amis embarquĂ© comme passager civil, et opte pour un trajet barrĂ© par un haut fond. Des rancƓurs issues de la RĂ©volution, de l'Empire et de la Restauration gangrĂšnent la vie Ă  bord – nostalgie des gloires envolĂ©es, haines tenaces, multiples ambitions. Et, difficultĂ© supplĂ©mentaire, une dĂ©testable sĂ©grĂ©gation sĂ©pare les matelots et les soldats qui sont traitĂ©s avec mĂ©pris et duretĂ©, d’une catĂ©gorie privilĂ©giĂ©e qui se compose des officiers de marine, des autoritĂ©s civiles et militaires, de quelques savants et d’un groupe de pionniers coloniaux. Le drame Ă©tait quasiment inĂ©vitable, et au « naufrage annoncĂ© » a succĂ©dĂ©, faute de place sur les embarcations de secours, une tuerie pareillement annoncĂ©e des laissĂ©s-pour-compte.

La chaloupe et les canots de la frĂ©gate sont d'office rĂ©servĂ©s aux autoritĂ©s et autres passagers de rang supĂ©rieur (et mĂȘme Ă  quelques-unes de leurs malles !). Des quatre cents naufragĂ©s, cent cinquante sont entassĂ©s sur un radeau exigu construit Ă  la hĂąte. Aux soldats s'ajoutent, sur ce radeau, les marins non indispensables sur la chaloupe et les canots, sous la direction d'un petit nombre d'officiers occupant avec leurs armes la place la moins exposĂ©e. Ils dĂ©riveront sans vivres et sans moyens de navigation au grĂ© des vents et des marĂ©es, assaillis par les vagues. Une situation de crise absolue qui rĂ©vĂ©lera la cruautĂ© des forces primitives rĂ©gissant ces hommes confinĂ©s dans la dĂ©tresse. Bien que dĂ©sarmĂ©s d'entrĂ©e par prĂ©caution, les soldats se rĂ©volteront et seront massacrĂ©s – un "sale boulot" considĂ©rĂ© comme incontournable pour la survie de l'Ă©lite. Olivier Merle relate mĂ©ticuleusement comment la soif, la faim et l'angoisse face Ă  la mort ont mis en branle le monstrueux processus qui a menĂ© au pillage, au carnage, au cannibalisme et au rejet Ă  la mer des plus faibles. Une indĂ©passable horreur Ă  laquelle ne survĂ©curent en fin de compte que quinze personnes !

Une bonté qui traverse le mal

Tout le monde avait les mains tachĂ©es de sang et le ciel vide ne rĂ©pondait plus Ă  aucune priĂšre. La mort Ă©liminait mĂ©thodiquement et avec une extrĂȘme brutalitĂ© les plus vulnĂ©rables au profit de la minoritĂ© dominante. Mais Olivier Merle montre aussi comment certaines personnes ont rĂ©ussi Ă  ne pas se laisser engloutir dans cet enfer. Ainsi, parmi d’autres, le lieutenant Jean Espiaux qui est retournĂ© sur l’épave de La MĂ©duse pour en ramener des naufragĂ©s abandonnĂ©s alors mĂȘme que le radeau dont il avait la responsabilitĂ© Ă©tait dĂ©jĂ  surchargĂ©, le capitaine Daniel Dupont qui ne s’est jamais dĂ©parti de son attachement Ă  ses pitoyables soldats, Jean-Daniel Coudein qui a entretenu jusqu’au bout une Ă©mouvante affection pour un petit mousse, Grillon du Bellay qui a Ă©mis la fulgurante et fort simple idĂ©e qui a permis d’interrompre l’hĂ©catombe – "Les armes, il faut les jeter Ă  la mer !" Admirables tĂ©moignages d’une bontĂ© qui affronte le mal et transfigure le monde, et qui encourage Ă  l’espĂ©rance en dĂ©pit des pĂ©rils et des Ă©checs !

Somme toute, l’atroce violence qui a submergĂ© La MĂ©duse pourra rĂ©veiller chez certains lecteurs d'effrayants cauchemars renvoyant Ă  des traumatismes personnels – comment en sortir ? –, mais tous seront sensibles Ă  la dimension sociale et politique du rĂ©cit, et Ă  sa portĂ©e Ă©thique. Ce roman illustre les menaces qui pĂšsent sur l’ensemble des sociĂ©tĂ©s dĂšs lors que des individus ou des groupes se sentent gravement menacĂ©s dans leur survie. La peur engendre la diabolisation de l'autre, la haine et le meurtre. Elle contribue puissamment Ă  gĂ©nĂ©rer les exclusions, les assassinats et les gĂ©nocides qui prĂ©cipitent pĂ©riodiquement les humains dans la barbarie. Une mystĂ©rieuse part d'humanitĂ© peut cependant subsister. Sans ĂȘtre des hĂ©ros ou des saints et bien qu'Ă©tant eux-mĂȘmes compromis, des femmes et des hommes arrivent Ă  prĂ©server les vertus de compassion et de solidaritĂ© qui sont source de fraternitĂ©, et Ă  les mettre en Ɠuvre contre la funeste emprise d’une prĂ©tendue fatalitĂ©.


Jean-Marie Kohler




Chronique et problĂ©matique de l’émĂ©ritat Ă©piscopal

Recension du livre :

Les Ă©vĂȘques Ă©mĂ©rites
Dans l’Église d’aujourd’hui, quel rĂŽle pour les retraitĂ©s de l’épiscopat ?
Mgr Joseph Doré, Bernard Xibaut,

La NuĂ©e Bleue/Éditions du Quotidien, Strasbourg 2017

«Quand je dis que je suis Ă©vĂȘque, les gens Ă©carquillent les yeux (
),
quand je leur prĂ©cise que je suis Ă©mĂ©rite, le regard s’éteint ! »

Mgr Maurice de Germiny (op. cit., p. 141)

Pour tout savoir sur les Ă©vĂȘques retraitĂ©s de France – avantageusement qualifiĂ©s d’émĂ©rites (hormis Mgr Jacques Gaillot qui, aux yeux du Vatican, a dĂ©mĂ©rité  !) –, c’est ce livre qu’il faut lire ! Les deux tiers de ses 315 pages se composent de tĂ©moignages : une prĂ©sentation circonstanciĂ©e des questionnements et des activitĂ©s de Mgr Joseph DorĂ© depuis qu’il a quittĂ© le siĂšge archiĂ©piscopal de Strasbourg, et une suite de vingt-neuf contributions biographiques plus succinctes, rĂ©digĂ©es par d’autres prĂ©lats ayant dirigĂ© un ou plusieurs diocĂšses. Le dernier tiers du livre, Ă©tayĂ© par de nombreux textes Ă©manant du MagistĂšre, est consacrĂ© Ă  une « rĂ©flexion historique et thĂ©ologique, canonique et pratique » portant sur le statut de l’épiscopat en gĂ©nĂ©ral et sur celui des Ă©vĂȘques Ă©mĂ©rites en particulier.

Les questions traitĂ©es dans l’ouvrage sont globalement nouvelles. Vaillant ou grabataire, l’évĂȘque d’autrefois restait Ă  la tĂȘte de son diocĂšse jusqu’à sa mort. Mais la dĂ©cision prise par le pape Paul VI en 1966 de demander Ă  tous les Ă©vĂȘques de dĂ©missionner Ă  l’ñge de soixante-quinze ans s’est soldĂ©e par une croissance exponentielle du nombre des prĂ©lats retraitĂ©s (qui surpassera Ă  terme celui des Ă©vĂȘques en activitĂ©), et par des problĂšmes inĂ©dits concernant leur insertion socioreligieuse. Comment peuvent-ils rĂ©ussir Ă  vivre heureux et Ă  se rendre utiles aprĂšs avoir quittĂ© leurs fonctions, privĂ©s du prestige et des ressources qui s’y attachaient, et tout en gardant le statut issu de la consĂ©cration Ă©piscopale ? Maints tĂ©moignages sont, en dĂ©pit des rĂ©pĂ©titions et de certaines longueurs, d’une belle richesse humaine et religieuse – Ă  la mesure des engagements passĂ©s et actuels de leurs auteurs. Et mĂȘme dans leur banalitĂ© parfois surprenante, les situations dĂ©crites sont instructives, ne serait-ce qu’aux niveaux psychologique et sociologique.

Les Ă©vĂȘques retraitĂ©s qui s’expriment dans ce livre sont unanimes pour relever les services qu’ils rendent encore Ă  l’Église et l’importance de leur assiduitĂ© Ă  la priĂšre. À leur nouvelle place et selon leurs possibilitĂ©s, presque tous tiennent Ă  rester disponibles pour les cĂ©lĂ©brations liturgiques, la formation du clergĂ© et des fidĂšles, et l’accompagnement spirituel – messes et autres sacrements, aumĂŽneries, prĂ©dication de retraites et confĂ©rences, publications, etc. Des activitĂ©s qui les maintiennent dans la sphĂšre ecclĂ©siastique oĂč ils ont leurs habitudes, et qui renforcent leur conviction de continuer ainsi Ă  Ɠuvrer selon leur vocation spĂ©cifiquement Ă©piscopale. L’humilitĂ©, voire mĂȘme l’effacement, est cependant prĂ©sentĂ©e comme une vertu Ă  privilĂ©gier dans l’émĂ©ritat, et la solidaritĂ© avec le monde profane – notamment avec les autres retraitĂ©s – n’est pas ignorĂ©e. Dans une sociĂ©tĂ© oĂč beaucoup de pauvres gens n’ont jamais eu de visage ni de parole reconnus, Mgr Albert Rouet fait observer que l’évĂȘque ĂągĂ© a d’abord pour mission de « vivre l’espĂ©rance jusqu’au bout, en communion avec ceux et celles qui vĂ©gĂštent sans espĂ©rance ».

Mais les tĂ©moignages prĂ©sentĂ©s rĂ©vĂšlent aussi que le passage Ă  la retraite s’est avĂ©rĂ© dĂ©licat pour certains Ă©vĂȘques, voire douloureux. Bien des lecteurs seront sans doute tentĂ©s de sourire Ă  l’évocation des embarras plus ou moins futiles qui ont assailli tel ou tel prĂ©lat au moment de quitter le palais et les fastes Ă©piscopaux, lorsqu’il a subitement dĂ©couvert en fin de carriĂšre qu’il n’est qu’un homme ordinaire, peu ou prou contraint d’accepter la condition commune de retraité  Et d’aucuns seront choquĂ©s d’apprendre que plus d’un Ă©vĂȘque Ă©mĂ©rite, encore sensible aux courbettes et aux flatteries qu’attirent la mitre et la crosse, s’avoue frustrĂ© de se retrouver relativement anonyme et dĂ©nuĂ© aprĂšs avoir comptĂ© parmi les personnalitĂ©s en vue dans l’Église et dans la sociĂ©tĂ©. Pourquoi ne pas compatir, cependant, Ă  la pathĂ©tique solitude (souvent imaginaire) des Ă©vĂȘques retraitĂ©s les plus vulnĂ©rables que taraude l’angoisse d’avoir Ă  se composer un nouveau visage pour survivre au dignitaire qu’ils ont Ă©tĂ© ?

Pour expliciter les enjeux fondamentaux de l’ouvrage, les auteurs plaident en conclusion la pertinence et l’efficacitĂ© qu’ils prĂȘtent Ă  la thĂ©ologie de la sacramentalitĂ© Ă©piscopale Ă©noncĂ©e par le concile Vatican II – sans omettre de noter les avantages matĂ©riels et sociaux qui en dĂ©coulent. Alors que tous les attributs du sacerdoce Ă©taient octroyĂ©s Ă  la totalitĂ© des prĂȘtres durant des siĂšcles – les Ă©vĂȘques n’étant crĂ©ditĂ©s en supplĂ©ment que de pouvoirs juridictionnels –, l’affirmation conciliaire de la sacramentalitĂ© Ă©piscopale a entraĂźnĂ© un changement de paradigme assimilĂ© Ă  une rĂ©volution copernicienne
 ! Dans cette optique, seul l’évĂȘque incarne pleinement le sacerdoce tel qu’il est censĂ© avoir Ă©tĂ© voulu et instituĂ© par JĂ©sus-Christ, collĂ©gialement partagĂ© Ă  travers le temps et l’espace Ă  la faveur de la succession apostolique. Une suprĂ©matie lĂ©gitimĂ©e par « une configuration au Christ Pasteur, Grand PrĂȘtre et ProphĂšte ». Les autres membres du clergĂ© ne bĂ©nĂ©ficient dĂšs lors plus que d’une position de collaborateurs subalternes.

***

Peut-ĂȘtre ne convient-il pas de s’interroger ici sur les impressions que laisse ce livre au lecteur n’appartenant pas au sĂ©rail ecclĂ©siastique, et qui ne s’oblige pas Ă  croire inspirĂ©e l’intĂ©gralitĂ© des productions magistĂ©rielles (assez variables au demeurant, et parfois contradictoires). On relĂšvera nĂ©anmoins combien les prĂ©occupations qui sous-tendent l’ouvrage – les activitĂ©s et les Ă©tats d’ñme des Ă©vĂȘques retraitĂ©s, en lien avec l’hypothĂ©tique postulat du suprĂȘme sacerdoce ontologique de l’épiscopat – paraissent Ă©loignĂ©es des questions qui sont aujourd’hui cruciales au regard de l’Évangile pour la crĂ©dibilitĂ© et l’avenir du christianisme. La souffrance du monde est tellement plus tragique
, et elle appelle d’urgence des engagements si radicalement diffĂ©rents


Au plan mondain, pourquoi donc ce dĂ©risoire attachement aux titres et aux insignes honorifiques (des « Mgr » Ă  foison, jusqu’à 24 sur la seule page 286 !) et aux prĂ©rogatives catĂ©gorielles (y compris pour les funĂ©railles et le caveau proche de la cathĂšdre !) ? Ces distinctions sont, quelles que soient les justifications avancĂ©es, aux antipodes de l’Évangile qui a inspirĂ© le « Pacte des catacombes » signĂ© Ă  la suite de Vatican II par l’archevĂȘque Helder Camara et plusieurs dizaines d’évĂȘques (cf. « Ne m’appelez plus Monseigneur ! » sur www.recherche-plurielle.net). Par ailleurs, doit-on admettre que le « Peuple de Dieu » (et notamment sa composante fĂ©minine), dont le sacerdoce baptismal est privĂ© de rĂ©elle portĂ©e sociale, continue Ă  ĂȘtre traitĂ© comme une catĂ©gorie mineure, exclue des instances dĂ©cisionnelles de l’Église, et ce en dĂ©pit des avancĂ©es de Vatican II concernant le diaconat et le laĂŻcat ? Enfin, pourquoi accorder autant d’importance aux normes canoniques qui, pour perpĂ©tuer en l’état l’Église Catholique Romaine sous le contrĂŽle des « Excellences » ou des « Éminences » de la Curie et de « Sa SaintetĂ©, le Souverain Pontife » (sic), Ă©moussent la tranchante simplicitĂ© et la sublime crĂ©ativitĂ© du message Ă©vangĂ©lique ?

Il est certes heureux que les Ă©vĂȘques retraitĂ©s, tout en apprenant Ă  renoncer, continuent Ă  servir l’Église. Mais, la crainte de gĂȘner leurs successeurs et la force des choses font que leur activitĂ© s’inscrit d’ordinaire dans la continuitĂ© d’une Église passablement figĂ©e par la sacralisation de ses structures et de son idĂ©ologie – hiĂ©rarchisĂ©e outre mesure, sous domination masculine et gĂ©rontocratique, engluĂ©e dans des traditions dogmatiques et liturgiques obsolĂštes, quasi hermĂ©tique Ă  l’anthropologie. Face Ă  la gravitĂ© des dĂ©fis, les plus intrĂ©pides des Ă©vĂȘques Ă©mĂ©rites ne pourraient-ils pas, libĂ©rĂ©s des contraintes institutionnelles et s’appuyant sur une Ă©valuation critique de leurs parcours personnels, contribuer avec plus d’audace et de passion Ă  susciter l’élan prophĂ©tique dont l’Église a besoin pour tĂ©moigner de sa foi et servir le monde ? Ne pourraient-ils pas, au delĂ  des initiatives ponctuelles opportunĂ©ment prises par certains d’entre eux (dont Mgr DorĂ©), se risquer Ă  repenser les doctrines et les pratiques surannĂ©es en confrontant leurs rĂ©ussites et leurs Ă©checs passĂ©s Ă  l’Évangile et aux terribles besoins de l’humanitĂ© contemporaine ? Un nouveau livre serait bienvenu pour en traiter : de nombreux chrĂ©tiens dĂ©couragĂ©s par les impasses actuelles du catholicisme l’attendent.

Jean-Marie Kohler

P.S. Il ne serait pas inintĂ©ressant de distinguer, sur la base des caractĂ©ristiques rĂ©dactionnelles de l’ouvrage, les apports respectifs des deux coauteurs. D’une part une approche plutĂŽt humaniste et thĂ©ologique qui se veut attentive Ă  l’environnement socioculturel de notre temps, et d’autre part une dĂ©marche essentiellement formaliste et normative, d’abord dictĂ©e par des visĂ©es ecclĂ©siastiques.

S’il est probable que les contributions Ă©piscopales prĂ©sentĂ©es dans ce livre sont assez largement reprĂ©sentatives, il reste quand mĂȘme une interrogation sur les positions de certains Ă©vĂȘques Ă©mĂ©rites (encore valides) qui n’ont pas rĂ©pondu Ă  l’invitation qui leur a Ă©tĂ© adressĂ©e.




À PARAÎTRE DANS LA REVUE PARVIS – n° 80-81, mai 2017
Dossier intitulé : Le protestantisme, une éthique pour notre temps ?


Commémorer la Réforme :
célébration identitaire ou sursaut prophétique ?




MalgrĂ© les erreurs et les fautes commises par les Églises au cours des siĂšcles, c’est d’abord Ă  elles – Ă  leur prĂ©dication et Ă  leurs Ɠuvres – que les croyants doivent leur connaissance de l’Évangile et leur attachement Ă  cette Parole. L’oublier ou minimiser la mĂ©diation des institutions ecclĂ©siales dans la transmission du message de JĂ©sus serait injuste et susceptible de nuire Ă  l’avenir de la foi. Mais les chrĂ©tiens doivent nĂ©anmoins s’interroger sĂ©rieusement sur la crĂ©dibilitĂ© passĂ©e et actuelle des institutions qui s’identifient Ă  l’Église du Christ, et sur la pertinence des diffĂ©rentes doctrines qu’elles prĂȘchent. Une exigence incontournable pour apprĂ©cier l’évolution contemporaine de ces institutions.

DĂšs ses origines, l’Église nĂ©e dans le sillage de JĂ©sus s’est diversifiĂ©e en se projetant de JĂ©rusalem vers les nations, puis en s’incarnant vaille que vaille dans la culture et l’histoire des peuples christianisĂ©s. D’oĂč l’inĂ©vitable et heureuse pluralitĂ© de ses visages, maintes contradictions et de douloureux dĂ©chirements. Cinq siĂšcles aprĂšs la sĂ©paration des Églises d’Orient et d’Occident, le christianisme a connu une seconde fracture religieuse et sociale majeure avec la RĂ©forme protestante. Pourquoi ce drame ? Les dĂ©fis lancĂ©s par les rĂ©formateurs ont-ils Ă©tĂ© relevĂ©s par leurs successeurs ? OĂč se situent aujourd’hui les enjeux des commĂ©morations – dans l’autoglorification ou dans des perspectives prophĂ©tiques ?


Une protestation qui s’imposait

L’Évangile que l’Église devait annoncer a fini par se trouver enfoui sous les sĂ©diments d’innombrables querelles thĂ©ologico-philosophiques attisĂ©es par les intĂ©rĂȘts profanes des puissants et des dirigeants ecclĂ©siastiques. Tandis que le trafic des indulgences finançait la construction de la nouvelle basilique Saint-Pierre Ă  Rome, le catholicisme officiel dĂ©rivait Ă  la merci des sĂ©ductions du pouvoir et de la gloire mondaine, rĂ©gentĂ© par un haut-clergĂ© que ses privilĂšges et ses ambitions hĂ©gĂ©moniques obnubilaient. Beaucoup de fidĂšles en souffraient et attendaient un changement. En interpelant l’Église au nom de l’Évangile, Martin Luther a voulu l’aider Ă  se rĂ©former, Ă  redĂ©couvrir sa voie dans les Écritures pour se libĂ©rer de ses convoitises et des imbroglios de la Tradition.

Mais, dans les faits, la RĂ©forme a dĂ©clenchĂ© une vĂ©ritable rĂ©volution en substituant l’inspiration du Saint Esprit Ă  l’autoritĂ© du MagistĂšre. Proclamer que chaque croyant est libre devant Dieu et devant les hommes impliquait en effet de cruciales rĂ©visions doctrinales et bouleversait les pratiques Ă  la fois religieuses et politiques des communautĂ©s comme des fidĂšles. Émancipation des consciences Ă  la faveur de la doctrine du sacerdoce universel des fidĂšles, large diffusion de l’ensemble des textes bibliques traduits en langue vernaculaire, drastique Ă©puration des croyances dogmatiques et populaires, refonte de la liturgie dans un dĂ©cor dĂ©barrassĂ© du culte idolĂątrique des reliques et de la statuaire, dĂ©mocratisation des institutions, etc.

Obstination et enlisement

C’est par une fin de non recevoir que la papautĂ© a rĂ©pondu Ă  l’interpellation protestante. Une occasion tragiquement manquĂ©e par le catholicisme ! Puis la Contre-RĂ©forme s’est employĂ©e Ă  consolider les doctrines et la discipline traditionnelles. Il s’en est suivi, outre un antiprotestantisme systĂ©matique, un repli et un autoritarisme rĂ©trogrades qui se sont illustrĂ©s de façon particuliĂšrement prĂ©judiciable lors de la crise du modernisme. C’est seulement au concile Vatican II que l’Église catholique a vraiment pris conscience de la nĂ©cessitĂ© de s’ouvrir au monde contemporain pour ĂȘtre Ă  mĂȘme de lui proposer son message, et qu’elle a commencĂ© Ă  s’interroger sur elle-mĂȘme et Ă  se rĂ©inventer dans l’environnement sĂ©cularisĂ© et plurireligieux de la modernitĂ©. Mais la rĂ©sistance traditionaliste n’a pas cessĂ© pour autant, et elle se dĂ©veloppe de nouveau.

Du cĂŽtĂ© protestant, la mise en Ɠuvre des principes fondateurs de la RĂ©forme s’est avĂ©rĂ©e plus compliquĂ©e que leur proclamation du haut des chaires. Il a fallu composer avec des violences politiques contraires Ă  l’Évangile, Ă©laborer une nouvelle thĂ©ologie et dĂ©fendre les positions de la confession naissante au risque de la rĂ©ifier, combattre les dĂ©viations au sein des communautĂ©s et entre elles, rĂ©organiser les ministĂšres pour assurer le culte et encadrer les fidĂšles, assumer les pesanteurs de la gestion paroissiale, etc. Le prophĂ©tisme initial s’est Ă©moussĂ© sans dĂ©boucher sur un christianisme donnant effectivement la primautĂ© Ă  l’Évangile sur l’ordinaire de la religion. D’oĂč cette question : la nĂ©cessaire et fĂ©conde subversion du catholicisme s’est-elle donc soldĂ©e, malgrĂ© d’incontestables avancĂ©es, par une occasion Ă©galement manquĂ©e par le protestantisme ?

Cinq siĂšcles plus tard

Les Églises historiques, protestantes comme catholique, se vident et se dĂ©litent Ă  peu prĂšs pareillement en Europe, et manifestent une semblable impuissance face Ă  la dĂ©christianisation. Diminution de l’attractivitĂ© du pastorat masculin et effondrement des vocations sacerdotales, abandon de la pratique dominicale et des sacrements, dĂ©clin de la catĂ©chĂšse, Ă©rosion des organisations confessionnelles d’adultes et de jeunes, effacement de l’intelligentsia chrĂ©tienne, etc. Devant cette Ă©volution que les poussĂ©es traditionalistes ne sauraient globalement inverser, les Églises en quĂȘte d’une nouvelle utilitĂ© sociale exploitent le patrimoine culturel lĂ©guĂ© par le christianisme en organisant des concerts, des expositions, des visites touristiques – et mĂȘme des fĂȘtes folkloriques... Mais rappeler la grandeur passĂ©e de la civilisation chrĂ©tienne ne tĂ©moigne pas ipso facto de la pertinence actuelle de l’Évangile.

Au reflux des Églises traditionnelles s’oppose le dynamisme des courants d’appellation Ă©vangĂ©lique chez les protestants et, dans une moindre mesure, de la mouvance charismatique chez les catholiques. Un dynamisme renforcĂ© par l’angoisse que suscitent les mutations sociales et culturelles en cours. Ces minoritĂ©s s’identifient volontiers au « petit reste d’IsraĂ«l », promesse de salut au milieu de la dĂ©bĂącle, mais le rĂȘve de les voir revivifier les anciennes Églises est problĂ©matique en Europe. Leurs tendances sectaires – fondamentalistes au plan thĂ©ologique et conservatrices au plan sociĂ©tal – les cantonnent dans une position exculturĂ©e. La convergence de ces courants avec une lame de fond politique de type rĂ©actionnaire et populiste est cependant saluĂ©e par les milieux traditionalistes comme une chance sociologique pour sauver la foi et les institutions menacĂ©es – une collusion qui outrage l’Évangile.

Un enfermement difficile Ă  rompre

En traversant la tourmente des siĂšcles, les Églises se sont transformĂ©es en bastions : prisonniĂšres de leurs doctrines, soucieuses de dĂ©fendre ce qui reste de leur influence et de leurs biens, et gouvernĂ©es en consĂ©quence – en lien, d’ordinaire, avec les forces sociales dominantes, alliĂ©es de longue date. Catholique ou protestantes, elles sacralisent leur passĂ© pour assurer ce qui les fonde et lĂ©gitimer leurs visĂ©es conservatrices. Mais la force ainsi engrangĂ©e finit par les affaiblir en les engluant dans leur hĂ©ritage Ă  l’écart du monde, et par rĂ©trĂ©cir – jusqu’à le pervertir – le message prĂ©tendu Ă©vangĂ©lique qu’elles dispensent. Tant que les Églises privilĂ©gieront leur propre survie en l’état, elles se marginaliseront inexorablement. Pour renaĂźtre selon l’Évangile, il leur faudrait renoncer aux croyances et aux pratiques obsolĂštes qu’elles vĂ©hiculent, et admettre que l’identitĂ© chrĂ©tienne ne peut se perpĂ©tuer qu’en interaction crĂ©atrice avec son environnement social et culturel.

Que peut le mouvement ƓcumĂ©nique dans ce contexte ? Il a de fait contribuĂ© Ă  dĂ©sarmer l’hostilitĂ© entre les Églises et Ă  rapprocher les fidĂšles en misant sur les valeurs et le bon sens partagĂ©s. À l’opposĂ© de l’impĂ©ratif arrogant et rĂ©ducteur d’une unitĂ© politico-religieuse soumise Ă  l’autoritĂ© vaticane, la diversitĂ© confessionnelle est dĂ©sormais de plus en plus acceptĂ©e, et l’orthopraxie Ă©vangĂ©lique rĂ©vĂšle ses vertus face aux intransigeances des orthodoxies. Mais ce mouvement butte sur ses limites congĂ©nitales : sur ses prĂ©supposĂ©s thĂ©ologiques d’une part, trop ecclĂ©siocentrĂ©s et trop dogmatiques, et sur les ambiguĂŻtĂ©s d’une dĂ©fense mutualisĂ©e d’intĂ©rĂȘts matĂ©riels et politiques discutables d’autre part. Alors que l’avenir doit ĂȘtre imaginĂ© par delĂ  l’anachronisme des clivages anciens, les aspirations ƓcumĂ©niques profondes des fidĂšles restent bridĂ©es par des stratĂ©gies de lobbying thĂ©ologico-politique au service des institutions.

Oser l’Évangile à nouveau

L’Évangile est d’une radicale simplicitĂ© qui transcende les idĂ©ologies et les rituels. Son annonce ne va cependant jamais de soi. JĂ©sus a payĂ© de sa vie la contestation du systĂšme socioreligieux dominĂ© par le Temple, par les prĂȘtres jaloux de leurs pouvoirs et les docteurs de la Loi attachĂ©s Ă  une lecture formaliste des Écritures. Et, aprĂšs deux millĂ©naires de christianisme, il faut encore affronter pareillement les maĂźtres de l’ordre religieux et profane pour rĂ©cuser les prĂ©tentions abusives des instances ecclĂ©siastiques et la cynique injustice des puissants. Aucune institution ne pouvant dĂ©tenir « La VĂ©ritĂ© », la recherche de Dieu oblige Ă  quitter le confort des terres natales et des idĂ©ologies hĂ©ritĂ©es, et Ă  risquer l’espĂ©rance Ă  travers les tĂ©nĂšbres de la croix pour cheminer vers l’aube pascale. Aux antipodes des commĂ©morations passĂ©istes et palliatives, l’humanisation du monde exige un revirement prophĂ©tique dans l’ensemble des Églises.

DĂ©sireux de s’affranchir des servitudes profanes et religieuses qui dĂ©shumanisent, chaque homme aspire au plus profond de lui-mĂȘme Ă  la paix et Ă  la joie qui laissent entrevoir la plĂ©nitude qui est la source de toute vie : lĂ  se trouve le vrai lieu de la foi rĂ©vĂ©lĂ©e par JĂ©sus. Partant de lĂ , de modestes croyants comme d’éminents thĂ©ologiens ne craignent plus d’affronter les questions que les Églises ont tendance Ă  occulter. Quel est, pour commencer, notre Dieu ? L’humanitĂ© Ă©clairĂ©e a tournĂ© la page du rĂšgne de l’archaĂŻque monarque divin dont la toute-puissance commandait le cours de toute vie et de toute chose dans l’univers. Du mĂȘme coup est tournĂ©e la page de l’obligatoire culte de glorification rendu Ă  ce monarque imaginaire, ainsi que celle des supplications qu’il rĂ©clamait pour accorder un bienfait ou Ă©carter une menace. Il en rĂ©sulte que de vastes domaines des croyances et des pratiques chrĂ©tiennes sont Ă  repenser et Ă  rebĂątir en rapport avec la culture et les savoirs actuels, avec la sĂ©cularisation, l’interreligieux et la mondialisation : interprĂ©tation des apports bibliques et patristiques, priĂšre et partage communautaire, sacrements et ministĂšres, Ă©thique et engagements sociopolitiques, etc. (1)

En dĂ©pit de l’opposition des apĂŽtres judaĂŻsants repliĂ©s Ă  JĂ©rusalem, Paul s’était aventurĂ© parmi les nations pour y prolonger le chemin ouvert par JĂ©sus en inaugurant une rĂ©volution de la fraternitĂ© qui a embrasĂ© le monde. À sa suite, les passionnĂ©s d’Évangile ont vocation Ă  poursuivre ce combat – avec les institutions ecclĂ©siales partout oĂč c’est possible, sans elles en cas de rejet. Leurs engagements personnels et communautaires enfanteront ainsi, dans la fidĂ©litĂ© Ă  la foi reçue, l’Église hors les murs de demain, universelle hors de ses remparts. Le Sermon sur la montagne, les paraboles et le rĂ©cit du Jugement dernier sont d’une fulgurance qui Ă©clipse les obsessions doctrinales, liturgiques et disciplinaires. Ce ne sont pas les lieux de culte dĂ©laissĂ©s et autres vestiges ecclĂ©siastiques qu’il faut prĂ©server, c’est l’Évangile. Et, Ă  ce titre, c’est l’humanitĂ© qu’il faut contribuer Ă  sauvegarder, notamment dans ses pĂ©riphĂ©ries les plus vulnĂ©rables – les personnes et les peuples mĂ©prisĂ©s et laissĂ©s pour compte. JĂ©sus n’a-t-il pas relevĂ© que les bĂ©atitudes germent et fleurissent mieux sur les terrains vagues que dans des pots ?

Jacqueline et Jean-Marie Kohler

En encadré :

« Personnellement, j’ai tendance Ă  penser que la religion (traditionnelle) va mourir en Occident. Mais loin d’ĂȘtre pessimiste et de m’attrister, cette perspective m’inspire de la gratitude et dĂ©cuple mon espĂ©rance. L’effacement des Églises sous leurs formes actuelles peut signifier qu’elles sont arrivĂ©es au terme de leur mission, que l’on peut et que l’on doit se rĂ©jouir de ce qu’elles ont globalement rĂ©ussi Ă  apporter au monde, et qu’il est heureux de les voir s’effacer pour laisser venir au jour de nouvelles formes de vie spirituelle Ă  leur suite. Rien n’est jamais perdu dans l’économie mystĂ©rieuse de la crĂ©ation et de l’histoire : mĂȘme les Ă©checs peuvent constituer de prodigieux ensemencements. (
) L’Esprit n’est jamais Ă  court de propositions novatrices. »

Olivier Abel, Professeur à la Faculté de Théologie Protestante de Paris
(Interview J.-M. K., in Parvis n° 53 - mars 2012)

Note

(1) Quel est, concrĂštement, l’itinĂ©raire Ă  suivre pour avancer vers l’horizon ainsi entrevu ? Question sensĂ©e, mais seule rĂ©ponse possible : personne ni aucune institution ne peut dĂ©finir par avance les chemins inĂ©dits de cette aventure. Il faudra imaginer et chercher Ă  tĂątons, comme s’y prend la vie elle-mĂȘme, au risque d’imprĂ©vus dĂ©routants et d’éventuels Ă©checs. DĂ©passer les blocages des systĂšmes religieux en place pour que la Parole puisse susciter de nouveaux langages capables de la transmettre, et que les communautĂ©s fassent Ă©merger les nouvelles institutions dont elles ont besoin. Se fier Ă  Dieu : croire que la vie l’emportera sur toutes les morts.




L’hydre du nationalisme

Les avertissements d’Albert Schweitzer



Un ouvrage de 150 pages seulement, mais d’une grande portĂ©e Ă©thique et politique : Albert Schweitzer, Psychopathologie du nationalisme (Texte Ă©tabli, traduit et prĂ©sentĂ© par Jean-Paul Sorg), Éditions Arfuyen, Collection « La faute Ă  Voltaire », Paris-Orbey, 2016. RĂ©digĂ©s Ă  la veille et au dĂ©but de la PremiĂšre Guerre mondiale, les textes sĂ©lectionnĂ©s pour cette publication dissĂšquent les dĂ©rives nationalistes qui ont alors mis l’Europe Ă  feu et Ă  sang (1). Le monde a beaucoup Ă©voluĂ© depuis, mais les passions humaines se perpĂ©tuent et la rĂ©flexion critique consacrĂ©e par Schweitzer Ă  la logique mortifĂšre des nationalismes reste largement pertinente. Comme le souligne Sorg dans la prĂ©face, la nation sacralisĂ©e sert de creuset Ă  une sorte de totalitarisme religieux laĂŻque qui asservit les hommes Ă  un pouvoir qui les dĂ©vore. La raison nationaliste hypertrophiĂ©e, coupĂ©e du lĂ©gitime attachement Ă  la patrie, n’est que furieuse dĂ©raison et ferment de guerres (2).

HĂ©ritier des LumiĂšres, Schweitzer estime que l’homme se caractĂ©rise d’abord par sa capacitĂ© d’accĂ©der Ă  la rationalitĂ© et de se comporter en consĂ©quence. Humaniste chrĂ©tien, il est convaincu que l’humanitĂ© est originellement une et ne peut se dĂ©velopper qu’à la faveur de la solidaritĂ© qui lie ensemble tous les hommes. C’est en partant de ces postulats qu’il analyse les mĂ©faits du nationalisme exclusif, et qu’il s’autorise Ă  croire malgrĂ© tout Ă  la possibilitĂ© d’un progrĂšs vers plus de justice et de fraternitĂ©. Il s’agit pour lui d’un idĂ©al non nĂ©gociable. Mais Schweitzer observe que cette vision optimiste est contredite par des pratiques qui ruinent de plus en plus le crĂ©dit autrefois accordĂ© Ă  l’autoritĂ© universelle de la raison et aux valeurs morales. L’État et la religion ont, selon lui, fait faillite en privilĂ©giant la puissance au dĂ©triment du service, les Ă©lites se sont adaptĂ©es Ă  l’air du temps, la civilisation a Ă©tĂ© trahie et dĂ©gĂ©nĂšre.

Pour Schweitzer, la Realpolitik qui s’est gĂ©nĂ©ralisĂ©e Ă  la fin du XIXe siĂšcle s’avĂšre Ă  terme plus suicidaire que rĂ©aliste, menant inĂ©luctablement Ă  de graves catastrophes. Au risque de compromettre son propre avenir, chaque État ne cherche plus que son intĂ©rĂȘt immĂ©diat et mobilise tous les moyens Ă  sa disposition pour arriver Ă  ses fins. Rejet des idĂ©es et des structures politiques et religieuses qui ont traditionnellement assurĂ© le vivre-ensemble des peuples grĂące Ă  une culture populaire partagĂ©e. Le bien commun est sacrifiĂ© aux Ă©goĂŻsmes particuliers, et la violence remplace le droit et la diplomatie qui rĂ©gulaient les relations internationales dans le passĂ©. La raison universelle est sournoisement disqualifiĂ©e au bĂ©nĂ©fice d’une raison tronquĂ©e et partiale qui, fonciĂšrement cynique, recourt au mensonge et Ă  la manipulation pour diaboliser les autres dans la conscience individuelle et collective. PrĂ©senter ces autres comme menaçants suscite la rĂ©pulsion qui commande et justifie apparemment de les combattre. Mais quiconque dĂ©shumanise autrui se dĂ©shumanise lui-mĂȘme et porte atteinte Ă  l’humanitĂ© dans son ensemble.

Comment se libĂ©rer de l’emprise dĂ©lĂ©tĂšre du nationalisme que Schweitzer assimile Ă  une gangrĂšne, et de la multiple terreur qu’il sĂ©crĂšte ? DĂšs que ce mal parvient Ă  s’enraciner dans une sociĂ©tĂ© en dĂ©truisant les valeurs anciennes, il prolifĂšre et pervertit les formes d’organisation sociale et de culture en place, puis Ă©vince avec brutalitĂ© tout ce qui lui est Ă©tranger. D’oĂč la nĂ©cessitĂ© d’un engagement radical Ă  son encontre, d’une lutte Ă  grande Ă©chelle et Ă  long terme. Pour vaincre l’hydre nationaliste, il faut, d’aprĂšs Schweitzer, une profonde conversion des mƓurs arrimĂ©e Ă  la raison et aux valeurs Ă©thiques, seules Ă  mĂȘme de restaurer l’homme dans son universelle dignitĂ©. Mais quand la masse de la population est aliĂ©nĂ©e par l’hĂ©gĂ©monie nationaliste, le combat contre cette barbarie ne peut ĂȘtre entrepris qu’au prix d’une puissante renaissance spirituelle impulsĂ©e par des personnes crĂ©atives et audacieuses, d’une luciditĂ© et d’une rĂ©solution sans faille.

AprĂšs avoir dĂ©bouchĂ© sur le nazisme et la Seconde Guerre mondiale entre autres, la pathologie nationaliste dĂ©crite par Schweitzer dĂ©nature aujourd’hui la mondialisation, abusant et broyant en premier lieu les plus dĂ©shĂ©ritĂ©s. L’ultralibĂ©ralisme a brisĂ© le mythe fondateur de la solidaritĂ© humaine et lui substitue de frĂ©nĂ©tiques Ă©goĂŻsmes catĂ©goriels et nationaux. L’argent et le spectacle, la publicitĂ© et la propagande font la loi, les idĂ©aux dĂ©mocratiques et mondialistes se dĂ©litent. Partout pullulent les obsessions identitaires et les dĂ©magogies populistes qui, au nom d’un ordre chimĂ©rique, flattent de viles passions et conduisent Ă  la peur, Ă  la haine et au meurtre. De nouveaux messies surgissent, qui prĂȘchent le mĂ©pris des misĂ©reux, le racisme, l’homophobie, la misogynie, et l’exclusion des « autres » quels qu’ils soient. Mais l’espoir demeure : tant qu’il restera quelqu’un pour croire en l’homme - pour le respecter, le soigner et le dĂ©fendre -, la raison et l’amour ne s’éteindront pas et pourront sauver le monde.


Jacqueline Kohler

Notes

(1) Textes mis en forme fin 1915, tirĂ©s des Ɠuvres posthumes intitulĂ©es Wir Epigonen : Kultur und Kulturstaat.
AprĂšs ses Ă©tudes de thĂ©ologie et de mĂ©decine, Schweitzer part avec sa femme au Gabon en 1913 pour y fonder un hĂŽpital. Quand la guerre Ă©clate, sa qualitĂ© de citoyen allemand lui vaut l’interdiction de pratiquer la mĂ©decine dans la colonie française. En 1917, le couple est renvoyĂ© en France et internĂ© dans des camps de prisonniers. Le futur attributaire du Prix Nobel de la Paix (1953) et adversaire emblĂ©matique des armes atomiques (Appel Ă  Radio Oslo en 1957) a donc eu, trĂšs tĂŽt, Ă  souffrir personnellement de l’absurditĂ© des dĂ©rives nationalistes qui compromettent les initiatives humanitaires.

(2) Nationalisme : « Courant de pensĂ©e qui exalte les caractĂšres propres, les valeurs traditionnelles d'une nation considĂ©rĂ©e comme supĂ©rieure aux autres et qui s'accompagne de xĂ©nophobie et/ou de racisme et d'une volontĂ© d'isolement Ă©conomique et culturel. (
) Doctrine qui fonde son principe d'action sur ce courant de pensĂ©e, et qui subordonne tous les problĂšmes de politique intĂ©rieure et extĂ©rieure au dĂ©veloppement, Ă  la domination hĂ©gĂ©monique de la nation. » (in TLFI : ATIL, CNRS et UniversitĂ© de Lorraine). Les aspirations nationalistes lĂ©gitimes, notamment chez les peuples assujettis, donnent lieu Ă  cette autre dĂ©finition : « Doctrine, mouvement politique fondĂ© sur la prise de conscience par une communautĂ© de former une nation en raison des liens ethniques, sociaux, culturels qui unissent les membres de cette communautĂ© et qui revendiquent le droit de former une nation autonome. » (ibid.).




De JĂ©rusalem vers les Nations

Olivier Merle, Urbi et orbi, Éditions de Fallois, Paris 2016



ConsidĂ©rĂ© comme le Messie d’IsraĂ«l par ses disciples, JĂ©sus de Nazareth devait revenir Ă  JĂ©rusalem dans la foulĂ©e de sa rĂ©surrection pour instaurer avec puissance et gloire le Royaume de Dieu au milieu du Peuple Ă©lu libĂ©rĂ© de l’occupation romaine. Mais il n’est pas revenu et, dĂ©semparĂ©s, les disciples du crucifiĂ© se sont divisĂ©s sur ce qui restait Ă  espĂ©rer. La plupart se regroupĂšrent autour de Jacques, frĂšre de JĂ©sus, pour continuer Ă  attendre la Parousie dans une pieuse fidĂ©litĂ© Ă  la Loi mosaĂŻque et au Temple. Du cĂŽtĂ© des Juifs hellĂ©nisĂ©s, l’apĂŽtre Philippe et BarnabĂ©, puis Paul de Tarse converti sur la route de Damas, se lancĂšrent rĂ©solument dans la mission de convertir au Christ leurs coreligionnaires de la dispersion et les nations paĂŻennes. Cependant que la communautĂ© judĂ©o-chrĂ©tienne de la Ville sainte s’étiola et finit par disparaĂźtre, les pagano-chrĂ©tiens ne cessĂšrent d’essaimer. À la suite de son prĂ©cĂ©dent roman – « Le Fils de l’homme », chez le mĂȘme Ă©diteur –, Olivier Merle retrace l’improbable chemin parcouru par ces premiers chrĂ©tiens, et montre comment une secte strictement juive au dĂ©part a donnĂ© naissance Ă  une religion universelle dans le sillage des anciens prophĂštes d’IsraĂ«l et de JĂ©sus.

Un ouvrage passionnant et d’une Ă©criture plaisante, qui conjugue avec bonheur la crĂ©ativitĂ© romanesque et – en dĂ©pit de quelques points discutables – une exigeante rigueur scientifique aux plans exĂ©gĂ©tique, historique et gĂ©ographique. Le quotidien de l’époque et les voyages apostoliques Ă  travers le bassin mĂ©diterranĂ©en y sont minutieusement restituĂ©s, non sans pittoresque. Et les pionniers de l’Église primitive, portĂ©s par des fidĂ©litĂ©s socioreligieuses divergentes, apparaissent convaincants jusque dans les excĂšs de religiositĂ© lĂ©galiste ou mystique de leurs principaux dirigeants. Autre intĂ©rĂȘt de ce roman : il soulĂšve des questions de fond qui interrogent aujourd’hui encore les croyants Ă  propos du contenu doctrinal de la foi chrĂ©tienne et des rites qu’elle comporte. Contrairement Ă  une conviction souvent vĂ©hiculĂ©e par les Églises, le christianisme n’a pas Ă©tĂ© d’emblĂ©e et de façon dĂ©finitive Ă©tabli par JĂ©sus-Christ lui-mĂȘme. C’est Ă  tĂątons et Ă  travers de graves conflits que l’Église des origines a imaginĂ© et bĂąti son avenir, ses croyances et ses institutions, et s’est projetĂ©e au loin pour ne pas mourir dans son berceau Ă  JĂ©rusalem.

La circoncision, les interdits alimentaires et les rĂšgles de puretĂ© Ă©noncĂ©s dans le LĂ©vitique ont, en particulier, fait l’objet de vives controverses entre les « nazorĂ©ens » – appellation des disciples de JĂ©sus antĂ©rieure Ă  l’invention du sobriquet « chrĂ©tien » dans la ville d’Antioche. Les plus intransigeants d’entre eux estimaient non nĂ©gociable le respect de ces prescriptions constitutives de l’identitĂ© juive : nul ne pouvait, selon eux, devenir disciple de JĂ©sus sans se soumettre Ă  la Loi et se faire ainsi juif au prĂ©alable. À l’opposĂ©, la thĂ©ologie Ă©laborĂ©e par Paul affirmait haut et fort que la foi dans le Christ et le baptĂȘme qui la ratifiait dispensaient les nĂ©ophytes nĂ©s paĂŻens des obligations rituelles de la premiĂšre Alliance – cet apĂŽtre continuant, pour sa part, Ă  honorer cette Alliance alors que d’autres juifs convertis la considĂ©raient comme caduque. Le rejet progressif des chrĂ©tiens hors des synagogues a clairement mis en Ă©vidence le caractĂšre crucial des enjeux religieux et sociaux de ces pratiques, et il s’est soldĂ© par le divorce dĂ©finitif entre chrĂ©tiens et juifs avec l’émergence du judaĂŻsme rabbinique aprĂšs la destruction du Temple par les Romains en l’an 70.

Que penser, aujourd’hui, des visions dont Paul prĂ©tendait tenir directement son Évangile sans avoir Ă  se rĂ©fĂ©rer aux traditions rapportĂ©es par les tĂ©moins de la vie de JĂ©sus ? Les cĂ©lĂ©brations eucharistiques, d’une importance dĂ©terminante dans l’histoire de l’Église, ont-elles vraiment Ă©voluĂ© comme indiquĂ© dans le roman – de l’anticipation du banquet de la Fin des temps, thĂšme apocalyptique juif, Ă  une transsubstantiation sans doute marquĂ©e par les religions Ă  mystĂšres, le pain et le vin Ă©tant transformĂ©s en corps et sang du Christ ? Et, question plus pragmatique, est-il pertinent de vouloir copier le prosĂ©lytisme des premiers chrĂ©tiens dĂ©crit dans ce roman, comme le prĂŽnent certains courants confessionnels, en proclamant telles quelles l’ensemble des doctrines prĂȘchĂ©es au 1er siĂšcle ? Le rappel de la prodigieuse crĂ©ativitĂ© paulinienne invite Ă  repenser et Ă  rĂ©inventer la foi chrĂ©tienne et ses institutions en rapport avec la culture et Ă  la dimension du monde contemporain. La Parole hĂ©ritĂ©e ne peut en effet garder sa signification et sa force originelles qu’en Ă©tant sans cesse rĂ©incarnĂ©e parmi les hommes, redistribuĂ©e Ă  nouveau, dans la fidĂ©litĂ© Ă  l’essentiel et selon l’inĂ©dit de la vie.

En conclusion, le retour sur la genĂšse du christianisme proposĂ© par Olivier Merle suggĂšre que, pour annoncer et vivre l’Évangile, il faut quitter les Villes saintes et les communautĂ©s qui se replient sur elles-mĂȘmes au nom d’un radicalisme identitaire sacralisĂ© et figĂ©. Adieu JĂ©rusalem ! Et adieu Rome quand elle s’affiche phare des vestiges de feu la chrĂ©tientĂ© et bastion d’un catholicisme autocentrĂ© plus « romain » que « catholique » (au sens d’« universel ») ! À l’exemple de Paul et avec tous les passionnĂ©s d’Évangile dans les Églises et au-dehors, il faut aller plus loin



Jean-Marie Kohler




La théologie subversive de Gabriel Vahanian

d’aprùs Philippe Aubert



Gabriel Vahanian (1927-2012) a laissĂ© une Ɠuvre thĂ©ologique originale et considĂ©rable qui est aussi mĂ©connue en France que renommĂ©e outre-Atlantique. Ses Ă©crits peuvent, il est vrai, sembler quasi hermĂ©tiques pour qui n’est pas Ă  l’aise avec son imaginaire et son style, et certains d’entre eux sont particuliĂšrement ardus par leur densitĂ© et leur abstraction, il reste que leur manque de notoriĂ©tĂ© en France est regrettable. D’oĂč l’intĂ©rĂȘt du livre que Philippe Aubert vient de consacrer Ă  ce thĂ©ologien : Gabriel Vahanian, Penseur de l’utopie chrĂ©tienne, collection Figures protestantes, Éditions OlivĂ©tan, Lyon 2016, 110 p. (1)

AprĂšs avoir suivi l’enseignement de Vahanian Ă  la FacultĂ© de thĂ©ologie protestante de Strasbourg, Aubert a Ă©tĂ© de ses amis et se prĂ©sente comme un de ses disciples. L’admiration qu’il a vouĂ©e Ă  son maĂźtre a nourri la sympathie requise pour dĂ©crypter la multiple et poĂ©tique utopie de ce thĂ©ologien atypique, et l’ouvrage nĂ© de cette proximitĂ© offre au lecteur des perspectives fulgurantes. Mais si la ferveur peut dĂ©placer les montagnes, vulgariser en une centaine de pages l’étendue et la complexitĂ© des Ă©crits de Vahanian – en lien, qui plus est, avec la culture et la thĂ©ologie de son Ă©poque (2) – relevait d’un redoutable dĂ©fi. C’est la parole qui donne sens Ă  la rĂ©alitĂ©, certes, « c’est par le langage que le monde existe » dit Aubert (3), mais la magie du verbe suffit-elle pour Ă©clairer les humbles et refaçonner le monde ?

Par-delĂ  les frontiĂšres

Un survol biographique Ă©claire d’entrĂ©e l’itinĂ©raire intellectuel et spirituel de Vahanian. NĂ© Ă  Marseille dans une modeste famille d’immigrĂ©s armĂ©niens, il dĂ©bute sa thĂ©ologie Ă  Paris, part aux États-Unis oĂč il sera professeur Ă  l’UniversitĂ© de Syracuse de 1958 Ă  1984, puis revient en France pour enseigner l’éthique Ă  Strasbourg. Insatiable voyageur, il interroge les diverses cultures et les courants thĂ©ologiques qu’il croise, persuadĂ© que seuls le questionnement et les dĂ©paysements permettent d’avancer. Au dĂ©but de sa carriĂšre, le frĂ©nĂ©tique « retour du religieux » mis en scĂšne par l’évangĂ©lisme amĂ©ricain l’interpelle vivement – prometteuse renaissance ou fallacieuse dĂ©rive ? Pour quitter l’archaĂŻque mythologie religieuse qui encombre le christianisme depuis des siĂšcles, il analysera l’évolution des croyances et leurs traductions thĂ©ologiques successives, et identifiera les paramĂštres de la foi qui correspondent selon lui aux rĂ©alitĂ©s actuelles – la parole, la technique et l’utopie.

La foi ne pouvant s’inculturer qu’à l’épreuve du renouvellement incessant du monde, seule une thĂ©ologie « iconoclaste » peut, selon Vahanian, tĂ©moigner de sa vitalitĂ©. Or la thĂ©ologie Ă©tablie, au lieu de se prĂ©occuper du devenir des hommes, sacrifie la cause humaine en se soumettant en prioritĂ© aux visĂ©es et aux intĂ©rĂȘts des institutions ecclĂ©siastiques. Aveugle et frappĂ©e de psittacisme, elle s’avĂšre incapable de comprendre les bouleversements contemporains et se contente de rĂ©pĂ©ter les discours du passĂ©, prisonniĂšre de la christologie ontologique des premiers conciles et de la religion qui s’en est suivie (4). De plus en plus exculturĂ©es, les Églises historiques se dĂ©crĂ©dibilisent et se vident, entrainant la faillite du christianisme Ă©tabli, cependant que la religiositĂ© dĂ©gradĂ©e et protĂ©iforme des mouvements Ă©vangĂ©liques se rĂ©pand et mystifie ses adeptes. PubliĂ© en 1961, le livre de Vahanian intitulĂ© La mort de Dieu a constituĂ© une percĂ©e prophĂ©tique.

« DĂšs le dĂ©part, Paul comprend qu’il n’est pas un rĂ©pĂ©titeur et que reprises telles quelles, les paroles de JĂ©sus sont un patois de Canaan qui ne se comprend pas au-delĂ  des rives du lac de TibĂ©riade »(5) . Ce propos explique, en dĂ©pit de son outrance, pourquoi l’apĂŽtre Paul a quittĂ© JĂ©rusalem pour penser la foi Ă  la dimension du monde. Mais, au IVĂšme siĂšcle, la conversion de l’empereur Constantin a brisĂ© l’élan premier et entraĂźnĂ© durablement des consĂ©quences dramatiques pour l’avenir du christianisme. Aubert en rĂ©sume l’issue en ces termes : « (L’Église) s’est complĂštement identifiĂ©e Ă  la civilisation occidentale en se prĂ©occupant plus souvent de sa puissance que de la gloire de Dieu. Le christianisme est devenu de fait la marque de fabrique de la culture occidentale et il est, pour le monde non chrĂ©tien, aussi inacceptable que le colonialisme. » (6) La foi Ă©tant perpĂ©tuelle crĂ©ation, elle doit aujourd’hui se projeter par-delĂ  l’ordre symbolique pĂ©rimĂ© de la Tradition et par-delĂ  le christianisme "embourgeoisĂ©" hĂ©ritĂ© du XIXĂšme siĂšcle.

Aux antipodes des idolĂątries

Dans un monde qui, d’aprĂšs Vahanian, rĂ©cuse toute transcendance au nom d’un immanentisme placĂ© sous la gouverne de l’homme, Dieu est devenu inutile – « un simple accessoire culturel, Ă  qui on fait dire ce qu’on veut » (7). L’homme a progressivement pris la place de Dieu Ă  la faveur de la sĂ©cularisation qui s’est dĂ©veloppĂ©e dans le sillage des LumiĂšres. Un processus dont il faut prendre acte, mais au sein duquel se dessine un nouvel espace pour la foi. Dire Dieu aujourd’hui oblige Ă  identifier les modalitĂ©s inĂ©dites de sa prĂ©sence et de son action dans l’environnement culturel d’une sociĂ©tĂ© sans Dieu. Pour cela, Vahanian revient au « Dieu tout autre » de la Bible. Cependant que ce Dieu surplombe la nature ainsi que l’histoire et les stratĂ©gies humaines, il se dĂ©voile comme « Dieu pour les hommes » : non pas un absolu qui se suffit Ă  lui-mĂȘme, mais « le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob » qui s’est rĂ©vĂ©lĂ© en JĂ©sus. Cette vision congĂ©die toutes les figures idolĂątriques de Dieu, Ă  commencer par la traditionnelle dĂ©itĂ© ontologique dont l’en-soi serait accessible par la mĂ©taphysique. Et elle rĂ©cuse toutes les idolĂątries religieuses, qu’elles se rĂ©clament de la Bible, de l’Église, ou d’autres sources sacrĂ©es. En mĂȘme temps, cette vision accorde Ă  l’homme l’autonomie qui lui revient en tant qu’il est dĂ©positaire de la parole et de la capacitĂ© crĂ©ative que lui offre la technique – « expression de la vocation de l’homme telle qu’on la trouve dans la Bible » (8).

La premiĂšre tĂąche de la thĂ©ologie consiste donc, d’aprĂšs Vahanian, Ă  rejeter les faux dieux et les fausses croyances qui s’y rattachent, Ă  contester sous toutes leurs formes « l’idolĂątrie, la superstition, le dogmatisme, le lĂ©galisme et le fondamentalisme » (9), y compris les reprĂ©sentations idolĂątriques de JĂ©sus. L’hĂ©ritage religieux, biblique et ecclĂ©sial, est Ă  passer au crible au mĂȘme titre que les idĂ©ologies contemporaines : « Toute tentative d’absolutisation des institutions humaines, politiques ou religieuses doit ĂȘtre dĂ©noncĂ©e comme une forme d’idolĂątrie. » (10) La Bible, Parole crĂ©atrice qui toujours se renouvelle Ă  travers les interprĂ©tations qu’elle suscite, ne se rĂ©duit pas aux Écritures que la Tradition a rĂ©ifiĂ©es en les dĂ©clarant sacrĂ©es – « L’Écriture s’accomplit par de nouvelles Ă©critures. » (11) Quant Ă  l’Église Ă  laquelle Vahanian s’est toujours dĂ©clarĂ© fidĂšle, elle se situe pour lui au-delĂ  des crispations identitaires, et il affirme qu’il faut dĂ©sormais « dĂ©passer les frontiĂšres confessionnelles qui sont le fruit de l’histoire, mais qui aujourd’hui, face Ă  l’ampleur du dĂ©fi, ne sont plus justifiĂ©es » (12).

Humaniser et sanctifier le monde

À la fois inaccessible et proche, le Dieu biblique invite l’humanitĂ© Ă  rĂ©aliser sa vocation qui est de devenir plus humaine selon la parole qu’elle tient de lui, et de parfaire la CrĂ©ation moyennant l’inventivitĂ© technologique qui est le second privilĂšge qui la caractĂ©rise. Tout est possible en Dieu : Il n’y a pas de fatalitĂ©, et l’homme est Ă  mĂȘme de vaincre les dĂ©terminismes qui semblent l’enserrer. « Non pas changer de monde, mais changer le monde ! », telle est la devise de l’utopie chrĂ©tienne que Vahanian propose comme nouvel horizon. Une thĂ©ologie portĂ©e par le langage et la technique, un engagement qui s’inscrit dans le culturel, le social et le politique sans pour autant s’y dissoudre, et qui confie au croyant la tĂąche de sanctifier le monde dĂ©sormais dĂ©sacralisĂ© – Ă  le rendre saint sans le resacraliser. Le Royaume de Dieu est Ă  construire ici et maintenant, et la vie sur terre n’est pas Ă  subordonner Ă  une religion qui aliĂšne l’homme en remettant son salut Ă  plus tard, en le fascinant avec un invraisemblable lieu supranaturel situĂ© ailleurs. À l’espoir d’un salut dans l’au-delĂ  se substitue l’appel Ă  transfigurer le monde prĂ©sent - une opĂ©ration « facilitĂ©e par la logique mĂȘme de la technique » (13) qui, dans le contexte de la modernitĂ©, produit l’abondance et doit favoriser le partage et la dĂ©mocratisation.

Pour bĂątir sa thĂ©ologie et l’éthique qu’il en dĂ©duit, Vahanian part des intuitions fondatrices du christianisme. Ainsi, « il n’y a plus ni juif, ni grec, ni maĂźtre, ni esclave, ni homme, ni femme
 » : race, religion, classe et sexe sont dĂ©passĂ©s dans le Christ. EnracinĂ© dans la tradition prophĂ©tique d’IsraĂ«l, l’universalisme du message paulinien a reprĂ©sentĂ© une formidable rĂ©volution que Vahanian juge urgent de relancer : contestation radicale de l’ordre produit par les dĂ©terminismes de la nature et de l’histoire, et matrice d’un monde nouveau qui s’accomplit selon la Parole au profit de toute l’humanitĂ©. Chemin de crĂȘte, utopie engagĂ©e capable d’anticiper sans dĂ©lai le Royaume sur cette terre dans la perspective d’un Christ qui advient dans le prĂ©sent. Si la mondialisation en cours est menĂ©e avec discernement et respect, elle est Ă  mĂȘme, dans cette optique, de servir de vecteur particuliĂšrement efficace pour cette Ă©volution,

Devoir d’inventaire et suite

Somme toute, l’hĂ©ritage thĂ©ologique de Gabriel Vahanian prĂ©sentĂ© par Philippe Aubert sĂ©duit par sa radicalitĂ© et sa poĂ©tique. Mais, cousu d’interfĂ©rences inattendues et de paradoxes, voire de contradictions parfois, il appelle un inventaire critique d’ordre Ă  la fois sociologique, philosophique et thĂ©ologique. Comment incarner l’utopie proposĂ©e dans une Ă©thique et dans des comportements concrets rĂ©ellement guidĂ©s par la conviction que « toute injustice humaine est une insulte Ă  la justice de Dieu » (14) – par quels choix et quels combats sociopolitiques (15) ? S’il devait s’avĂ©rer que la « logique de la technique » n’est pas Ă  la mesure du rĂŽle quasi messianique que Vahanian a postulĂ© avec une gĂ©nĂ©reuse confiance, si elle asservit plus qu’elle ne contribue Ă  une « transfiguration du monde en vue d’une justice plus Ă©quitable » (16), ne faudrait-il pas repenser l’utopie qu’il a conceptualisĂ©e autour de cette notion ?

Sur un autre plan, ne convient-il pas s’interroger plus avant sur le bien-fondĂ© de l’antagonisme Ă©tabli entre transcendance et immanence dans la modernitĂ©, et sur la dialectique qui prĂ©side aux processus d’inculturation de la foi ? ConfrontĂ© aux menaces et aux drames qui frappent la planĂšte, l’homme moderne a-t-il vraiment tort de rechigner Ă  reconnaĂźtre en Dieu un souverain qui, prĂ©occupĂ© d’ériger la terre en « thĂ©Ăątre de sa gloire », attend les louanges de ses crĂ©atures ? S’agissant de la thĂ©ologie biblique, ne doit-on pas se mĂ©fier des manipulations d’une hermĂ©neutique souvent arbitraire qui, elle aussi, en arrive Ă  faire dire aux textes « tout ce qu’on veut » (17) ? Et, plus largement, peut-on encore admettre – comme Ă  l’époque de Calvin – la prĂ©Ă©minence absolue accordĂ©e par principe Ă  l’anthropologie et Ă  la thĂ©ologie bibliques (18) ? Loin d’ĂȘtre inaudibles dans le « patois des rives du lac de TibĂ©riade », les grandes intuitions de JĂ©sus – les BĂ©atitudes ou l’absolu du service, du pardon et de l’amour – ne peuvent-elles pas, telles quelles, faire vibrer tous les univers humains dans leur diversitĂ© anthropologique ?

Repenser Ă  son tour l’hĂ©ritage de Vahanian constitue une exigence inhĂ©rente Ă  la pensĂ©e de ce thĂ©ologien qui n’aimait ni les « rĂ©pĂ©titeurs » ni les thurifĂ©raires. « C’est une pensĂ©e qui ne cherche pas systĂ©matiquement Ă  dĂ©montrer ce qu’elle avance, mais qui incite le lecteur Ă  prendre Ă  son tour le chemin » (19) Notre christianisme a beau ĂȘtre le fruit du mariage conclu – pour le meilleur et pour le pire – entre JĂ©rusalem, AthĂšnes et – Ă  ne pas oublier ! – Rome et l’Empire, la crĂ©ativitĂ© divine et l’Évangile du NazarĂ©en ne se laissent pas enclore dans l’espace et le temps. La foi dĂ©finie par Vahanian ne perçoit pas le Christ comme un fantĂŽme du passĂ©, hĂ©ros et otage de l’Occident dit chrĂ©tien, mais comme l’avenir immĂ©diat de l’homme et de l’humanitĂ© (20). S’il a fallu Paul pour interprĂ©ter le message de JĂ©sus hors du monde juif – aux risques doctrinaux que comportait cette entreprise –, ne faut-il pas aujourd’hui – en acceptant des risques semblables – rĂ©interprĂ©ter avec la mĂȘme libertĂ© Paul, Augustin, Thomas d’Aquin, Calvin, Vahanian et les autres ?

« La thĂ©ologie n’a d’autres possibilitĂ©s que d’opĂ©rer une rĂ©volution copernicienne qui ne se limite pas Ă  l’invention plus ou moins rĂ©ussie de nouveaux langages, mais passe par un changement complet de paradigme. » (21) Soit ! Mais comment conjuguer les fulgurances de Vahanian pour en faire Ă©merger le nouveau paradigme et la thĂ©ologie inĂ©dite apte Ă  lui donner corps – une parole construite et responsable, sachant contester sans dĂ©vaster, et capable d’enfanter le monde dont rĂȘve l’humanitĂ© depuis ses origines ? Quelles seront concrĂštement la force et la douceur de cet utopique Royaume (22) que nous avons vocation Ă  instaurer, quelles seront sa juste justice universelle et sa consolante dimension d’éternitĂ© ? Que peut nous apprendre la mouvance Ă©vangĂ©lique qui, malgrĂ© ses ambiguĂŻtĂ©s et ses dĂ©rapages, est trĂšs agissante auprĂšs des laissĂ©s-pour-compte de plus en plus nombreux qui sont broyĂ©s par l’injustice et la violence des systĂšmes dominants ? Pour approfondir ces questions, nombre de lecteurs du livre d’Aubert apprĂ©cieraient un ouvrage plus consĂ©quent de cet auteur sur la pensĂ©e de son maĂźtre et sur les perspectives pratiques qu’elle peut ouvrir dans le difficile environnement culturel et sociopolitique actuel ?

Jean-Marie Kohler


Notes


(1) Pour faciliter la lecture de ce livre, sa prĂ©sentation mĂ©riterait d’ĂȘtre amĂ©liorĂ©e Ă  l’occasion de sa future rĂ©Ă©dition – papier, typographie et mise en page. Le lecteur non averti aimerait Ă©galement que certaines formulations trop Ă©nigmatiques pour lui – trop techniques ou trop condensĂ©es - soient Ă©lucidĂ©es.
(2) Le grand nombre de penseurs citĂ©s dans ce livre tĂ©moigne de la vaste culture thĂ©ologique, littĂ©raire et artistique de son auteur, mais leur prestigieux dĂ©filĂ© ne profite vraiment qu’aux personnes informĂ©es et risque d’embrouiller bien des lecteurs moins bien lotis.
(3) PrĂ©sentation du livre Ă  la bibliothĂšque Bisey de Mulhouse le 14 juin 2016. En confĂ©rence comme en chaire, Aubert cultive le discours avec une rare efficacitĂ© en joignant le travail au talent – pouvoir et dangers de la sĂ©duction rhĂ©torique

(4) Gabriel Vahanian, Penseur de l’utopie chrĂ©tienne, p. 49 : Aubert Ă©voque un « naufrage de la christologie des premiers conciles ».
Les citations donnĂ©es dans cet article sont de la plume de l’auteur du livre.
(5) Ibid. , p. 93.
(6) Ibid. , p. 48. Comment interprĂ©ter cette autre affirmation : « Vahanian a toujours insistĂ© sur l’absence de conflit entre le christianisme et l’Occident » (ibid. , p. 64) ?
De mĂȘme que la thĂ©ologie a servi de « chien de garde » Ă  la Tradition (ibid.), l’Église a souvent jouĂ© le rĂŽle de chien de garde de l’ordre Ă©tabli.
(7) Ibid. , p. 44.
(8) Ibid. , p. 76.
(9) Ibid. , p. 48.
(10) Ibid. , p. 45.
(11) Ibid. , p. 58.
(12) Ibid. , p. 48.
(13) Ibid. , p. 74.
(15) Ibid. , p. 53.
16) Le lecteur a parfois l’impression d’une suspicion quelque peu conservatrice, voire rĂ©actionnaire, Ă  l’égard des courants progressistes - de l’écologie ou du tiers-mondisme et des mouvements idĂ©ologiques et sociaux qui leur sont de prĂšs ou de loin associĂ©s -, voire mĂȘme Ă  l’égard du christianisme social et de la thĂ©ologie de la libĂ©ration.
(17) Gabriel Vahanian, Penseur de l’utopie chrĂ©tienne, p. 74.
C’est au niveau des rapports entre le symbolique et le rĂ©el que se joue une part cruciale des enjeux de la foi. « Le tombeau du dimanche de PĂąques est vide, JĂ©sus ne rend rien Ă  la nature, pas mĂȘme un cadavre. » (Ibid. , p. 104) – belle et impressionnante image assurĂ©ment, mais la foi n’est fort heureusement pas rivĂ©e au sort physique du cadavre de JĂ©sus.
(18) Ne faut-il pas, pour Ă©viter la pĂ©tition de principe, s’expliquer sur le recours Ă  « l’anthropologie biblique » et Ă  « la thĂ©ologie biblique » comme si cela allait de soi ? Ces expressions ne recouvrent-elles pas, forgĂ©es au fil d'une histoire bimillĂ©naire marquĂ©e par une importante Ă©volution sociale et culturelle, des anthropologies et des thĂ©ologies assez diverses et parfois contradictoires ? (19) Ibid., p. 67.
(20) Que penser, au regard de la théologie iconoclaste de Gabriel Vahanian, des présupposés qui ont inspiré la prédication donnée par le pasteur Philippe Aubert au Temple Saint-Paul le 15.11.15 à la suite des attentats islamistes commis à Paris ? Enregistrement audio
(21) Ibid. , p. 52.
(22) Quel poĂšte trouvera mieux que ce terme usĂ© et ambigu pour dĂ©signer la merveilleuse rĂ©alitĂ© que l’expression Royaume de Dieu donnait Ă  espĂ©rer dans le cadre de la Bonne Nouvelle annoncĂ©e par JĂ©sus ?




La Bible et la foi en héritage ?


Il n’y a pas de foi chrĂ©tienne possible sans la Bible, puisque cette foi implique de se fier aux tĂ©moignages fondateurs rapportĂ©s par ce livre. Un patrimoine historique et symbolique d’une infinie richesse. Mais, paradoxe, au sublime se sont mĂȘlĂ©s le contingent et le plus ordinaire dĂšs les origines, et la portĂ©e des textes sacrĂ©s n’a pas cessĂ© d’ĂȘtre manipulĂ©e par la suite. Maintes croyances vĂ©hiculĂ©es par les Écritures s’avĂšrent aujourd’hui problĂ©matiques, voire dĂ©nuĂ©es de toute crĂ©dibilitĂ©, et parfois mĂȘme susceptibles de lĂ©gitimer le pire. Au reste, beaucoup d’autres livres inspirĂ©s ont envahi nos vies. Quels sont, dans ce contexte, les enjeux de l’hĂ©ritage biblique ?

La Bible, les Églises et le Saint Esprit

Tout en privilĂ©giant les sacrements et les rites, la Tradition catholique a toujours professĂ© que la Bible constitue la premiĂšre rĂ©fĂ©rence de la foi et des pratiques chrĂ©tiennes. Les cĂ©lĂ©brations liturgiques ont continĂ»ment comportĂ© de substantielles lectures bibliques, et les psaumes ont tramĂ© la priĂšre collective et personnelle des laĂŻcs comme des clercs. Mais, rĂ©serve capitale, les instances ecclĂ©siastiques se sont arrogĂ© le droit d’exercer un strict contrĂŽle de l’accĂšs aux Écritures ainsi que le droit exclusif de les interprĂ©ter. MĂȘme si ces prĂ©rogatives se sont Ă©rodĂ©es, l’appropriation de la Bible par les fidĂšles de cette confession reste hĂ©sitante en dĂ©pit de l’importance accrue accordĂ©e Ă  « la Parole de Dieu » par Vatican II, et l’autoritĂ© magistĂ©rielle prĂ©vaut encore.

La RĂ©forme protestante a provoquĂ© une double rĂ©volution dans ce domaine. Elle a proclamĂ© que seule l’Écriture fait autoritĂ©, qui plus est dans son intĂ©gralitĂ©, et que les multiples apports charriĂ©s par la Tradition doivent par consĂ©quent ĂȘtre radicalement relativisĂ©s – qu’ils soient dogmatiques, liturgiques ou canoniques. Autre innovation dĂ©cisive, elle a individualisĂ© la foi en promouvant la relation directe et personnelle de chaque croyant avec Dieu. Le plus modeste des fidĂšles doit pouvoir lire la Bible comme le plus Ă©rudit, et pouvoir l’interprĂ©ter selon ce que lui inspire l’Esprit Saint sans avoir Ă  se conformer Ă  quelque instance que ce soit. La lecture domestique de la Bible a cependant beaucoup flĂ©chi au cours des derniĂšres dĂ©cennies.

DĂ©sacralisation et hypersacralisation

Alors que la religion et la thĂ©ologie ont surplombĂ© les connaissances jusqu’à l’aube des temps modernes en Occident, la pensĂ©e rationaliste stimulĂ©e par les LumiĂšres a fini par supprimer cette hĂ©gĂ©monie au profit des sciences et de la philosophie. Celles-ci ont imposĂ© leur autonomie et induit un fractionnement des savoirs. Au monopole religieux exercĂ© sous l’égide de la Bible s’est substituĂ©e une dĂ©marche profane diversifiĂ©e, hors des spĂ©culations et des stratĂ©gies confessionnelles. Et avec la mondialisation, le pluralisme religieux et la sĂ©cularisation, le statut hors pair de la Bible s’est encore davantage relativisĂ© en mĂȘme temps que les vĂ©ritĂ©s religieuses en gĂ©nĂ©ral.

Cette Ă©volution a profondĂ©ment sapĂ© les fondements, les pouvoirs et l’identitĂ© sociale des Églises. Du cĂŽtĂ© catholique, elle a suscitĂ© de rudes combats d’arriĂšre-garde illustrĂ©s, entre autres, par les anathĂšmes prononcĂ©s contre la pensĂ©e moderniste. Le protestantisme a, quant Ă  lui, trĂšs tĂŽt dĂ©veloppĂ© de puissants mouvements piĂ©tistes axĂ©s sur les Écritures, qui se sont renforcĂ©s face Ă  la modernitĂ© areligieuse ou antireligieuse. Les courants charismatiques et fondamentalistes actuels relĂšvent assez largement, dans le catholicisme comme chez les protestants, d’une dynamique similaire. Somme toute, la dĂ©sacralisation de la Bible a provoquĂ© par contrecoup son hypersacralisation, qui postule que ce livre exprime Ă  la lettre « La VĂ©ritĂ© » et « La Sainte VolontĂ© » de Dieu.

« La Bible, toute la Bible et rien que la Bible » stricto sensu, au nom de Dieu, tel est le principe de salut que le courant Ă©vangĂ©lique oppose Ă  tous les maux. Pour enrayer l’effondrement des idĂ©ologies et des structures hĂ©ritĂ©es, ce courant met en Ɠuvre un prosĂ©lytisme offensif axĂ© sur la restauration des valeurs familiales, sociopolitiques et religieuses traditionnelles. De leur cĂŽtĂ©, taraudĂ©es par des prĂ©occupations identitaires, les Églises classiques se laissent tenter par diverses formes de repli analogues, bibliques et autres, qui dĂ©bouchent sur des doctrines intĂ©gristes et sur un moralisme obtus. L’ordre voulu par Dieu est censĂ© avoir Ă©tĂ© promulguĂ© au dĂ©part une fois pour toutes.

Parole crĂ©atrice et chemins d’humanisation

Couvrant prĂšs de deux millĂ©naires de l’histoire ancienne d’IsraĂ«l et du Moyen-Orient, les Écritures juives constituent une Ɠuvre complexe par son contenu et ses formes littĂ©raires, qui ne livre pas d’emblĂ©e sa signification transversale. Et bien que le Nouveau Testament ne porte que sur une courte pĂ©riode et qu’il ait Ă©tĂ© rĂ©digĂ© en quelques dĂ©cennies, il est Ă©galement composite – mĂȘme pour ce qui est de la christologie. C’est pourquoi la Bible a de tout temps requis un dĂ©licat travail de dĂ©cryptage, du Talmud aux PĂšres de l’Église et jusqu’à l’exĂ©gĂšse moderne. Il en ressort que les vĂ©ritĂ©s accessibles aux hommes sont inĂ©vitablement historiques, et que c’est d’abord en tant que telles qu’il convient de les recevoir et de les interroger.

Comme l’anthropologie et la thĂ©ologie bibliques sont Ă  certains Ă©gards aussi anachroniques que la cosmologie des rĂ©cits de la CrĂ©ation, les rĂ©ponses apportĂ©es aux questions d’autrefois ne permettent pas de rĂ©soudre ipso facto les problĂšmes inĂ©dits d’aujourd’hui. PrĂȘter une valeur absolue Ă  des croyances issues d’une culture rĂ©volue condamne Ă  d’insurmontables contradictions. L’archaĂŻque omnipotence divine n’est, par exemple, plus crĂ©dible au regard de l’impuissance qui paraĂźt aujourd’hui inhĂ©rente Ă  l’amour qui est censĂ© ĂȘtre le premier attribut de Dieu
 RĂ©ifiĂ©e par son passĂ©, « La VĂ©ritĂ© » formulĂ©e hier est de fait Ă©clipsĂ©e par une multitude d’interrogations nouvelles. La Bible a Ă©tĂ© et demeure certes un chemin de vĂ©ritĂ©, mais elle ne constitue pas le recueil exhaustif, unique et dĂ©finitif de toutes les vĂ©ritĂ©s. Ce livre n’enclot pas en lui-mĂȘme la Parole initiale, universelle et permanente ; il n’en est qu’un reflet particulier.

La voie de l’humanisation qui mĂšne vers l’horizon du divin ne remonte-t-elle pas, en amont d’IsraĂ«l et du christianisme, Ă  la plus lointaine prĂ©histoire ? Des cavernes Ă  l’ùre numĂ©rique, l’homme n’a pas cessĂ© de traverser la mort pour renaĂźtre, de quitter ses terres natales et leurs religions pour s’humaniser plus avant. Avec Abraham, MoĂŻse et un certain JĂ©sus de Nazareth, mais Ă©galement avec d’innombrables autres pionniers, poĂštes et prophĂštes, partout et de tous temps. Il n’est pas pensable que Dieu n’ait pas accompagnĂ© tous les humains et tous les peuples dans leur cheminement vers lui. DĂšs lors n’est-ce qu’en s’incarnant Ă  frais nouveaux dans l’histoire contemporaine que la Parole biblique peut demeurer vivante et vivifiante, qu’elle manifestera sa puissance crĂ©atrice et sa transcendance en Ă©clairant les hommes par et par-delĂ  les Ă©crits qui la dĂ©voilent.

Non, la foi chrĂ©tienne ne se rĂ©duit pas Ă  un hĂ©ritage concrĂ©tisĂ© par un livre et ne se transmet pas par de simples conditionnements religieux. Elle se construit Ă  travers la confiance en une Parole crĂ©atrice et libĂ©ratrice reconnue comme divine, toujours Ă  l’Ɠuvre parmi les humains et de ce fait toujours nouvelle. L’éthique qui en dĂ©coule l’emporte sur les spĂ©culations mĂ©taphysiques et thĂ©ologiques. À l’opposĂ© des divinitĂ©s qui privilĂ©gient les puissants, le Dieu de JĂ©sus s’est identifiĂ© aux humbles et aux victimes de la brutalitĂ© du monde. Un renversement rĂ©volutionnaire des paradigmes religieux, unique dans l’histoire, qui subvertit et transfigure toutes les pratiques spirituelles et sociales. Le combat pour la justice et la paix, prioritairement au service des petits et des exclus, reprĂ©sente de fait l’exigence majeure de la foi biblique – de MoĂŻse Ă  JĂ©sus en passant par les autres prophĂštes.

Jean-Marie Kohler

Pour le meilleur, au risque du pire

Que d’abnĂ©gation et d’amour vĂ©cus dans le sillage de la Parole transmise par les anciens prophĂštes d’IsraĂ«l et par JĂ©sus de Nazareth ! Dieu n’arrĂȘte pas de rĂ©vĂ©ler ainsi son visage et son royaume. Tous les humains sont prĂ©destinĂ©s Ă  rejoindre la terre promise de l’éternelle tendresse divine, dĂšs ici et maintenant, sans acception de religion.

Mais aussi, que de crimes commis au nom de l’élection, de l’alliance, et d’une terre prĂ©tendue rĂ©servĂ©e et sainte ! Que de tortures et de meurtres perpĂ©trĂ©s Ă  l’ombre de la croix du Christ - ignominieux sacrifice supposĂ© nĂ©cessaire pour expier une hypothĂ©tique offense originelle ! PuretĂ© identitaire, obsessions doctrinales, morales et rituelles, croisades politiques


Le ciel invite Ă  bĂ©nir plutĂŽt qu’à condamner et Ă  frapper. À briser les malĂ©dictions en pratiquant le pardon, le respect inconditionnel et l’amour de tous les humains. Le sermon sur la montagne et les sentences de mort Ă©noncĂ©es dans le LĂ©vitique ne renvoient pas Ă  la mĂȘme divinitĂ©. Aux antipodes des servitudes ethno-religieuses, la Bonne Nouvelle du NazarĂ©en annonce la libĂ©ration de tous les asservissements par delĂ  toutes les frontiĂšres.

En rĂ©alitĂ©, la Bible ne rĂ©vĂšle Dieu qu’à la faveur d’une relecture exigeante et rĂ©solument engagĂ©e – critique, responsable face aux rĂ©alitĂ©s prĂ©sentes, et crĂ©ative. La Parole inaugurale est un don du ciel, mais les chemins pour l’incarner parmi les hommes sont sans cesse Ă  rĂ©inventer.

J.-M. K.

Pour mémoire : illustration
Ce n’est pas par lui-mĂȘme que le voilier fend le vent et la mer,
c’est par la crĂ©ativitĂ© humaine aux prises avec ces Ă©lĂ©ments.




Olivier Merle, Au crépuscule de Néandertal

Éditions de Fallois, Paris, 2014, 397 p., 18,50 euros

La question de l'Autre - dĂšs les origines...


Ce roman incarne un superbe projet : Ă©clairer la condition humaine en remontant aux lointaines origines de l’humanitĂ©, au mystĂ©rieux face-Ă -face entre l’homme de NĂ©andertal et l’ancĂȘtre de l’homme moderne. Mais l’entreprise Ă©tait osĂ©e, ne serait-ce que pour deux raisons : la modicitĂ© des connaissances disponibles sur la culture de NĂ©andertal et le dĂ©fi littĂ©raire de franchir un abyssal gouffre chronologique de 30 ou 40 000 ans.

Le cadre gĂ©ographique est grandiose, et le dĂ©roulement romanesque captive l’imagination en dĂ©pit de certaines longueurs et de quelques Ă©trangetĂ©s. Mais les lecteurs qui s’attendent Ă  dĂ©couvrir les humains de la prĂ©histoire dans leur supposĂ©e primitivitĂ© originelle risquent d’ĂȘtre déçus, tant les personnages du roman sont proches de nous par leurs attitudes. En fait, ce roman d’Olivier Merle vise plus loin. Il illustre la difficultĂ©, pour les individus et pour les sociĂ©tĂ©s, de cheminer vers leur humanitĂ© parmi et grĂące aux autres, d’accĂ©der aux valeurs qui constituent l’homme dans sa spĂ©cificitĂ© Ă  travers sa multiple variĂ©tĂ©. Il met en scĂšne les forces antagonistes qui, au niveau de l’altĂ©ritĂ© dans laquelle s’expriment et se transcendent nos diffĂ©rences, façonnent l’homme tout au long de son parcours d’humanisation. L’accueil et la bienveillance opposĂ©s Ă  la peur, au rejet et au meurtre.

Les autochtones nĂ©andertaliens, surnommĂ©s « hommes-sans-front », ont Ă©tĂ© refoulĂ©s dans les montagnes par des hommes de type Cro-Magnon, les « faces-plates », qui se sont appropriĂ© les vastes plaines giboyeuses. AssimilĂ©s par les nouveaux venus Ă  l’animalitĂ© au vu de leur faciĂšs et de leurs apparences rustiques, ils sont d’une intelligence et d’une habiletĂ© comparables Ă  celles des envahisseurs. Bien qu’ils fuient la violence, ils sont considĂ©rĂ©s par ces derniers comme redoutables et vouĂ©s Ă  ĂȘtre Ă©radiquĂ©s. Dans ce contexte, le roman raconte les aventures d’un jeune chasseur « face-plate » qui, Ă  l’occasion d’une Ă©preuve initiatique, dĂ©couvre les « hommes-sans-front », apprĂ©cie leur humanitĂ© et s’humanise Ă  leur contact. Mais pourra-t-il, Ă  son retour dans son clan, tĂ©moigner de l’humanitĂ© des autres et de ses propres progrĂšs Ă©thiques ?

Il est manifeste, hĂ©las, que les descendants de l’homme de Cro-Magnon sont, depuis des millĂ©naires, mus par des instincts de prĂ©dation et de conquĂȘte qui les poussent Ă  accaparer, Ă  dominer et Ă  dĂ©truire. Mais l’homme de NĂ©andertal avait-il les vertus que lui prĂȘte Olivier Merle quand il l’imagine harmonieusement intĂ©grĂ© dans l’univers, menant une existence individuelle et sociale fonciĂšrement libre, paisible et pacifique ? De la sexualitĂ© Ă  la gestion des pouvoirs en passant par les relations domestiques, rĂȘve d’un paradis perdu
 PlutĂŽt qu’une description des mƓurs prĂ©historiques, ce roman constitue une prodigieuse Ă©popĂ©e – riche, Ă  ce titre, en contrastes comme en phĂ©nomĂšnes improbables et fantastiques. Dhour, Mirha et Roag sont des hĂ©ros mythiques, des passeurs en quĂȘte d’humanitĂ©, aux prises avec la nature, le mensonge et la violence des hommes. Adieu NĂ©andertal ou espoir d’un changement de paradigme, voire d’une rĂ©demption ?


Jean-Marie Kohler



Olivier Merle, Le Fils de l'Homme

Éditions de Fallois, Paris, 2015, 495 p., 22 euros


JĂ©sus en amont de JĂ©sus-Christ


Le parcours du prophĂšte de Nazareth est racontĂ© Ă  travers une minutieuse reconstitution historique, moyennant une dramaturgie habile et un style alerte. Les faits Ă©voquĂ©s sont de prime abord assez connus – banalisĂ©s par deux millĂ©naires de christianisme –, mais le JĂ©sus et les disciples dĂ©peints dans ce roman peuvent surprendre mĂȘme des connaisseurs avertis. Et la description de la premiĂšre communautĂ© chrĂ©tienne de JĂ©rusalem – dont les dĂ©saccords ont revĂȘtu des enjeux dĂ©cisifs – est particuliĂšrement instructive.

AccablĂ© par l’iniquitĂ© rĂ©gnante et l’occupation romaine, rĂȘvant de justice et de paix, le petit peuple de Palestine attend fiĂ©vreusement l’avĂšnement du Royaume de Dieu. Tandis que des activistes prĂŽnent la rĂ©volte armĂ©e, diverses sectes prĂ©conisent la radicalisation religieuse. JĂ©sus, persuadĂ© de l’imminence de la fin des temps, se tient Ă  l’écart de ces extrĂȘmes et exhorte ses auditeurs Ă  se convertir pour hĂąter le jour du salut. Sont exigĂ©s une confiance absolue en la Providence, une bienveillance universelle et le service des exclus. Tout en condamnant le ritualisme, JĂ©sus suit la Loi et frĂ©quente les synagogues et le Temple. Mais, pour finir, sa critique du systĂšme religieux et des Ă©lites qui en profitent lui vaut d’ĂȘtre crucifiĂ©. L’apocalypse attendue ne se produit pas, et la petite communautĂ© qui a survĂ©cu Ă  cette tragĂ©die peine Ă  trouver sa voie. Se repliant sur l’hĂ©ritage judaĂŻque, le noyau formĂ© autour de Jacques, le frĂšre de JĂ©sus, finit par disparaĂźtre cependant que les Juifs hellĂ©nisĂ©s se sentent appelĂ©s Ă  diffuser l’Évangile parmi les nations.

Somme toute, le JĂ©sus d’Olivier Merle semble reflĂ©ter d’assez prĂšs le JĂ©sus de l’histoire. Pour essayer de le cerner, l’auteur a Ă©clairĂ© son empathie de romancier par une approche scientifique des plus rigoureuses – notamment exĂ©gĂ©tique. S’il a ignorĂ© certains rĂ©cits comme la nativitĂ© ou la rĂ©surrection qui ont ultĂ©rieurement servi de fondements Ă  la foi chrĂ©tienne, c’est parce que la crĂ©dibilitĂ© de son roman Ă©tait Ă  ce prix, en amont des constructions thĂ©ologiques. On ne s’étonnera pas que cet ouvrage pose, avec un tel choix, plus de questions qu’il n’en rĂ©sout
 Mais le JĂ©sus dĂ©pouillĂ© qu’il prĂ©sente a, de façon inattendue, ouvert les portes du Royaume annoncĂ©. MalgrĂ© le dramatique Ă©chec du Golgotha et sous le signe de cette Ă©preuve vĂ©cue dans la foi, la divine humanitĂ© du NazarĂ©en a dĂ©voilĂ©, pour toujours, un horizon lumineux au-delĂ  des sombres chemins de la Palestine d’alors.

Olivier Merle offrira-t-il Ă  ses lecteurs une suite avec l’apĂŽtre Paul qui, grĂące Ă  sa fougue et Ă  sa crĂ©ativitĂ© thĂ©ologique, a impulsĂ© la fulgurante expansion transculturelle du christianisme ?

Jean-Marie Kohler



Le roman de la Bible d’aprùs Christine Pedotti (1)


Un problématique retour aux sources


Surprenants hors de leur emballage religieux banalisĂ© par les siĂšcles, le meilleur et le pire de la Bible sont contĂ©s avec autant de verve que d’empathie, restituĂ©s dans leur contexte ethnologique, gĂ©ographique et historique d’origine. L’ouvrage se lit effectivement comme un roman. Étrange impression de redĂ©couvrir ainsi de trĂšs vieilles histoires maintes fois entendues, qui mettent en scĂšne la tendresse et la duretĂ© des hommes, notre sublime et triviale condition aux prises avec le ciel. L’incroyable Ă©popĂ©e des premiers livres bibliques rĂ©Ă©crits par Christine Pedotti laisse le lecteur Ă  la fois fascinĂ© et perplexe. Simple monument littĂ©raire ou texte sacrĂ© rĂ©vĂ©lant La VĂ©ritĂ© au nom de Dieu ? Comment passer des prodiges du religieux archaĂŻque Ă  nos quĂȘtes spirituelles d’aujourd’hui ? Est-il pensable que nous soyons les hĂ©ritiers d’Abraham, l’« AramĂ©en errant » qui a Ă©tabli le monothĂ©isme, de MoĂŻse rĂ©putĂ© pour avoir libĂ©rĂ© son peuple de l’esclavage et instaurĂ© la Loi du SinaĂŻ, et des innombrables autres hĂ©ros du Premier Testament ? OĂč est notre terre promise et quel est notre dieu ?

Christine Pedotti se rĂ©fĂšre, en exergue de son livre, Ă  La LĂ©gende des siĂšcles de Victor Hugo pour affirmer que les grands rĂ©cits fondateurs de l’humanitĂ© ne sont « pas moins vrais » que les productions de l’histoire prĂ©tendue objective, elles aussi sous-tendues de conjectures. Cette intuition permet de croire que la trame narrative et la puissance poĂ©tique des Écritures dites saintes peuvent dĂ©voiler, Ă  travers les Ă©vĂ©nements et les mythes qu’elles relatent, des vĂ©ritĂ©s qui transcendent le vĂ©cu rĂ©el et ses mĂ©tamorphoses imaginaires. Des vĂ©ritĂ©s symboliques qui Ă©chappent non seulement au scalpel de l’analyse historico-critique comme aux autres instruments des sciences humaines, mais Ă©galement Ă  la mainmise religieuse qui les fige et les chosifie en les sacralisant sous la forme de doctrines immuables. Un horizon que nul ne peut atteindre, mais que dessine en filigrane la crĂ©ativitĂ© des interprĂ©tations, des transpositions et des rĂȘves que la Bible ne cesse de susciter pour que, de la lettre qui est son indispensable et modeste vĂ©hicule, jaillisse une parole capable d’alimenter et de transmettre la vie.

Pressentir un ordre de vĂ©ritĂ© en amont des rĂ©cits et des assertions scripturaires ne dissout cependant pas les questions qui, stimulĂ©es par la vulgarisation biblique, bousculent les croyances traditionnelles. Quels messages privilĂ©gier ou, au contraire, dĂ©laisser ? Qui peut croire en cette divinitĂ© tribale et jalouse des HĂ©breux qui ne se prĂ©occupait guĂšre que de ses adorateurs et s’est accommodĂ©e de fort choquants stratagĂšmes ? Se peut-il qu’un dieu rĂ©putĂ© plein de misĂ©ricorde se soit si souvent montrĂ© injuste et cruel ? Comment l’alliance exclusive conclue entre lui et les siens a-t-elle pu fonder ce qui a par la suite Ă©tĂ© prĂ©sentĂ© comme Parole intemporelle et universelle de Dieu, et qui continue Ă  ĂȘtre acclamĂ© comme tel dans nos Ă©glises ? La sacralisation de textes ethno-religieux n’induit-elle pas une instrumentalisation sociopolitique des croyances qui porte Ă  mĂ©connaĂźtre, d’une religion Ă  l’autre et hors d’elles, le caractĂšre sacrĂ© de toutes les valeurs authentiquement humaines ? Rendre la Bible aux consciences individuelles et collectives ne va pas sans problĂšmes


Un hĂ©ritage Ă  repenser pour aujourd’hui

Avec de tels enjeux, la publication de Christine Pedotti constitue bien plus qu’une trouvaille Ă©ditoriale. Elle Ă©merge Ă  un carrefour crucial pour la foi : alors que celle-ci ne saurait survivre sans ses racines communautaires et personnelles, nous ne pouvons plus croire – et le monde ne croira plus – ce que nos pĂšres ont cru en termes de dogmes et de normes morales. DĂšs lors s’avĂšre-t-il incontournable de revisiter notre hĂ©ritage religieux en vue de le repenser Ă  frais nouveaux, en son fond et en rapport avec l’évolution des savoirs et des conceptions anthropologiques. Loin de se rĂ©duire Ă  trier ce patrimoine pour prĂ©server les croyances qui paraissent encore crĂ©dibles, ce travail exige des avancĂ©es audacieuses pour construire, en sauvegardant l’essentiel des vĂ©ritĂ©s et des valeurs lĂ©guĂ©es par le passĂ©, un nouvel univers symbolique significatif pour nos contemporains. La Terre promise se situe toujours au-delĂ  du pays natal, et la fidĂ©litĂ© mĂšne Ă  l’inĂ©dit – il faut se libĂ©rer et s’ouvrir, marcher et marcher encore, chercher et combattre.

L’aventure n’est pas anodine tant elle est radicale et bouleverse les doctrines et les pratiques Ă©tablies. Il est, par exemple, incontestable que les visages contradictoires prĂȘtĂ©s Ă  Dieu dans la Bible nous renseignent plus sur l’homme que sur la divinitĂ©, et que c’est d’abord par l’absolue condamnation de toute forme d’idolĂątrie que, de façon fonciĂšrement indicible, Dieu s’est rĂ©vĂ©lĂ© dans les Écritures juives – sĂ©vĂšre avertissement pour les religions ! D’autre part, s’il faut reconnaĂźtre que la Parole divine est inaccessible en elle-mĂȘme et que la RĂ©vĂ©lation s’exprime Ă  travers la production littĂ©raire des Écritures plutĂŽt qu’à travers les faits plus ou moins lĂ©gendaires qu’elles rapportent, peut-ĂȘtre convient-il d’admettre que les transcriptions historiques de cette Parole sont multiples et toujours relatives, au sein de la tradition judĂ©o-chrĂ©tienne et par ailleurs – invitation Ă  un ƓcumĂ©nisme sans clĂŽtures ! Enfin, si la lecture de la Bible ne prolonge et n’incarne pas la Parole crĂ©atrice et libĂ©ratrice de Dieu, si le savoir qui en rĂ©sulte n’engage pas Ă  lutter pour la justice et la paix, cette lecture apparaĂźt stĂ©rile et vaine au regard de nombreux prĂ©ceptes bibliques – aussi religieuse soit-elle.

Il ne s’agit pas de revenir Ă  une religion holistique qui prĂ©tend englober toute vĂ©ritĂ©, mais de repartir des commencements primordiaux qu’offre l’inspiration religieuse pour Ă©clairer nos chemins vers l’ultime vĂ©ritĂ© qu’aucune Écriture ne peut contenir et que personne ne peut saisir. C’est pourquoi la considĂ©rable Ɠuvre thĂ©ologico-littĂ©raire entamĂ©e par Christiane Pedotti dans ce roman de la Bible est prĂ©cieuse. Les rĂ©cits les plus prometteurs et les plus attendus par les chrĂ©tiens sont, dans cet ensemble biblique qui forme un tout, ceux relatifs aux prophĂštes d’IsraĂ«l qui ont Ă©tĂ© les prĂ©curseurs de ce JĂ©sus de Nazareth dont la vie et la mort ont Ă©minemment incarnĂ©, selon eux, la Parole qui ouvre une part de ciel au cƓur du monde.

Jean-Marie Kohler

Note


(1) La Bible racontĂ©e comme un roman, Christine Pedotti, XO Éditions, Paris, 2015, 349 p.
À noter : l’annexe qui fait suite Ă  ce « grand roman des passions humaines » fournit un excellent survol des connaissances actuelles relatives Ă  la formation des Ă©crits bibliques.




À propos d’un plaidoyer de J. DorĂ© pour le catholicisme (1)

UtilitĂ© et limites de l’apologĂ©tique (2)


Un besoin réel, mais circonscrit

La trilogie apologĂ©tique lancĂ©e en 2012 par les Ă©ditions Bayard sous la signature de Monseigneur Joseph DorĂ©, archevĂȘque Ă©mĂ©rite de Strasbourg et doyen honoraire du Theologicum de l’Institut catholique de Paris, rĂ©conforte sans doute bien des catholiques Ă©branlĂ©s par l’évolution socioreligieuse actuelle. « DĂ©fense et illustration » du catholicisme en version vulgarisĂ©e, l’ouvrage intitulĂ© Être catholique aujourd’hui – qui fait suite Ă  Peut-on vraiment rester catholique ? – vise Ă  rĂ©assurer la crĂ©dibilitĂ© rationnelle et historique des doctrines officielles de cette confession ainsi que le bien-fondĂ© des pratiques qui s’y rattachent. La lĂ©gitimitĂ© et la compĂ©tence de l’auteur sont notoires dans l’Église (cf. les titres mentionnĂ©s ci-dessus) ; l’argumentaire est trĂšs accessible, mĂ©thodique et serrĂ© ; les dĂ©veloppements proposĂ©s reflĂštent deux millĂ©naires de christianisme avec, Ă  l’horizon, les espĂ©rances du pape François.

Ce plaidoyer pro domo suffit-il pour toucher, au-delĂ  des fidĂšles traditionnels, la masse constamment croissante des catholiques de la pĂ©riphĂ©rie – sans mĂȘme parler de la multitude des personnes plus Ă©loignĂ©es qui sont assoiffĂ©es de spiritualitĂ© ? Ou ne s’agit-il, en fin de compte, que d’apologĂ©tique palliative ? L’érosion de la pratique et de l’appartenance religieuses n’est-elle pas d’abord imputable au fait que l’Église continue Ă  vĂ©hiculer maintes croyances qui s’avĂšrent extravagantes et contradictoires hors des pĂ©rimĂštres confessionnels fortement conditionnĂ©s ?

Les causes du désamour

J. DorĂ© relĂšve Ă  juste titre que l’identitĂ© catholique n’est pas statique par essence et n’induit aucun repli identitaire : elle est Ă  la fois donnĂ©e et toujours Ă  renouveler en lien avec l’extĂ©rieur. Mais, question cruciale, jusqu’oĂč peuvent aller les mises en cause qu’appelle ce lien ? Dans un contexte soupçonnĂ© de christianophobie, l’insistance apportĂ©e Ă  un prĂ©tendu mĂ©pris de la religion par la modernitĂ© risque de se prĂȘter Ă  une lecture et Ă  une dĂ©fensive de tendance sectaire. Or Ă  lui seul le traitement mĂ©diatique des prises de position du pape François tĂ©moigne indĂ©niablement de l’attente que suscite la moindre initiative des instances chrĂ©tiennes dĂšs lors qu’elles annoncent et mettent en pratique l’Évangile dont elles se rĂ©clament. La dĂ©rision et l’hostilitĂ© envers la religion ne sont souvent, l’auteur en convient, que l’expression de la dĂ©ception causĂ©e par la contradiction entre les valeurs affichĂ©es et les comportements de l’Église – celle-ci allant jusqu’à dĂ©nigrer elle-mĂȘme ses prophĂštes


Tout bien considĂ©rĂ©, ce sont des problĂšmes plus dĂ©terminants d’ordre idĂ©ologique et structurel qui, en amont des dĂ©rives stigmatisĂ©es dans le livre tels la pĂ©dophilie de certains clercs ou les scandales survenus au Vatican, placent l’Église en porte-Ă -faux par rapport aux rĂ©alitĂ©s contemporaines. L’identitĂ© catholique s’étant encombrĂ©e de beaucoup d’alluvions contingents et accessoires au fil des siĂšcles, l’immuable sacralitĂ© de cet hĂ©ritage apparaĂźt aujourd’hui problĂ©matique. « Tout est Ă  repenser » dĂ©clarait dĂ©jĂ  le pape Paul VI, et ce travail est Ă  peine commencĂ©.

Fidélité et déchirements

Comme en Ă©cho au titre d’une recension du premier volet de la trilogie (Joseph DorĂ© n’a peut-ĂȘtre pas dit son dernier mot (3) ), ce deuxiĂšme livre comporte dans sa conclusion cette phrase sibylline : « Le dernier mot n’est certes pas dit, et peut-ĂȘtre mĂȘme est-il encore assez loin de l’ĂȘtre ! ». Dont acte ; mais le troisiĂšme ouvrage en prĂ©paration – sous l’intitulĂ© provisoire Pour que demain vive pleinement l’Église de JĂ©sus, le Christ de Dieu – sera-t-il davantage en mesure de rĂ©pondre aux questions en suspens ? Les rĂ©formes en gestation permettront-elles Ă  l’Église de se projeter par-delĂ  l’orbite romaine sur une orbite vĂ©ritablement « catholique », universelle selon l’Évangile ? Les rĂ©orientations « institutionnelles » et « comportementales » Ă©voquĂ©es par J. DorĂ© sont assurĂ©ment d’une urgente nĂ©cessitĂ© pour la survie du catholicisme, mais parviendront-elles Ă  traduire en paroles convaincantes et en engagements dĂ©cisifs la vĂ©ritĂ© subversive de l’Évangile ?

On peut l’espĂ©rer, mais la confiance en Dieu n’oblige pas Ă  donner un blanc-seing aux autoritĂ©s ecclĂ©siastiques. Incarner la foi dans la modernitĂ© exige une conversion dĂ©chirante qu’elles ne semblent pas prĂȘtes Ă  vraiment assumer. D’oĂč l’inĂ©vitable tension entre la Parole originelle qui transcende la foi et les langages forcĂ©ment passagers qui la transmettent, entre la souveraine libertĂ© qu’instaure cette Parole et les incontournables institutions toujours relatives du vĂ©cu communautaire. La fidĂ©litĂ© coule de sa source, mais elle ne peut s’épanouir qu’en contestant ce qui, en aval, la rĂ©ifie.

La crĂ©ativitĂ© de l’Évangile

Il faut libĂ©rer les croyants des idĂ©es religieuses surannĂ©es et rendre l’Évangile au monde. Sans fuir les questions et les bouleversements qu’elles peuvent induire. Que penser aujourd’hui de la croyance Ă  un nĂ©cessaire « rachat » de l’humanitĂ© pĂ©cheresse par l’immolation de JĂ©sus, des thĂ©ologies sacrificielles et de la notion de salut qu’elles comportent ? Ne faut-il pas radicalement rĂ©interprĂ©ter les miracles fondateurs de la tradition judĂ©o-chrĂ©tienne pour en dĂ©crypter la signification et en redĂ©finir la portĂ©e ? Que vaut au regard de l’Évangile le juridisme qui enserre le sacerdoce, le mariage, et tant d’autres pratiques catholiques ? La recherche en thĂ©ologie oblige Ă  examiner Ă  frais nouveaux de nombreuses questions cruciales en rapport avec leurs bases et implications anthropologiques – qu’il s’agisse des Écritures, des dogmes, des discours sur la divinitĂ© qui en sont tirĂ©s, ou plus couramment de la priĂšre pour qu’elle soit digne Ă  la fois de l’homme et de Dieu.(4)

Si, poussĂ© par la passion pour le monde que rayonne l’Évangile, l’évĂȘque thĂ©ologien Joseph DorĂ© veut ĂȘtre entendu hors des sanctuaires dĂ©sormais de moins en moins frĂ©quentĂ©s, il lui faudra se risquer plus loin dans les voies qu’il a ouvertes. C’est Ă  la pĂ©riphĂ©rie, voire hors les murs, que se construira la catholicitĂ© Ă©vangĂ©lique de demain qu’il espĂšre : en rĂ©interrogeant la foi Ă  l’aune des savoirs actuels, en la confrontant Ă  la crĂ©ativitĂ© culturelle et aux enjeux Ă©thico-politiques de notre temps, et moyennant une mise en Ɠuvre effective de cette foi au service des humbles, de la justice et de la paix.(5)

Jean-Marie Kohler

Notes


1 Mgr Joseph DorĂ©, Être catholique aujourd’hui, Dans l’Église du pape François, Bayard, 2014, 116 p., 12,90 euros.

2 ApologĂ©tique – dĂ©finition donnĂ©e par l’Atilf : Partie de la thĂ©ologie qui tend Ă  dĂ©fendre la religion contre les attaques dont elle est l'objet (« apologĂ©tique nĂ©gative ») et Ă  dĂ©montrer la vĂ©ritĂ© et la divinitĂ© du christianisme, pour aboutir ainsi au jugement de crĂ©dibilitĂ©, point de dĂ©part de l'adhĂ©sion par la foi (« apologĂ©tique constructive »).

Dans le contexte actuel de dĂ©litement des structures ecclĂ©siales traditionnelles, l’apologĂ©tique a une fonction palliative. L’Église se doit d’accompagner ses ouailles fragilisĂ©es par la contestation de bien des croyances douteuses qu’elle leur a inculquĂ©es - et particuliĂšrement les fidĂšles les plus vulnĂ©rables qui n’ont pas la capacitĂ© de se convertir Ă  des vues nouvelles. D’oĂč l’utilitĂ© d’une apologĂ©tique palliative pro domo. Mais pour ĂȘtre proposĂ© par ailleurs selon sa vĂ©ritĂ© et sa force natives, l’Évangile exige une approche plus audacieuse.

3 Jean-Marie Kohler, in Témoignage chrétien, 20 mai 2013 ; en ligne sur le site www.recherche-plurielle.net in Perspectives théologiques, Bloc notes et ébauches

4 Comment aborder les graves problĂšmes soulevĂ©s par les travaux d’IsraĂ«l Finkelstein, de Thomas Römer, ou de John Shelby Spong par exemple ? Et que retenir des nombreuses publications rĂ©centes portant sur Dieu, sur JĂ©sus, ou sur l’Église – dont celles de Joseph Moingt, de JosĂ© Arregi, ou de Jacques Musset entre autres ? Si les idĂ©es avancĂ©es dans ces ouvrages sont erronĂ©es, que cela soit Ă©tabli et signalĂ© ; sinon, qu’elles soient prises en compte et divulguĂ©es.

5 Les autres confessions chrétiennes sont confrontées à de semblables défis.
Le philosophe Olivier Abel, professeur Ă  la FacultĂ© de thĂ©ologie protestante de Paris, reste confiant face aux bouleversements en cours : « Personnellement, j’ai tendance Ă  penser que la religion va mourir en Occident. Mais loin d’ĂȘtre pessimiste et de m’attrister, cette perspective m’inspire de la gratitude et dĂ©cuple mon espĂ©rance. L’effacement des Églises sous leurs formes actuelles peut signifier qu’elles sont arrivĂ©es au terme de leur mission, que l’on peut et que l’on doit se rĂ©jouir de ce qu’elles ont globalement rĂ©ussi Ă  apporter au monde, et qu’il est heureux de les voir s’effacer pour laisser venir au jour de nouvelles formes de vie spirituelle Ă  leur suite. Rien n’est jamais perdu dans l’économie mystĂ©rieuse de la crĂ©ation et de l’histoire : mĂȘme les Ă©checs peuvent constituer de prodigieux ensemencements. » Interview intitulĂ©e L’Évangile au rythme des hommes - La Parole demeure, les Églises passent, en ligne sur www.recherche-plurielle.net, in Perspectives thĂ©ologiques, Bloc-notes et Ă©bauches.




La crĂ©ativitĂ© culturelle et le veau d’or

L’apparition de l’homme et l’aventure qui s’en est suivie ont donnĂ© lieu Ă  un prodigieux foisonnement de crĂ©ations culturelles qui identifient au plus haut niveau la spĂ©cificitĂ© du genre humain. L’inventeur des outils, des armes et du feu a conquis la parole et sa stature spirituelle. Il chante et danse, peint et sculpte, Ă©rige des monuments, affectionne la musique et les spectacles, Ă©crit et se projette dans des univers symboliques qui expriment sa soif d’au-delĂ . TrĂšs imprĂ©gnĂ©e de magie et de religion Ă  sa source, la culture s’est diversifiĂ©e au rythme des progrĂšs techniques et de la complexification des sociĂ©tĂ©s, engendrant une multitude de civilisations distinctes. Au fil de l’histoire - des peintures rupestres aux productions contemporaines -, la culture a Ă©tĂ© investie d’importantes fonctions sociopolitiques pour consolider le vivre-ensemble en chaque lieu et chaque temps.

Avec la globalisation qu’opĂšre le marchĂ© financiarisĂ©, l’humanitĂ© se voit menacĂ©e par le raz de marĂ©e de l’ultralibĂ©ralisme qui engloutit les cultures particuliĂšres. L’évolution humaine devrait se parachever dans une posthumanitĂ© mondialement standardisĂ©e. Promu au rang de civilisation ultime, l’antique culte du veau d’or se mĂ©tamorphose en une sorte de religion laĂŻque universelle et obligatoire : hors d’elle, pas de salut ! La vie individuelle et collective s’asservit au rĂšgne de l’argent sous le signe d’un insatiable consumĂ©risme parĂ© d’oripeaux dĂ©mocratiques (1). PrivĂ©s de l’autonomie qui leur permettait d’assumer leurs fonctions propres, la culture et le pouvoir politique sont sommĂ©s de s’incliner devant la prĂ©tendue fatalitĂ© des dĂ©terminations Ă©conomiques, et le processus menant Ă  une monoculture mondiale s’autoalimente moyennant la progression exponentielle des technosciences boostĂ©es par la numĂ©risation.

Pour gĂ©nĂ©raliser Ă  leur profit la marchandisation des activitĂ©s humaines et imposer la configuration mentale que cela implique, les catĂ©gories sociales et les nations dominantes recourent Ă  la manipulation publicitaire et Ă  la propagande, aux pressions et Ă  la violence – traitĂ©s inĂ©gaux et guerres. Les rapports de force semblent jouer en leur faveur. Mais cette entreprise totalitaire a ses limites en raison du mĂ©pris qu’elle voue Ă  l’humanitĂ© ainsi que sur le plan Ă©cologique, et elle peut ĂȘtre combattue. L’homme n’est pas condamnĂ© Ă  renoncer Ă  son hĂ©ritage humaniste et Ă  subir une mutation qui menace jusqu’à sa survie en tant qu’homme. Une autre forme de mondialisation est possible, qui mobilise aux quatre coins de la planĂšte des hommes et des femmes rĂ©solus Ă  promouvoir et Ă  mettre en commun la diversitĂ© des cultures en vue de prĂ©server et d’humaniser le monde.

C’est dans la relation Ă  l’autre que l’homme dĂ©couvre et enrichit son identitĂ©, en assure l’épanouissement sans renoncer Ă  sa singularitĂ©. Et ce qui est vrai pour les personnes l’est aussi pour les peuples. Les mĂ©tissages ont de tout temps permis de briser les enfermements et d’avancer de façon solidaire vers des horizons inĂ©dits. De fait, le respect de l’altĂ©ritĂ© et le pluralisme constituent l’unique voie pour incarner les idĂ©aux universels dans la dignitĂ©, la justice et la paix. Mais, pour commencer, il est crucial d’assurer des conditions d’existence dĂ©centes Ă  tous les ĂȘtres humains et Ă  tous les peuples aujourd’hui marginalisĂ©s. Puis, en faisant appel aux technologies modernes des communications et des transports entre autres, il s’impose de repenser et de rĂ©organiser les Ă©changes culturels en misant sur les potentialitĂ©s qui s’offrent en amont des processus de destruction en cours, et notamment sur les capacitĂ©s de rĂ©sistance et de crĂ©ativitĂ© des cultures populaires.

De nombreux mythes fondateurs rappellent que la vie relĂšve d’une dimension qui transcende l’homme et sauvegarde notre humanitĂ© dans la maison commune oĂč s’abrite la richesse de nos diffĂ©rences. « Au dĂ©but Ă©tait la Parole », est-il Ă©crit dans la Bible : une Parole inaccessible, mais qui se distribue parmi les humains pour s’incarner dans leurs crĂ©ations particuliĂšres et passagĂšres, et pour les transfigurer de maniĂšre Ă  faire advenir un peu de ciel sur la terre. L’humble vĂ©cu quotidien, la moindre bienveillance et le moindre poĂšme peuvent en tĂ©moigner comme la plus sublime des Ɠuvres d’art, avec ou sans religion. Ayant pour vocation d’aider les hommes Ă  vivre plus humainement, toutes les cultures doivent pouvoir prospĂ©rer sur leurs chemins singuliers pour converger vers un au-delĂ  Ă  la fois multiple et partagĂ©.

Jean-Marie Kohler

Note


(1) L’évolution du marchĂ© de l’art est symptomatique de la dĂ©rive qui pervertit le domaine culturel livrĂ© Ă  la spĂ©culation financiĂšre. Renonçant Ă  la quĂȘte du beau qui grandit l’homme et rend le monde plus habitable, l’art avant-gardiste de la postmodernitĂ© s’évalue selon le profit financier qu’il dĂ©gage, et ce en spĂ©culant sur l’impact mĂ©diatique de la provocation et de l’exhibitionnisme. Cf. Une esthĂ©tique et un art de vivre dĂ©voyĂ©s sur le site www.recherche-plurielle.net.




L'infini respect de G. Ringlet face Ă  la mort

Gabriel Ringlet, « Vous me coucherez nu sur la terre nue », L’accompagnement spirituel jusqu’à l’euthanasie

Paris, Albin Michel, 2015, 251 p., 17 euros.

Comme en Ă©cho Ă  son livre intitulĂ© Ceci est ton corps, ce nouvel ouvrage de Gabriel Ringlet est Ă  la fois un poĂšme d'une suave sensualitĂ© et une rĂ©flexion exigeante sur la vie et la mort qui toujours s'entrelacent. Plein de saveur et de gravitĂ©, assumant la chair et l'Ăąme qui forment ensemble notre identitĂ© personnelle et commune, il revĂȘt une portĂ©e universelle tout en tĂ©moignant de façon unique de l'Évangile. Croire humblement et avec joie en l'homme et en l'infini qui le transcende ouvre Ă  la connaissance la plus profonde, par-delĂ  le savoir et ses limites. À travers un vĂ©cu souvent tragique, ces pages composent une ode enthousiaste Ă  l'incarnation, Ă  la vie, et Ă  la rĂ©surrection qui l’emporte dĂšs Ă  prĂ©sent sur la mort.

La question qui retiendra sans doute le plus l'attention des lecteurs et des critiques concerne l'euthanasie. Ringlet a eu le courage de l'aborder de face en assumant la souffrance liĂ©e Ă  ce choix que la tradition interdit, et sans craindre les rĂ©actions des moralistes timorĂ©s ou traditionalistes. Sa sensibilitĂ© et son discernement en matiĂšre de fin de vie se sont nourris au fil d'une longue expĂ©rience partagĂ©e avec d'autres personnes compĂ©tentes et respectueuses de la dignitĂ© humaine. Lorsque la situation le commande, la raison et la compassion militent de concert pour la transgression que reprĂ©sente l’euthanasie - prĂ©fĂ©rable Ă  la sĂ©dation quand celle-ci n’est qu’une euthanasie dĂ©guisĂ©e. S’en remettre Ă  la misĂ©ricorde du Dieu rĂ©dempteur ne lĂšse pas le Dieu crĂ©ateur qui a dictĂ© la loi. TrĂšs humaine et trĂšs chrĂ©tienne est Ă©galement l’offre d'un rite de passage pour accompagner, avec leur entourage, celles et ceux qui partent ainsi. Qui reprochera Ă  Gabriel Ringlet la sublime tendresse qui inspire cette approche nouvelle ?

Jean-Marie Kohler



Divinement humain,

l’Évangile prĂȘchĂ© par Albert Schweitzer


vicaire Ă  Saint-Nicolas de Strasbourg (1898 Ă  1913)


« L’Évangile est le plus simple et le plus profond des enseignements. (
) Mais pourquoi tant de monde, aujourd’hui, reste-t-il indiffĂ©rent ou mĂȘme rĂ©fractaire ? Et pourquoi tant d’autres, ayant en eux le besoin d’entendre quelqu’un leur parler des choses du royaume de Dieu, ne rencontrent-ils personne capable de les enseigner ? » (Sermon du 6 mai 1906)

Toujours les mĂȘmes interrogations
 Pourquoi les Églises sont-elles si sourdes au message de l’Évangile que des voix prophĂ©tiques ne cessent de rappeler, et si peu empressĂ©es Ă  le mettre en pratique ? Pourquoi ce message est-il si couramment galvaudĂ© dans les prĂ©dications, voire fonciĂšrement dĂ©figurĂ© ? Lancinantes questions que ravive, en notre temps oĂč les Églises traditionnelles dĂ©pĂ©rissent, la lecture des sermons d’Albert Schweitzer qui viennent d’ĂȘtre publiĂ©s sous le titre L’Esprit et le Royaume (1) .

Vieux de plus d’un siĂšcle, ces sermons restent - pour l’essentiel - pertinents comme s’ils venaient d’ĂȘtre Ă©crits (2) . Leur souffle a sans doute libĂ©rĂ© et Ă©difiĂ© bien des fidĂšles, mais il n’a apparemment guĂšre touchĂ© les Églises, prisonniĂšres de leurs carcans dogmatiques et institutionnels. Un retour sur le passĂ© Ă  l’occasion de cette publication peut nous aider Ă  imaginer et Ă  incarner le christianisme de demain. Avec et par delĂ  les Églises.

La premiÚre et ultime vérité

Traitant avec une lumineuse simplicitĂ© des questions fondamentales que l’humanitĂ© porte en elle depuis ses origines, ces sermons revĂȘtent une portĂ©e universelle tout en se rĂ©clamant de l’hĂ©ritage biblique, et plus particuliĂšrement de JĂ©sus de Nazareth. Il est significatif Ă  cet Ă©gard que Schweitzer ait confiĂ© Ă  un de ses amis, en 1908, qu’il se sentait « moins vouĂ© Ă  la thĂ©ologie qu’à la philosophie » - c’est-Ă -dire Ă  une rĂ©flexion sans prĂ©supposĂ©s doctrinaux sur les soucis et les aspirations des hommes. Notre vie, nos espĂ©rances et nos joies, nos souffrances et la mort ont-elles un sens, ou ne sont-elles que l’écume d’une inexorable dĂ©rive de la nature vers le nĂ©ant ?

La renommĂ©e mondiale du docteur de LambarĂ©nĂ©, emblĂ©matique prĂ©curseur de l’action humanitaire et laurĂ©at du prix Nobel de la paix en 1952, a de fait Ă©clipsĂ© la figure que rĂ©vĂšle ce livre - celle du pasteur qu’il a Ă©tĂ© Ă  Strasbourg. Or les sermons du vicaire de Saint-Nicolas Ă©clairent l’ensemble des combats qu’il a menĂ©s par la suite pour contribuer Ă  rendre le monde plus humain. L’Esprit Saint « ne tombe pas du ciel » disait-il, mais habite au plus profond de notre humanitĂ© oĂč il est Ă  rechercher et Ă  « conquĂ©rir » pour nous en imprĂ©gner et pour le rayonner. DĂ©gagĂ© des dogmes qui Ă©touffent la pensĂ©e et le cƓur, l’Évangile invite sans prĂ©alable de foi Ă  respecter et Ă  aimer toute vie, et en consĂ©quence Ă  secourir autant que possible tout ĂȘtre en difficultĂ©. Tel a Ă©tĂ© en fin de compte, pour Schweitzer, le principal prĂ©cepte laissĂ© par JĂ©sus, et l’unique connaissance sĂ»re et indispensable.

« La seule connaissance qui ne passe pas est l’amour – et ce que nous savons de la vie c’est par l’amour que nous le savons. (
) L’amour suffit et relativise tout le reste. » (Sermon du 12 novembre 1905)

Une révolution des croyances

Devançant les idĂ©es de son Ă©poque, Schweitzer a dĂ©veloppĂ© une vision radicalement universaliste de la foi issue de l’Évangile. Un dĂ©fi philosophique et Ă©thique qui induit un bouleversement rĂ©volutionnaire de l’ordre religieux. S’il est vrai que Dieu n’appartient Ă  aucune tradition religieuse et transcende les christianismes historiques comme les autres confessions, et si tous les humains ont pareillement vocation Ă  ĂȘtre sauvĂ©s sous l’égide de l’Amour divin, chacune des grandes religions peut donner accĂšs au salut et les prĂ©tentions exclusivistes des unes et des autres sont Ă  abandonner.

Pour Schweitzer, le bon sens commun l’emportait sur les contradictions des spĂ©culations thĂ©ologiques. Il lui semblait inconcevable qu’un Dieu Amour puisse infliger d’atroces et Ă©ternelles souffrances Ă  une partie de ses crĂ©atures, et il trouvait scandaleux que les Églises cultivent la crainte de l’enfer pour assujettir leurs fidĂšles. Suivre concrĂštement JĂ©sus importait plus pour lui que de disserter sur la nature du Christ ou sur celle de Dieu. L’audacieux vicaire de Saint Nicolas n’a pas hĂ©sitĂ©, sur ces points et sur d’autres aussi importants que la RĂ©vĂ©lation, Ă  prendre le contrepied des enseignements dispensĂ©s par les Écritures, les PĂšres de l’Église et les fondateurs de la RĂ©forme.

« Nous ne ressentons nul besoin de nous accrocher Ă  l’idĂ©e sophistiquĂ©e et indĂ©montrable d’une RĂ©vĂ©lation, car nous croyons que le rĂ©vĂ©lĂ© nous vient des profondeurs de la simple pensĂ©e et de la sensibilitĂ©, nous croyons qu’à ces profondeurs l’ñme humaine plonge dans l’Esprit infini et qu’elle en est transie, nous croyons donc que la pensĂ©e humaine peut toucher aux profondeurs de l’ĂȘtre, sans rĂ©vĂ©lation particuliĂšre. » (Sermon du 16 janvier 1910)

Schweitzer avait la ferme conviction que l’Esprit de Dieu n’est captif d’aucun Ă©crit, et il insistait sur le fait que le christianisme est la seule grande religion qu’aucun texte sacrĂ© ne fige. Contrairement Ă  d’autres fondateurs de religion, JĂ©sus n’a rien Ă©crit et son message ne peut s’accomplir qu’en Ă©voluant. Son Esprit continue Ă  intervenir dans le monde pour le renouveler sans cesse Ă  la faveur d’une PentecĂŽte permanente, et les Églises qui se rĂ©clament de lui ne sauraient lui ĂȘtre fidĂšles que dans cette voie. Une perspective qui a inspirĂ© Ă  Schweitzer de sublimes envolĂ©es mystiques laissant entrevoir l’homme et l’immensitĂ© de l’univers transfigurĂ©s par le feu de l’Esprit.

« Le devenir-homme de Dieu ne s’est pas uniquement produit en notre Seigneur JĂ©sus, il se rĂ©pĂšte infiniment en ces hommes dans la vie desquels l’étincelle de son Esprit prend feu. Le processus du devenir-homme de Dieu, c’est l’histoire mĂȘme du monde et c’est l’histoire, accomplissement ou Ă©chec, de chacun d’entre nous. (
) Ainsi reprĂ©sentons-nous chaque vie humaine comme un monde dans l’infini des mondes qui font l’univers, non pas visible, mais l’invisible. » (Sermon du 6 dĂ©cembre 1903)

Cette libertĂ© de pensĂ©e a suscitĂ© des suspicions et des conflits. Mais Schweitzer se sentait tellement redevable de l’hĂ©ritage transmis par les Églises - malgrĂ© leurs infidĂ©litĂ©s -, qu’il a tenu Ă  le repenser Ă  frais nouveaux pour en assurer la crĂ©dibilitĂ© et l’avenir. Son maĂźtre-mot : se fier Ă  l’Esprit qui a conduit JĂ©sus, au souffle de vie qui sauvegarde les hommes au fil des rĂ©alitĂ©s qu’ils traversent, quelles que soient leurs croyances religieuses. Conscient de l’importance de la tradition, ii apprĂ©ciait les efforts faits dans le passĂ© pour formuler la foi chrĂ©tienne - Ă  l’occasion des conciles par exemple -, mais il refusait le piĂšge des Ă©noncĂ©s dogmatiques devenus abscons, et cherchait Ă  dire Dieu et l’homme dans l’inĂ©dit du prĂ©sent.

Combattre pour humaniser le monde

Tout en s’inscrivant dans le contexte social, Ă©conomique et politique actuel, le Royaume prĂȘchĂ© par Schweitzer s’identifiait au rĂšgne de justice et de paix annoncĂ© par les prophĂštes d’IsraĂ«l et par l’Évangile. Un Royaume auquel aspire profondĂ©ment et depuis toujours le cƓur humain Ă  travers la plupart des religions et hors d’elles - et en particulier le cƓur des hommes les plus dĂ©shĂ©ritĂ©s. Mais Schweitzer considĂ©rait que cette espĂ©rance doit ĂȘtre spiritualisĂ©e en Ă©tant dĂ©barrassĂ©e des croyances apocalyptiques qui furent partagĂ©es par JĂ©sus et par les premiers chrĂ©tiens, puis rĂ©interprĂ©tĂ©es par les Églises selon leurs propres idĂ©es et intĂ©rĂȘts.

Non seulement la fin du monde n’apparaĂźt plus imminente et n’est plus attendue par nos contemporains, mais Schweitzer estimait illusoire d’espĂ©rer l’avĂšnement d’un ordre mondial conforme Ă  la volontĂ© divine ou, en version sĂ©cularisĂ©e, Ă  des utopies terrestres nouvelles ou de remplacement. Il n’y aura ni apocalypse ni Grand Soir. Ce n’est, d’aprĂšs lui, que lĂ  oĂč des personnes s’engagent corps et Ăąme pour humaniser le monde qu’advient, mĂȘme Ă  leur insu, le Royaume de Dieu - aux antipodes des fondamentalismes rĂ©actionnaires des religions et des mirages politiques totalitaires. Pour le reste, il faut vivre dans la sociĂ©tĂ© et dans les Églises telles qu’elles sont, en se battant contre le mal sans juger autrui, de maniĂšre Ă  anticiper avec rĂ©solution et douceur ce Royaume dĂ©jĂ  lĂ  et toujours Ă  bĂątir.

« La volontĂ© de justice, le sens de l’humain et l’exigence de vĂ©ritĂ© forment ensemble le fondement du Royaume de Dieu ou, autre image, ils en sont comme l’eau souterraine, invisible, et pourtant rĂ©pandue partout. Si cette nappe phrĂ©atique disparaissait, les riviĂšres et les fleuves se tariraient rapidement. » (Sermon du 12 mars 1911)

Sans craindre de s’engager dans les enjeux politiques, Schweitzer stigmatisait avec vigueur l’égoĂŻsme et la violence des puissants, et l’iniquitĂ© des systĂšmes dominants - notamment la rapine coloniale se perpĂ©trant sous le couvert de visĂ©es civilisatrices, et les dĂ©lires guerriers attisĂ©s par un patriotisme perverti. Au nom de l’Évangile, il dĂ©nonçait l’idĂ©ologie qui prĂŽne la rĂ©signation face aux rapports de force et face Ă  une Ă©volution sociale perçue comme une fatalitĂ©. Les BĂ©atitudes constituaient pour lui un idĂ©al Ă  mettre en pratique jour aprĂšs jour, dans le sillage de JĂ©sus qui en a tĂ©moignĂ© au prix de sa vie, avec joie malgrĂ© les Ă©preuves frappant ceux qui ne se soumettent pas Ă  la logique du monde.

Se fier à l’Esprit qui porte la vie

Le croyant non averti se trouvera sans doute dĂ©concertĂ© par divers passages de ces sermons. Substituer une Ă©thique de terrain, aussi Ă©vangĂ©lique soit-elle, aux somptueuses mĂ©taphysiques religieuses Ă©difiĂ©es par les Églises au cours des siĂšcles, n’est-ce pas risquer un saut dans le vide ? L’inspecteur ecclĂ©siastique Michel Knittel n’avait-il pas raison de mettre en garde le jeune Schweitzer - comme le rapporte la remarquable introduction rĂ©digĂ©e par Jean-Paul Sorg pour ces sermons - contre des dĂ©rives jugĂ©es « panthĂ©istes » ? Et Schweitzer n’était-il pas prĂ©somptueux de s’autoriser, dans une lettre Ă  son amie HĂ©lĂšne Bresslau, Ă  passer pour « hĂ©rĂ©tique » si nĂ©cessaire ?

De fait, nombre de faux savoirs qui Ă©tayent de fausses croyances s’effondrent devant les perspectives ouvertes par ce livre, et bien des frontiĂšres qui protĂšgent nos superficielles et incertaines certitudes habituelles s’estompent. Mais ce dĂ©pouillement permet de mieux se mettre au diapason de l’Esprit qui, selon Schweitzer, agit au plus intime des hommes pour les inciter Ă  humaniser et Ă  diviniser leur propre devenir et celui du monde. Au plan communautaire, il est indispensable que les Églises, « conformistes » et « fonctionnarisĂ©es » au dire de Schweitzer, renoncent Ă  l’ordre sacralisĂ© qu’elles prĂ©sentent comme immuable alors que tout change, et qu’elles reviennent Ă  l’Évangile pour servir les hommes.

« Il paraĂźt de plus en plus Ă©vident que nos Églises, telles qu’elles sont, ne peuvent susciter une vie authentique, qu’elles ne le pourront que le jour oĂč leurs formes se briseront, oĂč les paroisses deviendront de vraies communautĂ©s, oĂč les fonctions s’effaceront pour faire place Ă  des engagements et Ă  des pratiques enthousiastes, oĂč donc toutes ces forces qui ont Ă©tĂ© enchaĂźnĂ©es seront libĂ©rĂ©es . » (Sermon du 11 juin 1905).

Babylone, Ninive et Rome sont tombĂ©es en ruines, mais l’Évangile a survĂ©cu aux empires, constatait Schweitzer. Pour vivre la Bonne Nouvelle du Royaume et en tĂ©moigner, il ne suffit pas de prĂȘcher, ni de louer Dieu ou de le prier. Il faut agir selon l’amour prescrit par JĂ©sus, car tranchant est le critĂšre qui prĂ©side sans la moindre considĂ©ration religieuse au « Jugement dernier » qui nous juge dĂšs Ă  prĂ©sent : « Ce que vous avez fait Ă  l’un des plus petits de mes frĂšres, c’est Ă  moi que vous l’avez fait. (
) Et ce que vous n’avez pas fait Ă  un de ces petits, Ă  moi non plus vous ne l’avez pas fait. » (Mt 25, 40-46). C’est Ă  cette aune que l’Évangile libĂ©rateur annoncĂ© par le prophĂšte de Nazareth peut dĂ©placer des montagnes en chacun de nous et jusque dans la sociĂ©tĂ©, et faire advenir sur terre une part de ciel.

Jacqueline Kohler

Notes


1. L’Esprit et le Royaume, Albert Schweitzer, traduit de l’allemand par Jean-Paul Sorg, Arfuyen, Paris-Orbey, 2015.
DonnĂ©s dans l’église luthĂ©rienne Saint-Nicolas de Strasbourg (sauf un Ă  Gunsbach), la moitiĂ© des trente sermons qui composent ce livre portent sur le Royaume de Dieu, l’autre moitiĂ© sur le thĂšme de l’Esprit.
Cet article rĂ©sume les Ă©changes intervenus autour de ce livre au sein d’un petit groupe de lecteurs – Ă  poursuivre ici ou là


2. Les termes bibliques employĂ©s par Schweitzer pour dĂ©signer Dieu et son rĂšgne ou le Christ JĂ©sus - comme "Seigneur" et "Royaume" entre autres - peuvent paraĂźtre obsolĂštes dans l’environnement sociopolitique et culturel d’aujourd’hui, mais leur usage se maintient Ă  dĂ©faut de mieux.


Ne m’appelez plus « Monseigneur » !


Qu’il me soit pardonnĂ© d’usurper dans cet article le statut d’évĂȘque pour relever le multiple prĂ©judice qu’entraĂźnent - pour l’image de l’Église dans notre sociĂ©tĂ© et pour sa propre gouverne - l’emploi anachronique du titre de « Monseigneur » et les pratiques qui l'accompagnent ! Ce dĂ©tour personnalisĂ© facilitera peut-ĂȘtre le propos et en concrĂ©tisera la portĂ©e. De fait, le christianisme charrie maintes coutumes plus regrettables que cette appellation ; mais celle-ci apparaĂźt aujourd’hui particuliĂšrement dĂ©suĂšte et, pire, renvoie aux antipodes des valeurs chrĂ©tiennes qu’elle est censĂ©e honorer. Nombre de « Nos-seigneurs » en conviendront – j’en suis sĂ»r.


Je sais bien, chers amis, que ce n’est pas mon individu que le titre de "Monseigneur" honore, mais le ministĂšre dont je suis chargĂ©. C’est Ă  l’Église tout entiĂšre qu’il est ainsi rendu hommage. Aussi ne m’appartient-il pas, ni Ă  aucun de mes confrĂšres, de refuser pour convenance personnelle cette appellation qui relĂšve d’une longue histoire et transcende nos personnes. Et pourtant, je demande de ne plus ĂȘtre appelĂ© « Monseigneur » !

Bien que j’aie toujours critiquĂ© les honneurs dans l’Église, j’avoue avoir Ă©tĂ© touchĂ© quand il m'est arrivĂ© d'en bĂ©nĂ©ficier. N’avais-je pas, sous couvert de service et comme d’autres sans doute, rĂȘvĂ© de l’aura entourant les hautes fonctions ecclĂ©siastiques ? Sagement, l’humilitĂ© commande aux dignitaires de ne pas accorder trop d’attention Ă  la dĂ©fĂ©rence qui leur revient. C’est donc en toute modestie que je me suis habituĂ©, en prenant ma place dans la succession apostolique, Ă  la mitre et aux vĂ©nĂ©rables cĂ©rĂ©monies Ă©piscopales.

Mais jusqu’oĂč assumer l’hĂ©ritage ? La symbolique vĂ©hiculĂ©e par ces honneurs s’étant perdue, ne faut-il pas renoncer Ă  un usage qui s’est dĂ©gradĂ© en banale mondanitĂ© aux yeux de nos contemporains ? C’est la crĂ©dibilitĂ© mĂȘme de l’Église qui, hors de notre entourage familier, est aujourd’hui menacĂ©e par un affichage et des cĂ©rĂ©monies qui offensent la foi que nous prĂȘchons. Et plus dramatique encore : le dĂ©corum ecclĂ©siastique mis en scĂšne par nos maniĂšres et nos rites atteint jusqu’à la perception de Dieu qui s’offre Ă  travers notre religion, brouillant gravement le message originel du Christ crucifiĂ©.

La divinitĂ© est conçue Ă  l’image des rois, le faste de la cour cĂ©leste est construit Ă  l’avenant, et nos pratiques en fournissent une transposition qui doit lĂ©gitimer la suprĂ©matie religieuse. Mais le monde a changĂ© tandis que nous restons engluĂ©s dans un passĂ© indĂ»ment sacralisĂ© au profit de nos institutions, et dans une conception archaĂŻque de la divinitĂ©. Non, notre Dieu n’occupe pas les trĂŽnes que l’humanitĂ© s’obstine depuis toujours Ă  Ă©riger Ă  ses dieux comme Ă  ses rois. Nos reprĂ©sentations, notre langage et notre gestuelle sont Ă  repenser.

Comme la parole ne peut se communiquer qu’à travers des langages, l’Église ne peut se perpĂ©tuer qu’à travers des institutions - telle est la commune condition humaine. Mais, Ă  l'instar des organisations sociales portĂ©es Ă  sacraliser les pouvoirs qui les gouvernent, l’Église a absolutisĂ© l’autoritĂ© ecclĂ©siastique en l’assimilant Ă  l’autoritĂ© divine. Paradoxal abus ! Les responsabilitĂ©s d’ordre Ă©vangĂ©lique, tout en Ă©tant des plus Ă©minentes, constituent en un sens le moins sacrĂ© de tous les pouvoirs (le moins « sĂ©parĂ© »), parce que fonciĂšrement subordonnĂ© Ă  l’humble service des hommes - et des plus petits en prioritĂ©.

« Vous savez que ceux qu’on regarde comme les chefs des nations commandent en maĂźtres et que les grands font sentir leur pouvoir. Il ne doit pas en ĂȘtre ainsi parmi vous : au contraire, celui qui voudra devenir grand parmi vous se fera votre serviteur, et celui qui voudra ĂȘtre le premier parmi vous se fera l’esclave de tous. » (Mc 10, 42-43). AdressĂ© par JĂ©sus aux disciples qui allaient fonder et conduire les premiĂšres communautĂ©s chrĂ©tiennes, ce prĂ©cepte vaut toujours et se passe de commentaire. À suivre, tout simplement


Alors, adieu Constantin et ThĂ©odose qui ont promu le christianisme religion officielle de l’empire romain, adieu l’apparat et les compromissions qui s’en sont suivis au prix de la fraternelle simplicitĂ© des origines ! S'il n’est guĂšre possible et s'il ne sert Ă  rien de juger le passĂ©, il nous incombe par contre de construire l’avenir. Pour demeurer fidĂšles Ă  la Parole reçue, les communautĂ©s chrĂ©tiennes ont vocation Ă  inventer des formes de service et de pouvoir inĂ©dites, par delĂ  les modĂšles hiĂ©rarchiques lĂ©guĂ©s au catholicisme par la Rome antique et la fĂ©odalitĂ© mĂ©diĂ©vale. Le dernier concile en avait dĂ©jĂ  pris conscience avec Jean XXIII. Et, malgrĂ© d’ñpres rĂ©sistances, on s’en prĂ©occupe de nouveau au Vatican sous la houlette du pape François !


Un héritage à revisiter

D’aucuns trouveront ce billet outrecuidant : de quoi se mĂȘle donc ce laĂŻc qui feint d’ignorer la modestie dont se rĂ©clame l'immense majoritĂ© des prĂ©lats ? D’autres estimeront qu’il ne s’agit lĂ  que de futiles Ă©lucubrations par rapport aux graves difficultĂ©s que connaĂźt l’Église : n’est-il pas plus urgent de mĂ©diatiser les initiatives qui tĂ©moignent de l’Évangile en dĂ©pit de tous les manquements ? En rĂ©alitĂ©, la question soulevĂ©e est moins anodine qu'elle ne semble au premier abord. Si les titres n’ont Ă©videmment aucune importance en tant que tels, ils sont rĂ©vĂ©lateurs de l’idĂ©ologie et des structures qui les forgent et qu’ils illustrent, et ils contribuent Ă  en assurer la reproduction. Une insignifiance de façade peut cacher de lourds enjeux, mais la partie Ă©mergĂ©e du systĂšme renseigne sur la nature et le fonctionnement de l’ensemble en place. La transmission de l’essentiel passe par le devoir d’inventaire.

Quelle Église voulons-nous ? (1)

Vatican II a suscitĂ© un bel Ă©lan pour une Église selon l’Évangile. Mais dans la jeune gĂ©nĂ©ration du clergĂ© comme en haut lieu, une partie des ecclĂ©siastiques est nostalgique de la gloire passĂ©e de l’Église et s’acharne Ă  vouloir la restaurer. Au courant prophĂ©tique ouvert sur le monde s’oppose un repli identitaire soucieux d’assurer avant tout la conservation du patrimoine et des pouvoirs hĂ©ritĂ©s. S’agit-il encore de la mĂȘme Église, voire du mĂȘme Christ et du mĂȘme Dieu ? La pertinence de cette question peut ĂȘtre illustrĂ©e par la vidĂ©o d’un incroyable spectacle prĂ©sentant en vedette son Émminence le cardinal Raymond Leo Burke qui a occupĂ© jusqu’à rĂ©cemment le poste de prĂ©fet du Tribunal suprĂȘme de la signature apostolique (la plus haute juridiction du Saint-SiĂšge) - voir ci-dessous. Que dire, que faire, quand il arrive que l'idolĂątrie le dispute au grotesque Ă  un point tel qu’il ne semble guĂšre possible d'imaginer pire ? Suffit-il d’admettre que Dieu reconnaĂźtra les siens ?



Quoi qu’il en soit, notre espĂ©rance demeure. Les carences et les trahisons des Églises sont rachetĂ©es par les tĂ©moins de l’Évangile qui, au sein des institutions ecclĂ©siales et hors d'elles, se succĂšdent depuis l’aube du christianisme pour transmettre les BĂ©atitudes de JĂ©sus de Nazareth. S’agissant des questions abordĂ©es dans cet article, le sublime Pacte des catacombes a produit des rĂ©solutions claires et irrĂ©cusables. RĂ©digĂ© sous l’impulsion de dom Helder Camara, ce texte a Ă©tĂ© signĂ© Ă  Rome le 16 novembre 1965 par une quarantaine d’évĂȘques, et a Ă©tĂ© diffusĂ© parmi leurs confrĂšres Ă  la veille de la clĂŽture officielle du concile Vatican II. En voici des extraits :

« (
) Nous essayerons de vivre selon le mode ordinaire de notre population en ce qui concerne l’habitation, la nourriture, les moyens de locomotion et tout ce qui s’en suit. Nous renonçons pour toujours aux apparences et aux pratiques relevant de la richesse, spĂ©cialement dans les habits (Ă©toffes riches et couleurs voyantes), les insignes en matiĂšre prĂ©cieuse (
). Nous refusons d’ĂȘtre appelĂ©s oralement ou par Ă©crit des noms et des titres signifiant la grandeur et la puissance (Éminence, Excellence, Monseigneur) (
). Nous Ă©viterons, dans notre comportement et nos relations sociales, ce qui peut sembler donner des privilĂšges, des prioritĂ©s ou mĂȘme une prĂ©fĂ©rence quelconque aux riches et aux puissants (
). » http://nsae.fr/2010/01/31/le-%C2%AB-pacte-des-catacombes-%C2%BB.

Questions cruciales pour conclure

Alors que l’identitĂ© socio-religieuse autrefois imposĂ©e par le christianisme s'est rĂ©ifiĂ©e et se volatilise, l’épiscopat est-il en mesure d’imaginer, avec et pour les membres des institutions ecclĂ©siales, un avenir fidĂšle Ă  l’Évangile ? Saura-t-il, Ă  travers ces institutions dĂ©sormais insĂ©rĂ©es dans une sociĂ©tĂ© sĂ©cularisĂ©e et pluraliste, contribuer Ă  l’émergence d’une nouvelle identitĂ© croyante, ouverte et solidaire, ancrĂ©e sur les problĂšmes de l’humanitĂ© contemporaine et capable de relever les dĂ©fis d’une mondialisation de plus en plus dominĂ©e par un ultralibĂ©ralisme mortifĂšre ?

Pierre de touche : les rĂ©solutions du Pacte des catacombes restant d’une brĂ»lante actualitĂ© au regard de l’Évangile, combien d’évĂȘques accepteraient aujourd’hui de les signer si elles leur Ă©taient Ă  nouveau soumises ?


Jean-Marie Kohler

(1) L’idĂ©e d’illustrer ce billet par la vidĂ©o du cardinal Burke et le Pacte des catacombes a Ă©tĂ© suggĂ©rĂ©e par Georges Heichelbech.

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Guy Meyer, L’homme, la passion d’un Dieu
Toulouse, Éditions MĂ©libĂ©e, 2014, 198 p.


Ce petit livre dĂ©veloppe avec humour et gravitĂ© un rĂ©cit inattendu qui aurait pu s’intituler Heurs et malheurs du Dieu biblique aux prises avec l’humanitĂ©. Son auteur, membre du groupe Jonas de Mulhouse, y partage les questions et les convictions qui lui tiennent le plus Ă  cƓur, en toute simplicitĂ© comme on partage du pain. AprĂšs onze annĂ©es de prĂȘtrise, il a optĂ© pour la vie laĂŻque dans les annĂ©es 70, fondant une famille et travaillant en entreprise jusqu’à sa retraite.

Passons sur le rĂȘve qui a donnĂ© Ă  Guy Meyer accĂšs Ă  un Ă©nigmatique Livre de Dieu et ne nous arrĂȘtons pas Ă  la mise en scĂšne de la Sainte TrinitĂ© Ă  la cour cĂ©leste. Reste une ample et Ă©clairante rĂ©flexion sur l’histoire du judaĂŻsme et du christianisme. Elle nous raconte comment Dieu a voulu crĂ©er un monde beau et un homme Ă  son image, comment ce dernier a sans cesse contrecarrĂ© le projet du CrĂ©ateur, et comment ce Dieu reste Dieu tout en Ă©tant impliquĂ© dans les contradictions de l’histoire humaine – inconnaissable en soi, mais qui se rĂ©vĂšle comme infinie passion d’amour Ă  la merci des hommes.

AprĂšs la transgression d’Adam et Ève, le meurtre d’Abel et l’errance des descendants de CaĂŻn, aprĂšs l’opĂ©ration table rase du dĂ©luge et la dispersion des hommes Ă  Babel, Dieu dut reconnaĂźtre qu’il avait tout ratĂ©. Il tenta alors de s’y prendre autrement en s’alliant aux HĂ©breux pour mener Ă  bien son projet salvateur. Il y eut Abraham, MoĂŻse, les prophĂštes et beaucoup d’autres saintes gens, mais les rois et les prĂȘtres du peuple Ă©lu trahirent le ciel de mille façons. Ne sachant plus que faire, Dieu finit par confier sa cause Ă  un certain JĂ©sus que le christianisme assimila par la suite Ă  la divinitĂ©, mais l’affaire tourna au tragique sur le Golgotha. La ferveur des premiers chrĂ©tiens fut cependant prometteuse jusqu’à l'avĂšnement de l’Église qui prit - d'aprĂšs Alfred Loisy - la place du Royaume annoncĂ© par JĂ©sus. Nouvelles dĂ©ceptions.

Ne reste-t-il donc qu’à attendre la fin de tout cela ? Dieu est de fait impuissant face au mal que produit l’humanitĂ©. Mais les hommes tiennent de lui la vocation et la capacitĂ© de combattre ce mal : l’amour fait des miracles. Guy Meyer croit que l’Évangile indique le chemin Ă  suivre pour dĂ©passer la violence qui nous habite et qui agite les nations, pour libĂ©rer les croyants des carcans dogmatiques et des rituels qui rendent les religions idolĂątres et fanatiques, et pour sauver la planĂšte de la destruction en cours. Un chemin accueillant tous ceux qui, quelles que soient leurs convictions religieuses ou philosophiques, cherchent Ă  devenir vraiment humains et Ă  humaniser le monde. Telle est, selon ce livre, l’unique voie offerte pour vivre pleinement et Ă  jamais.

Jean-Marie Kohler



Quel rapport à la Bible pour les protestants aujourd’hui ?

Compte rendu de la conférence donnée par le pasteur Philippe Aubert
dans le cadre de la fĂȘte de la RĂ©formation Ă  Mulhouse en octobre 2014


La question posĂ©e est d’un enjeu crucial : que reste-t-il de l’antique autoritĂ© des Saintes Écritures ? Philippe Aubert souligne d’entrĂ©e que c’est le socle mĂȘme des confessions issues de la RĂ©forme qui se trouve Ă©branlĂ© par l’évolution postmoderne des sciences et des connaissances relatives Ă  la Bible, par des pratiques sociales inĂ©dites qui bouleversent les mƓurs, et par diverses dĂ©rives religieuses. Un retour sur les chemins empruntĂ©s par nos devanciers et sur la production rĂ©cente de l’exĂ©gĂšse doit permettre d’évaluer l’hĂ©ritage qui nous a Ă©tĂ© lĂ©guĂ©. En quoi l’histoire de la rĂ©ception de la Bible peut-elle nous Ă©clairer sur l’avenir de la foi chrĂ©tienne ?

Une double révolution

La dĂ©claration de Martin Luther Ă  la DiĂšte de Worms en 1521 a Ă©tĂ© doublement rĂ©volutionnaire. Seul devant l’empereur et le pape, il proclama la prĂ©Ă©minence de la Bible sur la Tradition privilĂ©giĂ©e par le catholicisme, et l’impĂ©ratif de donner Ă  tous les fidĂšles libre accĂšs aux Écritures jusqu’alors contrĂŽlĂ©es par le clergĂ©.

Sola Scriptura, principe fondateur de tous les protestantismes : le texte biblique originel en langue hĂ©braĂŻque ou grecque prĂ©vaut sur la totalitĂ© des interprĂ©tations qui en ont Ă©tĂ© ou pourront en ĂȘtre faites, et chaque croyant est habilitĂ© Ă  entendre la Parole de Dieu selon sa conscience. Une position qui exige de l’érudition et un colossal travail de traduction et de vulgarisation de la Bible dans les langues vernaculaires. Les Écritures rĂ©vĂšlent Dieu sans le contenir, dira Jean Calvin, sauvegardant ainsi l’autonomie de la transcendance divine comme celle du monde.

L’identification au peuple Ă©lu

AprĂšs une brĂšve Ă©vocation des polĂ©miques thĂ©ologiques suscitĂ©es par la Contre-RĂ©forme au XXVIIe siĂšcle, le confĂ©rencier invite ses auditeurs Ă  l’accompagner sur les traces des protestants puritains partis coloniser les AmĂ©riques. S’identifiant aux HĂ©breux qui ont fui l’esclavage en Égypte pour rejoindre la Terre promise, ces pionniers avaient la conviction de constituer le nouveau peuple Ă©lu appelĂ© Ă  Ă©difier le Royaume de Dieu dans le Nouveau Monde. Puissante initiative politico-religieuse se rĂ©clamant de textes sacrĂ©s censĂ©s rĂ©vĂ©ler l’unique et ultime vĂ©ritĂ© de toutes choses, et fournir les normes devant gouverner les comportements individuels et collectifs.

Sous le poids d’une oppression sans issues, les esclaves noirs d’AmĂ©rique s’étaient Ă©galement identifiĂ©s aux HĂ©breux de l’Exode. DĂ©racinĂ©s et privĂ©s de leur hĂ©ritage africain, ils s’appropriĂšrent la Bible pour s’inventer, au fil de leur vĂ©cu, une nouvelle culture commune capable de les aider Ă  survivre dans leur malheur. Reprenant les thĂšmes libĂ©rateurs et messianiques de la Torah et des prophĂštes, la priĂšre des psaumes et les images d’un JĂ©sus souffrant et consolateur, le gospel chante Ă  la fois la douleur de la captivitĂ©, l’espĂ©rance d’un salut, et la joie que procure la confiance en un Dieu qui dĂ©livrera ses enfants.

Ce transfert vers le passĂ© biblique n’a pas Ă©tĂ© l’apanage des puritains et des esclaves noirs. La persĂ©cution des protestants en Europe a eu, de façon durable, des effets similaires. Le romantisme a produit une piĂ©tĂ© fortement empreinte des Ă©motions entretenues par le souvenir de cette violence relue selon la Bible qui fut le dernier « refuge » des huguenots. Aujourd’hui encore, bien des protestants aiment se rendre Ă  l’AssemblĂ©e du DĂ©sert dans les CĂ©vennes, et y chanter les cantiques chers aux camisards cĂ©lĂ©brant la traversĂ©e du dĂ©sert arabique par les HĂ©breux. Des cantiques qui restent communĂ©ment prisĂ©s.

Des LumiĂšres Ă  l’exĂ©gĂšse moderne

Le protestantisme n’a cependant jamais tournĂ© le dos Ă  la raison pour seulement promouvoir une perception Ă©motionnelle de la Bible. Les rĂ©formateurs avaient dĂ©jĂ  prĂ©conisĂ© le recours Ă  la philologie pour Ă©lucider les Écritures. Dans le sillage de la lame de fond des LumiĂšres, le courant libĂ©ral a fini par dĂ©gager la Bible de son carcan sacrĂ© pour la soumettre Ă  la critique rĂ©gissant le savoir ordinaire. Une audace copernicienne qui a montrĂ© son bien-fondĂ© et ses limites.

Au siĂšcle dernier, les exĂ©gĂštes protestants ont comptĂ© parmi les plus fervents promoteurs de l’analyse historico-critique. Une dĂ©marche scientifique indĂ©pendante de la foi, menĂ©e en lien avec d’autres disciplines comme l’histoire et l’archĂ©ologie, qui a paradoxalement confĂ©rĂ© aux textes bibliques une crĂ©dibilitĂ© nouvelle tout en relativisant bien des doctrines reçues. La « dĂ©mythologisation » prĂ©conisĂ©e par Rodolf Bultmann a Ă©tĂ© d’une radicalitĂ© sans concession.

Parmi les autres grilles de lecture rĂ©centes de la Bible, il faut citer l’apport du philosophe protestant Paul RicƓur. Parce que l’homme se dĂ©finit par la parole, il a besoin de se raconter pour vivre et se dĂ©passer, et la trame narrative de ses rĂ©cits rĂ©vĂšle ce qu’il est comme ce qu’il aspire Ă  devenir au plus profond de lui-mĂȘme et collectivement. Par delĂ  ses dĂ©terminations historiques, la Bible vĂ©hicule un message fondateur d’ordre universel relatif Ă  l’identitĂ© humaine et Ă  ce qui la transcende.

Quelles que soient les mĂ©thodes d’approche de la Bible, un constat s’impose : le monde a fonciĂšrement changĂ© depuis l’époque lointaine oĂč se sont constituĂ©es les traditions bibliques, et cela nous oblige Ă  nous interroger Ă  nouveaux frais sur ce que nous disent aujourd’hui ces textes. Philippe Aubert formule cet impĂ©ratif en ces termes :

« Nous devons admettre que dans l’évolution de nos sociĂ©tĂ©s, certains phĂ©nomĂšnes sont devenus irrĂ©vocables, c’est le cas de l’emprise du systĂšme technicien sur notre environnement et nos maniĂšres de penser, (
) de la mondialisation avec tous ses effets, etc. Face Ă  ces mutations qui sont souvent de vĂ©ritables ruptures par rapport aux Ă©poques prĂ©cĂ©dentes, les Églises doivent sans cesse reformuler leur foi. La thĂ©ologie Ă©volue, et des pans entiers de ce qui Ă©tait considĂ©rĂ© autrefois comme essentiel Ă  la doctrine ne sont plus aujourd’hui que des morceaux d’histoire du christianisme. » Ph. Aubert

La tentation des fondamentalismes

Ce survol du rapport Ă  la Bible au fil de l’histoire met en Ă©vidence sa diversitĂ© et permet de mieux comprendre l’émergence, dans le prolongement de tendances rĂ©currentes, de nouvelles et dangereuses formes de crispation et de repli. Face aux craintes qu’inspire l’évolution du monde, notamment la sĂ©cularisation et une pluralitĂ© religieuse exponentielle, toutes les grandes religions sont traversĂ©es par des courants fondamentalistes.

« La Bible, toute la Bible et rien que la Bible » clament certaines confessions chrĂ©tiennes en prĂŽnant une rĂ©ception littĂ©raliste et charismatique des Écritures. Mais Philippe Aubert stigmatise vivement ce parti pris dogmatique et totalitaire qui pervertit les textes bibliques en mĂȘme temps qu’il offense l’intelligence et mĂšne Ă  l’obscurantisme et au sectarisme :

« Le fondamentalisme n’est pas un rapport Ă  l’Écriture, une sorte de fidĂ©litĂ© et de soumission Ă  toute Ă©preuve, ni mĂȘme une nostalgie ; il s’agit, en fait, d’une relation pathologique au monde moderne et d’un abandon volontaire de toutes les formes de rationalitĂ©. Dans ce cas, la Bible est Ă  la fois le prĂ©texte et l’otage d’une telle pensĂ©e. Dans le contexte religieux de plus en plus troublĂ© que nous connaissons, au nom de leur rapport historique, intellectuel et spirituel Ă  la Bible, les protestants devraient combattre les dĂ©figurations du texte et en condamner toutes les lectures et les interprĂ©tations qui ne sont que des projections d’idĂ©ologies mortifĂšres et de craintes irrationnelles. Il nous faut affirmer comme une profession de foi que notre rapport au texte est un rapport critique qui nous conduit Ă  discerner dans l’Écriture des grands principes, mais pas des solutions Ă  tous les problĂšmes de tous les temps. » Ph. Aubert

La Bible pour tous ?

Les protestants venus nombreux Ă  la chapelle St Marc le 20 octobre pour cette confĂ©rence ont pu situer leur relation Ă  la Bible Ă  la croisĂ©e des perspectives exposĂ©es : entre les Ă©chos de l’AssemblĂ©e du DĂ©sert du mas Soubeyran et les recherches historico-critiques commentĂ©es dans les cercles bibliques. Mais si tel est aujourd’hui le rapport aux Écritures des fidĂšles pratiquants, quelle perception ont et auront de la Bible, et notamment des Évangiles, nos enfants et nos contemporains coupĂ©s de l’environnement religieux ancien ?

Cette question qui dĂ©passe les prĂ©occupations identitaires et confessionnelles pourrait, sous les auspices de Paul Tillich et de Gabriel Vahanian invoquĂ©s dans la conclusion, faire l’objet d’une autre confĂ©rence de Philippe Aubert. Celle-ci traiterait, en partant des rĂ©cents travaux de Thomas Römer et de John Spong par exemple (1), de la pertinence actuelle du message de JĂ©sus de Nazareth et des nouvelles problĂ©matiques de la thĂ©ologie interrogĂ©e par les recherches anthropologiques.


Jacqueline Kohler

Note 1 : La Bible, quelles histoires !, Thomas Römer, Bayard, Labor et Fides, Paris 2014 ; Jésus pour le XXIe siÚcle, John Shelby Spong, Karthala, Paris 2014.

Article paru dans la revue Les Réseaux des Parvis n° 63, juillet-août 2014


Temporalité de la Parole de Dieu


Contrairement au Dieu immuable de la mĂ©taphysique, le Dieu des traditions juive et chrĂ©tienne s’est radicalement impliquĂ© dans l’histoire de l’humanitĂ©. Le mystĂšre de son incarnation dans le Christ ne s’éclaire pour nous, par delĂ  les dogmes atemporels qui sont censĂ©s en rendre compte, qu’à travers le vĂ©cu des hommes. S’identifiant aux plus petits et aux plus vulnĂ©rables des humains, Dieu chemine avec nous pour nous aider Ă  sauvegarder et Ă  accomplir notre humanitĂ©.

Parole humaine et Révélation

L’homme qui ne connaĂźt ou ne reconnaĂźt pas la RĂ©vĂ©lation ne peut parler de Dieu qu’à partir de son expĂ©rience personnelle et communautaire du divin, concrĂšte ou imaginaire, pĂ©trie par ses Ă©motions et sa raison. Pour cela comme pour le reste, il ne peut utiliser que les reprĂ©sentations qui ont cours dans le milieu historique oĂč il vit. Non seulement les moyens conceptuels Ă  sa disposition sont toujours limitĂ©s, mais ils changent au fil de chaque existence et de l’évolution socioculturelle.

Avec la RĂ©vĂ©lation, c’est Dieu lui- mĂȘme qui est censĂ© dire qui il est, ce qu’il veut et ce qu’il fait. Les religions qui se rĂ©clament d’une telle croyance affirment que les Écritures dans lesquelles Dieu s’est dĂ©voilĂ© sont directement inspirĂ©es par lui, et qu’elles sont de ce fait sacrĂ©es. La position la plus radicale consiste Ă  ne reconnaĂźtre que ces Écritures, sola scriptura, comme fondement des vĂ©ritĂ©s doctrinales, Ă  l’exclusion de toute autre source et en rĂ©cusant les traditions qui en transmettent les interprĂ©tations.

Incarnation dans l’histoire

Mais la RĂ©vĂ©lation ne peut elle-mĂȘme s’exprimer qu’à travers les cultures et l’histoire humaines. Si Dieu parle dans les Écritures, c’est avec les concepts et les mots des hommes, ne serait-ce que parce que personne ne saurait comprendre une langue qui serait propre Ă  Dieu. Il n’existe donc pas plus d’Écriture intrinsĂšquement sacrĂ©e que de langue sacrĂ©e, quelle qu’en soit la sacralisation ultĂ©rieure. Les religions qui se rĂ©clament d’une RĂ©vĂ©lation n’échappent pas aux conditions communes des productions symboliques de l’humanitĂ©.

DĂšs lors que la RĂ©vĂ©lation n’est vĂ©hiculĂ©e que par les idĂ©es et les mots toujours imparfaits et transitoires des hommes, il est exclu que son sens rĂ©side de façon immĂ©diate et dĂ©finitive dans la lettre des Écritures. La connaissance des langues qu’elles utilisent peut certes ĂȘtre utile pour leur comprĂ©hension, mais c’est une illusion de croire qu’elle donne directement accĂšs Ă  la Parole de Dieu en soi. La signification de ces textes requiert une interprĂ©tation de nature transversale et historique.

Des contradictions Ă  la modestie

Fruit d’une histoire bimillĂ©naire, le Premier Testament charrie des doctrines non seulement variĂ©es mais souvent contradictoires, notamment en ce qui concerne Dieu – tantĂŽt redoutable divinitĂ© guerriĂšre, tantĂŽt d’une universelle et absolue misĂ©ricorde. Il en va de mĂȘme pour le Nouveau Testament dont l’élaboration a pris plus d’un demi-siĂšcle : les prĂ©supposĂ©s et l’approche des questions relatives au sacrĂ© et au culte y diffĂšrent et, plus surprenant, mĂȘme les christologies y sont diverses et en partie antinomiques.

Ces caractĂšres inhĂ©rents Ă  la dimension humaine de la RĂ©vĂ©lation invitent Ă  la modestie. Dieu est en-deçà et au-delĂ  des Écritures. Il n’a pas fourni aux hommes sa pleine et ultime vĂ©ritĂ©, impossible Ă  apprĂ©hender par l’humanitĂ©. Et il ne leur a certainement pas parlĂ© de son ĂȘtre et de ses volontĂ©s comme trop souvent les hommes en parlent quand ils projettent sur lui, y compris dans la Bible, leurs propres fantasmes avec le dĂ©sir inconscient de s’approprier ce qu’ils imaginent ĂȘtre sa puissance et sa gloire.

De la théologie à la théopraxie

Les professionnels de Dieu, thĂ©ologiens et ecclĂ©siastiques, ont si souvent mobilisĂ© au service de causes douteuses leur prĂ©tendu savoir et les pouvoirs qui s’y rattachent, que leur silence peut s’avĂ©rer prĂ©fĂ©rable Ă  bien des proclamations. Il y a eu trop d’anathĂšmes, de crimes et de guerres au nom de Dieu, qui ont dĂ©crĂ©dibilisĂ© la religion et jusqu’à l’idĂ©e mĂȘme de Dieu ! N’est-il pas Ă©vident que, surplombant des millions de cadavres, le trĂŽne du Tout-Puissant est vide depuis la Shoah et qu’on ne pourra plus jamais en parler comme avant ?

En son temps, JĂ©sus a rĂ©cusĂ© les docteurs et les prĂȘtres, spĂ©cialistes des Écritures et organisateurs du culte. Il s’est contentĂ© de prĂȘcher les bĂ©atitudes aux humbles en leur demandant de le suivre, sans les encombrer d’explications savantes sur la nature de Dieu ou sur sa propre identitĂ©. Et il a montrĂ© que la mise en Ɠuvre de l’amour qui vient de Dieu est l’unique voie de salut pour l’homme. Aussi la « thĂ©opraxie » - expĂ©rience pratique de la prĂ©sence divine (Ă  la faveur d’engagements humanitaires par exemple) - est-elle en fin de compte la seule maniĂšre crĂ©dible de tĂ©moigner de Dieu auprĂšs de ceux de nos contemporains qui boudent les discours religieux.

Une incessante créativité

RĂ©duire la foi Ă  l’adhĂ©sion Ă  des doctrines du passĂ©, c’est nier l’incessante crĂ©ativitĂ© divine qui inspire la crĂ©ativitĂ© humaine. Aucune religion ne peut cerner le mystĂšre de l’homme ni, Ă  plus forte raison, embrasser le mystĂšre de Dieu. Aussi le croyant doit-il pouvoir approfondir ses convictions au fil de son propre vĂ©cu. Que les sources des croyances se situent dans les Écritures ou ailleurs, ce n’est que portĂ©e par la conscience libre hĂ©ritĂ©e des LumiĂšres et confrontĂ©e aux rĂ©alitĂ©s d’aujourd’hui que la foi peut s’inscrire dans la modernitĂ© ou la post-modernitĂ©.

RĂ©cits symbolisĂ©s des interventions prĂ©sumĂ©es divines qui sont Ă  l’origine des religions, les Écritures constituent un prĂ©cieux patrimoine fondateur, essentiel pour accompagner les croyants. Mais leur fonction Ă©tant de conduire vers la saintetĂ© et non pas d’ouvrir comme par magie les fenĂȘtres d’un inaccessible savoir, c’est sans prĂ©tention hĂ©gĂ©monique qu’elles Ă©clairent de loin les chemins inĂ©dits de l’aventure humaine. La RĂ©vĂ©lation a-t-elle Ă©tĂ© close par le dernier point du dernier livre de la Bible ? La foi incite Ă  croire que Dieu continue Ă  inspirer le cƓur et l’intelligence des hommes de mille autres façons.

L’hypothùque des anachronismes

PĂ©trifiant la vie, les anachronismes issus de la sacralisation du passĂ© hypothĂšquent le prĂ©sent et l’avenir. La rĂ©ification de l’image de la divinitĂ© est exemplaire Ă  cet Ă©gard. TrĂšs tĂŽt, les monothĂ©ismes ont conçu Dieu sous les traits d’un monarque tout-puissant, avide de louanges et marchandant ses bienfaits. La Bible regorge de telles descriptions et les liturgies ont largement copiĂ© les cultes royaux d’IsraĂ«l, puis les suivants, leur empruntant leur langage et leurs rites. Mais qui, aujourd’hui, soutiendra que cette reprĂ©sentation relĂšve d’une rĂ©vĂ©lation juste et dĂ©finitive de l’essence divine plutĂŽt que d’un hĂ©ritage fossile qui perdure Ă  la faveur d’une inertie religieuse en dĂ©ficit de crĂ©ativitĂ© ?

Jusqu’à rĂ©cemment, le ciel et l’enfer renvoyaient Ă  l’espace et au temps. AprĂšs un Ă©ventuel passage au purgatoire, les dĂ©funts avaient vocation Ă  monter au paradis oĂč le Fils siĂšge Ă  la droite du PĂšre parmi les anges et les Ă©lus, aux antipodes des abysses rĂ©servĂ©s aux dĂ©mons et aux rĂ©prouvĂ©s. Le sort de chaque ĂȘtre, des nations et du cosmos Ă©tait programmĂ© par Dieu, avec la CrĂ©ation en sept jours et la Parousie. Ces croyances se fondaient sur les Écritures, et plus prĂ©cisĂ©ment sur ce que JĂ©sus a lui-mĂȘme cru et enseignĂ© en Palestine il y a deux mille ans. Mais la Parousie n’a pas eu lieu comme annoncĂ© par lui, et les conceptions archaĂŻques concernant le ciel et l’enfer, ou l’évolution de l’univers et de l’humanitĂ©, ne sont plus recevables.

Et qu’en est-il des modĂšles de la sexualitĂ© et de la parentalitĂ© transmis par la Bible ? Expriment-ils une intangible loi divine ou faut-il en relativiser certains aspects en tant que donnĂ©es anthropologiques obsolĂštes ? Peupler la terre est chose faite, et il s’impose dĂ©sormais de ne pas la surpeupler. PrĂŽner le natalisme pour renforcer telle nation ou telle religion face Ă  d’autres n’est plus recommandable. Les fonctions de la sexualitĂ© ne se limitent plus Ă  la procrĂ©ation, et les antiques discriminations sexuelles se rĂ©vĂšlent contraires Ă  la dignitĂ© humaine. Les structures familiales et les idĂ©aux qui s’y rattachent Ă©voluent continĂ»ment : Ă  la polygamie s’est substituĂ©e la monogamie, et de nouvelles formes de conjugalitĂ© et de parentalitĂ© surgissent, que la Bible ne pouvait pas prĂ©voir.

Une Parole au diapason de la vie

Tout en assumant son appartenance Ă  une culture datĂ©e et circonscrite, JĂ©sus a prĂȘchĂ© des valeurs universelles au prix de sa vie - un humanisme radical et un Dieu transcendant toutes les idoles. Il a annoncĂ© un « Royaume » qui n’est pas de ce monde mais qui, prĂ©sent dans le cƓur des hommes attachĂ©s aux bĂ©atitudes, transfigure ce monde. Son Évangile libĂšre des entraves du temps et de l’espace comme des autres emprises sociales. Alors mĂȘme que la perspective christique tracĂ©e dans ce sillage par l’apĂŽtre Paul ne peut s’incarner que dans des contextes socio-religieux particuliers, elle dĂ©passe toute anthropologie et toute religion. SuprĂȘme tĂ©moignage de l’amour qui constitue l’alpha et l’omĂ©ga de tout ce qui existe, par delĂ  la personne historique de JĂ©sus et par delĂ  les divers christianismes de l’histoire.

Arracher la foi Ă  la condition temporelle pour lui attribuer un statut Ă©ternel, c’est la pervertir et la condamner Ă  mourir Ă©touffĂ©e dans la glorieuse raideur dont on veut la revĂȘtir. Incarner la foi dans le cours de la vie humaine, c’est manifester la puissance crĂ©atrice du Logos qui, sans commencement ni fin, est Ă  l’origine de toute vie et la contient en plĂ©nitude.

Jean-Marie Kohler

Article paru dans la revue Parvis n° 59, septembre 2011


Une « bonne nouvelle » pour tous les hommes

Du particulier vers l’universel sans rien renier



Ce que nous voulons est clair : c’est humaniser le monde, Ă©radiquer les conditions de vie inhumaines qui avilissent et dĂ©truisent l’humanitĂ©, contrer la cupiditĂ© et le cynisme qui ruinent la nature. Avec tous les hommes de bonne volontĂ©, nous voulons promouvoir le respect de la vie, la justice, la paix et le bonheur dans notre sociĂ©tĂ© et sur notre planĂšte. Toute domination qui aliĂšne, violente et impose l’iniquitĂ© doit ĂȘtre combattue. L’ensemble des religions et philosophies humanistes peuvent s’accorder lĂ -dessus, athĂ©es comme thĂ©istes. La DĂ©claration universelle des droits de l’homme adoptĂ©e en 1948 par l’AssemblĂ©e gĂ©nĂ©rale des Nations-Unies illustre ce consensus. Mais comment, par-delĂ  l’entrelacs des contradictions du vĂ©cu singulier, instaurer un monde plus fraternel pour tous ?

En amont des options qui divisent, une foi commune

L ’évolution des sociĂ©tĂ©s Ă©tant dans une large mesure dĂ©terminĂ©e par des rapports de force Ă  la solde d’intĂ©rĂȘts particuliers, servir concrĂštement la cause des hommes ne va jamais de soi. Avec son gĂ©nie et ses Ă©cueils propres, l’action politique se dĂ©finit et se construit en fonction des idĂ©aux qu’elle privilĂ©gie d’une part, des contraintes et des alĂ©as de ses interventions sur le terrain d’autre part. S’il semble aisĂ© d’aboutir Ă  un consensus pour ce qui est des principes, plus difficile s’avĂšre le choix des moyens Ă  mobiliser pour combattre l’inhumanitĂ©. Ainsi, certains estiment la violence incontournable tandis que d’autres la refusent, ne serait-ce que parce qu’elle conduit selon eux vers d’incontrĂŽlables engrenages dĂ©bouchant sur plus de malheur pour les plus vulnĂ©rables.

Interroger les instances religieuses ne permet pas toujours de trancher au mieux l’épineuse question des moyens. Et ce pour trois raisons au moins : toutes les religions se sont mille fois contredites au cours de leur histoire, chacune avance simultanĂ©ment des positions plus ou moins divergentes, et beaucoup en viennent Ă  s’opposer entre elles dĂšs qu’il faut passer des principes Ă  la pratique. Le problĂšme de la guerre en fournit une dramatique illustration. En dĂ©pit de leurs prĂ©tentions, les religions sont tributaires de l’évolution sociale, des conditions propres Ă  chaque Ă©poque et Ă  chaque contexte. Mais pour Ă©clairer les choix politiques, l’inspiration fondatrice qui est Ă  la source de toutes les spiritualitĂ©s et de tous les humanismes peut, sous la forme d’une commune foi en l’homme, transcender la diversitĂ© des doctrines.

Origines et chemins, JĂ©sus par-delĂ  le judaĂŻsme

De sa naissance Ă  sa mort, JĂ©sus a Ă©tĂ© un Juif profondĂ©ment attachĂ© aux idĂ©aux de son peuple. Il a frĂ©quentĂ© le Temple de JĂ©rusalem, a prĂȘchĂ© dans les synagogues et s’est constamment rĂ©fĂ©rĂ© aux Écritures. Mais sans renier la Torah, il a dĂ©veloppĂ© dans le sillage des prophĂštes d’IsraĂ«l un message de portĂ©e universelle. À la suite d’IsaĂŻe, d’Amos et d’OsĂ©e qui avaient dĂ©clarĂ© que Dieu vomit le culte lĂ  oĂč rĂšgnent la duretĂ© et l’injustice, il a rappelĂ© que la misĂ©ricorde l’emporte sur les observances rituelles. Son exigeante piĂ©tĂ© l’a libĂ©rĂ© de l’observance littĂ©rale des rĂšgles religieuses imposĂ©es par les prĂȘtres et les docteurs de la Loi : « Le sabbat a Ă©tĂ© fait pour l’homme, et non l’homme pour le sabbat ! », et c’est sans mĂ©nagement qu’il a chassĂ© du Temple les marchands de bĂȘtes destinĂ©es aux sacrifices, etc. On sait ce qui s’en est suivi : l’ignominieux supplice de la croix au nom de la religion et, de ce fait, le dĂ©passement de cette religion. Dieu a quittĂ© les sanctuaires pour s’immerger dans le monde, pour passer du cĂŽtĂ© des victimes de toutes les oppressions.

Comme pour JĂ©sus, chaque vĂ©cu est particulier et relatif - celui des individus et celui des communautĂ©s. S’inscrivant dans des trajectoires spĂ©cifiques, la vie se construit Ă  partir de tel hĂ©ritage, dans tel environnement, et selon tels choix qui dĂ©limitent les possibles. Personne ne s’enfante lui-mĂȘme ni ne peut, seul, inventer sa vie ou recrĂ©er le monde. Tout est d’abord reçu : le souffle initial, les formations assurĂ©es par les parents et la sociĂ©tĂ©, la confiance en autrui qui permet de se fier Ă  la vie. Mais ces dons nous ouvrent Ă  la Parole qui fonde nos existences Ă  travers les relations qu’elle tisse, qui nous apprend Ă  donner et Ă  nous donner Ă  notre tour. C’est par elle que le vĂ©cu singulier reçoit la signification qui le dĂ©passe et le rattache Ă  l’universel. Religieux ou non, chaque homme hĂ©rite en propre d’une sorte de « piĂ©tĂ© » originelle faite de reconnaissance et de respect, qui ouvre sur l’infini de l’altĂ©ritĂ©, de la libertĂ© et du partage.

Le totalitarisme des religions dissous par la modernité

Se rĂ©clamant directement de Dieu et s’attribuant d’emblĂ©e un pouvoir universel Ă  ce titre, la religion surplombe le quotidien concret des hommes jusqu’à l’écraser. Sont dĂ©clarĂ©s sacrĂ©s les Ă©vĂ©nements Ă  l’origine de sa fondation et toute l’histoire qui en dĂ©coule. L’ensemble des mĂ©diations symboliques et institutionnelles qu’elle sĂ©crĂšte Ă©chappe de ce fait au commerce ordinaire de l’humanitĂ© - les Écritures et leur interprĂ©tation, les doctrines thĂ©ologiques et morales, les liturgies et les structures sociales qui assurent la reproduction du systĂšme religieux. Se lĂ©gitimant par son passĂ© et prĂ©tendant fournir un accĂšs exclusif Ă  la vĂ©ritĂ© et au salut, la religion est gouvernĂ©e par un pouvoir intrinsĂšquement totalitaire en tant que sacrĂ©, de type patriarcal le plus souvent. La vie et la mort des fidĂšles sont en principe rĂ©gies par les dĂ©tenteurs de ce pouvoir qui s’arroge le droit de dire le bien et le mal au nom de Dieu pour l’ensemble de l’humanitĂ©. Aux antipodes de l’Évangile.

Mais la foudroyante exclusive « Hors de l’Église, pas de salut ! » n’a plus cours. La religion n’est plus et ne pourra plus jamais redevenir ce qu’elle a Ă©tĂ© - si ce n’est sous une forme croupion de type sectaire. Vouloir restaurer la chrĂ©tientĂ© n’est qu’un rĂȘve illusoire et suicidaire. En Occident, la sĂ©paration de la sociĂ©tĂ© d’avec la religion s’est affirmĂ©e avec les LumiĂšres, puis le divorce a Ă©tĂ© consommĂ© avec l’autonomisation des personnes qui a accompagnĂ© le vertigineux dĂ©veloppement de la rationalitĂ© et de la technologie. La religion n’est plus perçue comme sacrĂ©e, mais comme une rĂ©alitĂ© sociale comparable aux autres, et le pluralisme qui s’ensuit considĂšre les diverses confessions comme Ă©quivalentes. L’Église ne gouverne plus la sociĂ©tĂ©, mais doit au contraire se soumettre aux lois de la citĂ© comme l’ensemble des citoyens. Que reste-t-il, dans ces conditions, de la spĂ©cificitĂ© et de la portĂ©e du message chrĂ©tien ?

Le Christ par-delà le christianisme et la « maison commune »

Reconnu vivant aprĂšs la mort de JĂ©sus, le Christ transcende Ă  la fois le personnage historique du prophĂšte galilĂ©en et la communautĂ© religieuse qui se rattache Ă  lui. L’apĂŽtre Paul l’a prĂ©sentĂ© comme le Christ de toute l’humanitĂ©, des origines Ă  la fin des temps, comme l’alpha et l’omĂ©ga de la CrĂ©ation. Une prĂ©sence mystique qui Ă©chappe Ă  toute appropriation et ne saurait ĂȘtre rĂ©duite Ă  aucune des formes socioreligieuses revĂȘtues par le christianisme au cours de l’histoire. Les valeurs que les chrĂ©tiens appellent christiques, et que d’autres religions ou philosophies peuvent vĂ©hiculer sous d’autres appellations, dĂ©bordent les pĂ©rimĂštres des christianismes qui se sont succĂ©dĂ©. Le Juif JĂ©sus en qui le Christ s’est incarnĂ© ne s’est pas momifiĂ© dans nos sanctuaires Ă  notre profit : l’Esprit vivifiant et subversif qui l’a habitĂ© parcourt depuis toujours le monde sans entraves religieuses. La « bonne nouvelle » de la primautĂ© de l’amour n’est l’apanage d’aucune religion, mais la premiĂšre et l’ultime vĂ©ritĂ© offerte Ă  toute l’humanitĂ©.

Un nouvel « ƓcumĂ©nisme » s’impose de ce fait avec la mondialisation, conforme Ă  l’étymologie grecque de ce terme - « maison commune » ou ensemble de la « terre habitĂ©e ». Le temps est venu d’entendre la « bonne nouvelle » Ă  neuf, comme bonne et nouvelle pour tous les hommes dans l’environnement contemporain tel qu’il est. Nous pouvons et devons changer le monde. Prendre soin de la nature et de toute vie face Ă  l’hĂ©gĂ©monie de l’argent qui marchandise et dĂ©truit. Combattre le cynisme et la corruption des puissants qui gangrĂšne de plus en plus l’ensemble des sociĂ©tĂ©s. Refuser les replis identitaires et accueillir les autres - les croyants avec leurs divers hĂ©ritages et la foule de ceux qui ne veulent plus de Dieu Ă  force d’avoir Ă©tĂ© trompĂ©s par des idoles. Nous devons nous engager, avec et par-delĂ  les systĂšmes religieux, dans les combats que commande le respect de l’éminente dignitĂ© de tous les hommes. FonciĂšrement pragmatique, la Parole qui habite depuis les origines au milieu de l’humanitĂ© redit inlassablement : « Ce que vous faites au plus petit d’entre les miens, c’est Ă  moi que vous le faites » - radicale subversion de l’ordre inhumain de tous les systĂšmes oppressifs.

Sous le signe Ă©nigmatique du Fils de l’homme luit la lumiĂšre qu’apporte l’attention respectueuse et aimante Ă  la prĂ©sence de Dieu en nous et chez les autres. Cette lumiĂšre se substitue Ă  l’immuable et sacro-sainte autoritĂ© toujours partiale des Livres, de la dogmatique, des rituels et des institutions religieuses. Dans cette optique, l’obsession du salut individuel cĂšde la place Ă  la passion de servir autrui. L’humanisation du monde se rĂ©vĂšle ĂȘtre une cause divine ou la plus sublime des causes humaines. De fait, l’Évangile propose une foi aussi souveraine que simple et modeste qui, tout en ayant Ă©tĂ© transmise par le christianisme, dĂ©borde ses modalitĂ©s historiques et ne se rĂ©duit Ă  aucune religion. Une foi commune en la vie et en l’homme dont nulle religion ne peut embrasser le mystĂšre mais qui n’en exclut aucune. Une foi qui, tout en Ă©tant toujours particuliĂšre, vibre au diapason de tout ce qui est humain et divin dans le monde. Une foi qui, au nom de la fidĂ©litĂ© Ă  l’Esprit qui l’inspire et la porte vers un avenir universel, exige de dĂ©passer sans cesse les formes inachevĂ©es dans lesquelles elle s’incarne temporairement.

Jean-Marie Kohler

À paraütre dans Parvis n° 58 - juin 2013

Les enjeux géopolitiques et éthiques des migrations

Entretien avec Catherine Wihtol de Wenden

Politologue et juriste, directrice de recherche CNRS au CERI, enseignante Ă  Sciences Po Paris et Ă  l’universitĂ© La Sapienza de Rome


Vers quelle nouvelle configuration Ă©voluent les migrations internationales dans le contexte de la mondialisation ?

Sur les 240 millions de migrants internationaux que l’on dĂ©nombre actuellement dans le monde, 130 millions ont migrĂ© du Sud vers le Nord ou entre des pays du Nord, 110 millions ont migrĂ© du Nord vers le Sud ou entre des pays du Sud, et les flux migratoires de la seconde catĂ©gorie ne cessent de s’amplifier. Principal producteur de migrants, le Sud compte de plus en plus de pays de transit et d’accueil, et il est prĂ©visible qu’il devancera bientĂŽt le Nord de ce point de vue.

Pour alimenter ces migrations, les disparitĂ©s dĂ©mographiques interfĂšrent avec les facteurs Ă©conomiques. DĂšs les annĂ©es 2000, les Nations unies ont relevĂ© la nĂ©cessitĂ© de migrations de remplacement pour remĂ©dier au vieillissement de certains pays comme le Japon, la Russie et l’Europe. De 19 ans en Afrique subsaharienne, l’ñge mĂ©dian est de 25 ans sur la rive sud de la MĂ©diterranĂ©e, et de 40 ans en Europe. Mais ces lignes de fracture sont elles-mĂȘmes en train de bouger.

Les pays mĂ©diterranĂ©ens de civilisation islamique passent brutalement des familles traditionnelles Ă  la famille de type europĂ©en avec 2,5 enfants par femme au lieu de 6 Ă  8. L’émigration va de ce fait diminuer Ă  mesure que la prĂ©sence des jeunes adultes s’avĂ©rera indispensable sur place pour subvenir aux besoins des personnes ĂągĂ©es et pour fournir la main-d’Ɠuvre requise par l’économie locale.

En attendant, la migration vers les aires d’accueil traditionnelles se poursuit : de l’Afrique et des pays de l’Est vers l’Union europĂ©enne, du Mexique et d’AmĂ©rique centrale vers les États-Unis, du Sud-Est asiatique vers le Japon, l’Australie et la Nouvelle-ZĂ©lande. La Russie bĂ©nĂ©ficie d’une immigration venant en majoritĂ© du Caucase. Mais c’est dans les pays Ă©mergents que se produisent dĂ©sormais les dĂ©placements de population les plus significatifs : au BrĂ©sil, en Afrique du sud, en Inde et en Chine.

FacilitĂ©e par la proximitĂ© gĂ©ographique, la dynamique migratoire relĂšve surtout de l’inĂ©gale rĂ©partition des richesses. Le pĂ©trole et le gaz attirent dans le Golfe, en Russie et dans divers pays africains. Aux ressources miniĂšres classiques, tels les mĂ©taux prĂ©cieux et les diamants en Afrique du sud, s’ajoutent des produits nouveaux trĂšs recherchĂ©s par l’industrie comme les terres rares. Et les stratĂ©gies de prise de contrĂŽle de la production agricole, voire halieutique, entrainent Ă©galement des changements de la configuration migratoire.

Enfin, l’urbanisation fulgurante de la planĂšte dĂ©termine une autre mutation. Le relĂšvement du niveau d’information et de qualification qui en dĂ©coule permet l’émergence d’opportunitĂ©s professionnelles inĂ©dites au plan local - des centres d’appel implantĂ©s au Maghreb aux mĂ©tiers les plus sophistiquĂ©s de l’informatique et du numĂ©rique en Inde -, et l’émigration vers les pays dĂ©veloppĂ©s comporte un nombre croissant d’individus hautement spĂ©cialisĂ©s.

Comment les sociétés riches et vieillissantes du Nord réagissent-elles aux poussées des populations jeunes et pauvres du Sud ?

Le Nord a dans l’ensemble une rĂ©action plutĂŽt nĂ©gative face aux migrations. C’est particuliĂšrement vrai en Europe oĂč la xĂ©nophobie est exploitĂ©e par les partis politiques d’extrĂȘme droite sur la base d’arguments fallacieux. Les migrants sont accusĂ©s de vouloir s’installer dĂ©finitivement dans les pays d’accueil alors que la tendance actuelle est plutĂŽt Ă  la mobilitĂ© pour eux comme pour le reste de la population. Parmi les plus qualifiĂ©s, beaucoup regrettent les entraves frontaliĂšres qui restreignent les activitĂ©s qu’ils aimeraient dĂ©velopper dans leurs pays d’origine.

Autres idĂ©es fausses trĂšs communes : les migrants accaparent des emplois au dĂ©triment des nationaux et coĂ»tent cher au plan de l’assistance sociale, notamment sanitaire. Or, il est Ă©vident qu’ils occupent surtout des emplois que les nationaux refusent et, jeunes pour la plupart, sont en bonne santĂ© en comparaison de la population ĂągĂ©e des pays hĂŽtes. Toutes les Ă©tudes montrent que les migrations ne constituent nullement un fardeau, mais qu’elles rapportent plus qu’elles ne coĂ»tent. La charge la plus onĂ©reuse dans ce domaine concerne, paradoxalement, le contrĂŽle des frontiĂšres !

MĂȘme dans les pays les plus ouverts Ă  l’immigration, on observe des rĂ©sistances. L’AmĂ©ricain attachĂ© Ă  la mythologie du cow-boy et du Far West accepte mal la reconquista hispano-indienne qui gagne les États du Sud Ă  travers la langue et les modes de vie. Le renoncement au folklore du trappeur ne va pas de soi au Canada. ColonisĂ©e par des Anglais et des Irlandais trĂšs attachĂ©s Ă  la suprĂ©matie blanche, Ă  la culture anglo-saxonne et Ă  la couronne britannique, l’Australie est Ă©branlĂ©e par l’arrivĂ©e massive de Chinois, d’IndonĂ©siens et de Philippins.

Au niveau Ă©conomique et politique, les migrations sont soumises Ă  des logiques contradictoires. Le libĂ©ralisme prĂŽne une libre circulation des personnes Ă  l’instar de celle des capitaux et des marchandises pour faciliter l’importation de main-d’Ɠuvre en cas de pĂ©nurie, et son refoulement dans le cas contraire. Mais l’État-nation oppose Ă  cette option sa logique rĂ©galienne et sĂ©curitaire de contrĂŽle des frontiĂšres, de restriction et de dissuasion des migrations. Une attitude qui se renforce en temps de crise par le spectre d’un effondrement de l’État-providence.

Il est trĂšs rĂ©vĂ©lateur que la Convention internationale sur la protection des droits de tous les travailleurs migrants et des membres de leurs familles, adoptĂ©e par l’AssemblĂ©e gĂ©nĂ©rale des Nations-Unies en 1990, n’ait Ă©tĂ© signĂ©e que par 46 pays appartenant tous au Sud. Aucun État du Nord ne l’a entĂ©rinĂ©e Ă  ce jour : aucun ne se montre disposĂ© Ă  partager ses acquis et ses privilĂšges, et n’accepte de se lier par des droits reconnus aux sans-papiers.

Existe-t-il des modĂšles socioculturels et politiques plus satisfaisants que d’autres pour gĂ©rer les problĂšmes liĂ©s aux migrations ?

N’ayant pas inclus l’immigration dans son imaginaire collectif, l’Europe la considĂšre comme une fatalitĂ© pleine de dangers. Frileusement repliĂ©e sur elle-mĂȘme, la France rechigne Ă  en reconnaĂźtre l’impact positif dans son histoire. Le mythe du Gaulois cher au populisme permet d’ignorer qu’un Français sur quatre compte un Ă©tranger parmi ses ascendants. ExaltĂ©s par la IIIĂšme RĂ©publique, l’autochtonie, la ruralitĂ© et l’enracinement ancestral servent Ă  occulter l’importance des apports passĂ©s et actuels de l’immigration et Ă  conjurer les peurs qu’elle suscite.

Bien qu’ils soient entiĂšrement dĂ©pendants de la main-d’Ɠuvre migratoire, ce sont les pays du Golfe qui, au nom d’un Islam ultraconservateur et pour Ă©viter les difficultĂ©s d’insertion, s’illustrent par le refus le plus intransigeant d’une sĂ©dentarisation des immigrĂ©s. Tout autre est, dans son fond, l’attitude des États-Unis, du Canada, de l’Australie ou de la Nouvelle-ZĂ©lande, anciennes colonies de peuplement oĂč l’immigration a Ă©tĂ© fondatrice, au grand dam des autochtones indiens et aborigĂšnes. Des monuments et des commĂ©morations en rappellent l’épopĂ©e.

Ces pays ont besoin de l’immigration pour continuer Ă  se peupler et pour dĂ©velopper leurs potentialitĂ©s. Devant dĂ©sormais se soumettre aux nouveaux critĂšres du marchĂ©, les migrants y sont les bienvenus et y bĂ©nĂ©ficient sans dĂ©lai de perspectives d’intĂ©gration Ă©conomique et citoyenne. Leur Ă©ventail identitaire y est valorisĂ© moyennant un multiculturalisme qui doit concilier les impĂ©ratifs du vivre ensemble et les particularitĂ©s. Mais il existe d’autres modĂšles d’intĂ©gration, dont ceux qui privilĂ©gient les valeurs rĂ©publicaines pour Ă©viter les impasses des communautarismes.

Si le mĂ©tissage qui se gĂ©nĂ©ralise dans les mĂ©gapoles cosmopolites bouleverse de fond en comble la question identitaire soulevĂ©e par l’immigration, celle-ci charrie des difficultĂ©s qu’il ne faut pas mĂ©connaĂźtre. Les migrants peuvent importer des pratiques ethniques et autres en contradiction avec les valeurs des pays d’accueil. Ainsi les religions vĂ©hiculent-elles souvent des archaĂŻsmes qui peuvent entraver la promotion des personnes, et il arrive que les migrants s’y accrochent d’autant plus qu’ils se sentent menacĂ©s dans leur nouvel environnement.

Quoi qu’il en soit, une cohabitation satisfaisante exige un Ă©quilibre viable entre les diverses composantes de la population, et c’est lĂ  un des plus grands dĂ©fis pour notre Ă©poque. L’humanisme inspirĂ© par les LumiĂšres peut nous guider pour reconnaĂźtre aux cultures minoritaires une juste place, porteuse d’espoir et de nouveaux droits pour elles, sans menacer la sociĂ©tĂ© qui accueille et l’essentiel de son mode de vie. La solution est dans le respect rĂ©ciproque, le dialogue et les compromis acceptables par tous.

La libre circulation des hommes ne constitue-t-elle pas un droit fondamental en lien avec un juste partage des ressources communes de l’humanitĂ© ?

Au XVIIIĂšme siĂšcle, Voltaire recommandait dĂ©jĂ  Ă  FrĂ©dĂ©ric II d’ouvrir les frontiĂšres de la Prusse. De son cĂŽtĂ©, Emmanuel Kant entrevoyait en tout homme un citoyen du monde. Parmi les philosophes rĂ©cents qui se sont intĂ©ressĂ©s Ă  ces questions, je citerai Hannah Arendt, Zigmunt Bauman et Etienne Balibar. La mobilitĂ© reprĂ©sente pour eux une condition du dĂ©veloppement humain, un droit fondamental qui doit ĂȘtre dĂ©mocratisĂ© pour profiter aux deux tiers de humanitĂ© qui s’en trouvent actuellement privĂ©s. L’ancien secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral des Nations unies Kofi Anan s’est efforcĂ© de transposer ces droits dans les faits.

Les migrations reprĂ©sentent incontestablement une chance pour l’humanitĂ©. Elles sont bĂ©nĂ©fiques Ă  la fois pour les pays d’accueil, pour les pays de dĂ©part, et pour les migrants eux-mĂȘmes. Elles constituent un facteur de croissance Ă©conomique et d’enrichissement culturel pour les premiers, aident les seconds par des transferts financiers dĂ©passant les sommes versĂ©es pour le dĂ©veloppement, et transforment les migrants en acteurs de leur destin. Au lieu de vouloir limiter les migrations, il convient de les faciliter et de les accompagner pour en optimiser les effets. En contribuant Ă  rĂ©duire les inĂ©galitĂ©s entre les peuples et en confĂ©rant de nouvelles compĂ©tences et de nouveaux droits aux individus, elles humanisent les processus de la globalisation.

Le christianisme a toujours prĂŽnĂ© l’accueil des Ă©trangers. Un peu partout dans le monde, des associations caritatives sont au service des rĂ©fugiĂ©s et des migrants pour les secourir et dĂ©fendre leurs droits. Les Églises interviennent Ă©galement en leur faveur dans le cadre des organisations internationales oĂč elles occupent un statut d’observateur. Mais leur influence morale et politique s’effrite en Occident en mĂȘme temps que la pratique religieuse - les dĂ©clarations de Marine Le Pen ont aujourd’hui plus de poids que celles de l’épiscopat dans la cité  Et la tentation du repli identitaire touche le christianisme Ă  son tour. C’est sous le signe des droits de l’homme et en termes politiques qu’il faut dĂ©sormais essayer d’avancer vers un nouvel horizon de l’humanitĂ©, toutes appartenances confondues.

Propos recueillis par Jean-Marie Kohler



À paraütre dans la revue Parvis


Joseph Doré,

Peut-on vraiment rester catholique ?

Un Ă©vĂȘque thĂ©ologien prend la parole

Paris, Bayard, 2012, 208 p.


Funestes dérives

Il n’est pas banal qu’un Ă©vĂȘque, thĂ©ologien renommĂ© et archevĂȘque Ă©mĂ©rite, exprime des jugements aussi tranchĂ©s sur les erreurs et les abus de la hiĂ©rarchie et du clergĂ© dans un manifeste destinĂ© au grand public. Joseph DorĂ© stigmatise la levĂ©e de l’excommunication des quatre Ă©vĂȘques lefebvristes, dont un nĂ©gationniste, alors qu’était excommuniĂ©e pour avortement la maman d’une fillette brĂ©silienne de 9 ans violĂ©e et enceinte de jumeaux, ainsi que l’équipe mĂ©dicale ayant pratiquĂ© l’intervention. « Mais dans quel monde vivent-ils, ces gens-lĂ  ? » s’exclame-t-il au diapason de l'indignation commune. Il dĂ©nonce les actes de pĂ©dophilie commis un peu partout dans le monde par des religieux et des prĂȘtres, et l’occultation de ces crimes par les autoritĂ©s ecclĂ©siastiques, et il dĂ©plore l’aveuglement d’un feu souverain pontife Ă  l’endroit du peu recommandable fondateur des LĂ©gionnaires du Christ. Il Ă©voque les « sombres luttes d’influence » qui minent le Vatican, et leurs malheureuses retombĂ©es mĂ©diatiques, etc.

Initiative de salubritĂ© publique, cette stigmatisation s’accompagne d’une mise en garde lucide et sĂ©vĂšre quant Ă  l’avenir du catholicisme et de la foi chrĂ©tienne elle-mĂȘme. Les comportements rĂ©prĂ©hensibles dĂ©crĂ©dibilisent les institutions ecclĂ©siastiques au point d’hypothĂ©quer la prĂ©dication des valeurs dont elles se rĂ©clament. Joseph DorĂ© rappelle haut et fort que l’Église est fonciĂšrement infidĂšle Ă  sa mission chaque fois qu’elle ne conforme pas ses actes Ă  ses paroles, chaque fois qu’elle privilĂ©gie ses propres intĂ©rĂȘts au dĂ©triment des services qu’elle doit rendre Ă  ses fidĂšles et au monde, chaque fois qu’elle s’allie avec les puissants au prĂ©judice de la cause des petits, chaque fois qu'elle se ridiculise Ă  travers des mises en scĂšne obsolĂštes, chaque fois qu’elle prĂ©tend dĂ©tenir seule la VĂ©ritĂ© et les clĂ©s du salut, chaque fois qu’elle recourt abusivement au Saint-Esprit pour se justifier et conforter son autoritĂ© au lieu de reconnaĂźtre ses difficultĂ©s et ses errements. Assez souvent
, somme toute.

DestinĂ© Ă  rassurer les fidĂšles taraudĂ©s par le dĂ©litement du catholicisme, ce petit livre les rĂ©confortera en s'arrimant Ă  l'essentiel. L’auteur insiste sur la primautĂ© de l’amour et sur l’attention prioritairement due aux plus dĂ©munis, prĂ©conise l’ouverture Ă  autrui sans acception d’appartenance religieuse ou profane, appelle Ă  rejoindre les hommes lĂ  oĂč ils sont et tels qu’ils sont, attache une importance cruciale Ă  l’intelligibilitĂ© de la foi et Ă  la nĂ©cessitĂ© de s’inscrire dans la culture contemporaine pour penser et transmettre cette foi. Dieu est prĂ©sentĂ© comme un mystĂšre que nul ne peut embrasser, mais qui se laisse entrevoir Ă  travers le mystĂšre de l’homme. Quant au mal, il peut toujours ĂȘtre vaincu par « la puissance de l’amour », dit Joseph DorĂ©. Mais pour Ă©clairantes que soient ces affirmations, elles apparaĂźtront Ă  beaucoup trop gĂ©nĂ©rales, Ă  trop prudente distance des questions Ă©thiques, politiques et religieuses qui divisent la sociĂ©tĂ© et l’Église, trop peu engagĂ©es dans les difficiles dĂ©bats et combats dont dĂ©pend notre avenir. Comment s'opposer Ă  la marchandisation du monde et de l'homme, Ă  l'iniquitĂ© et Ă  la multiple violence qui en dĂ©coulent ? Comment ramener l'Église vers l'Ă©vangile ? Que partager avec les autres religions et par delĂ  des religions ?

Les défis de la subversion évangélique

« Peut-on vraiment rester catholique ? » Étrange question si la condamnation des erreurs et des abus ne met pas en cause le systĂšme qui les produit. Mais surtout, ne s'agit-il pas lĂ  d'une question en trompe-l’Ɠil dĂšs lors que l’auteur postule l’acceptabilitĂ© sans prĂ©alable du patrimoine catholique avec, en bloc, les dogmes, les sacrements, la hiĂ©rarchie et les institutions existantes ? Joseph DorĂ© dĂ©montre que la voie qu’il a personnellement suivie, « Ă  cause de JĂ©sus » rappelle-t-il avec force, l’a gardĂ© fidĂšle au catholicisme et heureux dans cette voie – dont acte. Mais, son itinĂ©raire au sein des institutions ecclĂ©siastiques a Ă©tĂ© si particulier que les extrapolations qu’il en tire ne sont pas gĂ©nĂ©ralisables, et elles survalorisent implicitement la vie religieuse, le statut sacerdotal et l’autoritĂ© de la thĂ©ologie. IndĂ©pendamment du fait que les chemins du savoir ne conduisent pas forcĂ©ment Ă  la foi, pas mĂȘme la thĂ©ologie, les plus graves difficultĂ©s actuelles du catholicisme s’enracinent en amont des questionnements et des parcours individuels.

Il n’est pas surprenant qu’un Ă©vĂȘque thĂ©ologien identifie a priori les fondamentaux du catholicisme Ă  ce qui constitue le cƓur du message Ă©vangĂ©lique. Mais ce raccourci n’est possible qu’en rĂ©duisant l’histoire du christianisme Ă  un enchaĂźnement linĂ©aire et univoque qui escamote assez largement les bouleversements contradictoires qui l’ont forgĂ©e. Que la puissance sociopolitique de l’Église romaine ait trop souvent servi d’étalon pour dĂ©crĂ©ter le vrai et le bien ne va pas de soi. Et, face Ă  l’évolution contemporaine, cette Église se trouve aujourd’hui paralysĂ©e par le spectre d’un relativisme que le MagistĂšre hypostasie et diabolise. La thĂ©ologie sacralisante et l’anthropologie naturaliste et rĂ©ifiĂ©e vĂ©hiculĂ©es par le catholicisme ont dĂ©bouchĂ© sur une impasse hermĂ©neutique, en rupture avec la culture actuelle et hors de « la condition humaine commune Ă  tous ». Devenue dogmatique, l’Église ne perçoit pas la dimension divinement modeste de la condition humaine et des rĂ©alitĂ©s de ce monde, et elle opte de ce fait pour des positions morales et politiques Ă  la fois intransigeantes et ambiguĂ«s, aussi Ă©triquĂ©es au regard de l’évangile que des justes aspirations de la modernitĂ©.

Le christianisme Ă©tant par essence incarnation dans l’histoire, ce n'est pas la Tradition qui fait problĂšme. Son dĂ©veloppement apparaĂźt tout Ă  fait lĂ©gitime, mais cela n’oblige pas Ă  entĂ©riner l’intĂ©gralitĂ© de l’hĂ©ritage sans inventaire. Les doctrines et les institutions sont assurĂ©ment indispensables les unes et les autres pour tout un chacun et dans toutes les communautĂ©s humaines, mais elles ne valent que par la vie qu’elles portent et qui les transforme sans cesse. Pour renaĂźtre, l’Église devra revenir Ă  l’amour fondateur dont elle est issue, qui est sa seule raison d’ĂȘtre et qui lui a lĂ©guĂ© les plus prĂ©cieuses des valeurs. Pour cela, elle devra quitter l’encombrante carapace dans laquelle elle s’est enfermĂ©e en sacralisant son passĂ© pour subsister en se repliant au lieu de se livrer Ă  l’Esprit qu’elle prĂ©tend abriter. Bien des choses changeront quand elle acceptera de se voir telle que les hommes la voient, au lieu d’exiger qu’ils la voient telle qu’elle devrait ĂȘtre et n’est pas. Joseph DorĂ© vient de faire quelques pas courageux sur ce douloureux chemin.

Il est prĂ©visible que Les Éditions Bayard vendront bien ce livre – les manifestes sont Ă  la mode et le lectorat potentiel a Ă©tĂ© bien ciblĂ©. Mais ne faut-il pas aller beaucoup plus loin ? Suffit-il de toucher les ouailles encore pratiquantes alors que tant de croyants, et des plus fidĂšles parfois, se dĂ©tournent des institutions religieuses en raison, prĂ©cisĂ©ment, de leur attachement Ă  JĂ©sus et Ă  son message ? Ces chrĂ©tiens-lĂ  ne devraient-ils pas, avec leurs questions vraiment trop « catholiques » pour ĂȘtre seulement "catholiques romaines", prĂ©occuper en premier lieu les responsables de l’Église qui se proclame "universelle" ? Pour endiguer l’hĂ©morragie en cours, vaine est l’apologĂ©tique et ce n’est pas tant la moralitĂ© qu’il faut rĂ©former que les inadĂ©quations qui vicient et bloquent en profondeur le systĂšme religieux en place. Porter l’évangile hors les murs requiert depuis toujours, et aujourd’hui plus que jamais, une audacieuse subversion Ă©vangĂ©lique. Dans le sillage de la rĂ©volution annoncĂ©e par le Magnificat et l’oracle d’IsaĂŻe qu'il aime citer (1), l’évĂȘque thĂ©ologien Joseph DorĂ© n’a peut-ĂȘtre pas dit son dernier mot


Jean-Marie Kohler

(1) Que direz-vous aux gens qui doutent qu'un archevĂȘque puisse risquer les choix subversifs que recommande l'Évangile ?

Je leur dirai d'abord que je me suis moi-mĂȘme interrogĂ© avant d'accepter la charge d'Ă©vĂȘque. Je me sentais bien dans mes responsabilitĂ©s de thĂ©ologien, utile Ă  l'Eglise et reconnu par mes collĂšgues. M'impliquer comme archevĂȘque dans l'appareil ecclĂ©siastique ne me tentait pas, et plusieurs de mes amis m'ont dĂ©conseillĂ© de me compromettre Ă  ce point dans les institutions
 Mais voilĂ , j'ai dĂ©cidĂ© de me laisser interpeller et de relever le dĂ©fi (
). Au cƓur de tout cela, la subversion Ă©vangĂ©lique inhĂ©rente Ă  ma foi devait revĂȘtir une dimension nouvelle dans ma mission apostolique. Car c'est bien une forte contestation de l'ordre Ă©tabli qui a Ă©tĂ© annoncĂ©e dans le Magnificat et le texte d'IsaĂŻe lu par JĂ©sus Ă  la synagogue de Nazareth :
"Il renverse les puissants de leur trÎne, élÚve les humbles, comble de biens les affamés, renvoie les riches les mains vides", et "Il m'a envoyé porter la bonne nouvelle aux pauvres, annoncer la délivrance aux captifs, rendre la vue aux aveugles et la liberté aux opprimés".

Extrait d’une interview accordĂ©e par Joseph DorĂ© dans le cadre des ConfĂ©rences Culture et Christianisme (propos recueillis par J.-M. K. en 2003) sur le site de www.recherche-plurielle.net.





Article paru dans la revue Parvis n° 57, mars 2013

Au plus intime de l’homme, la priùre de Dieu


Que signifient au regard de l’évangile les priĂšres qui montent de l’humanitĂ© depuis la nuit des temps, et l’inapaisable attente qui taraude le monde contemporain orphelin de Dieu ? Ne dĂ©coulent-elles pas toutes d’une mĂȘme source qu’aucune religion ne peut s’approprier ? De fait, la glaise qui nous constitue est animĂ©e par un souffle qui vient d’ailleurs : le dĂ©sir d’amour et d’infini qui inspire l’ĂȘtre humain tĂ©moigne de la parole crĂ©atrice dont le monde est issu et dont il ne cesse de relever. Dieu habite le cƓur des hommes et sa prĂ©sence est priĂšre pour qu’ils vivent pleinement, pour rĂ©vĂ©ler Ă  chacun sa part de vĂ©ritĂ© et l’inviter Ă  la partager.

L’hĂ©ritage de la priĂšre originelle et ses dĂ©rives

L’homme a d’abord priĂ© pour conjurer les pĂ©rils face auxquels il se sentait impuissant - calamitĂ©s naturelles et ravages des guerres, famines et misĂšre, maladies des hommes et des bĂȘtes, stĂ©rilitĂ© et mort. Les forces surnaturelles sollicitĂ©es Ă©taient multiples, des gĂ©nies locaux et des ancĂȘtres familiaux Ă  un Dieu unique en passant par une foule de divinitĂ©s intermĂ©diaires. À la façon des humains, ces dieux avaient leurs affects et leurs convoitises. DĂ©tourner leur colĂšre ou obtenir leur secours passait par des contreparties sacrificielles gĂ©nĂ©ralement codifiĂ©es, sanglantes ou symboliques. Des sacrificateurs et des prĂȘtres servaient de mĂ©diateurs. Mais la beautĂ© de l’art religieux archaĂŻque tĂ©moigne d’un dĂ©passement ancien des rapports utilitaires plus ou moins magiques liĂ©s aux besoins primaires.

Le christianisme s’est trĂšs tĂŽt greffĂ© sur ces croyances premiĂšres et les a transformĂ©es, produisant des formes de piĂ©tĂ© sublimes ainsi que maintes superstitions. Des sources ont vu leurs vertus miraculeuses se pĂ©renniser sous l’égide de l’Église, des hauts-lieux telluriques ont Ă©tĂ© surmontĂ©s de calvaires et de basiliques, et la liturgie s’est dĂ©ployĂ©e avec le faste des cultes impĂ©riaux en lieu et place des religions paĂŻennes. SubstituĂ©e aux puissances congĂ©diĂ©es, la TrinitĂ© allait souverainement gouverner le cosmos et l’humanitĂ©, assistĂ©e par la cour cĂ©leste et relayĂ©e sur terre par le clergĂ©. ProclamĂ©e « MĂšre de Dieu » et « Reine de la terre et du ciel », la Vierge Marie s’est trouvĂ©e investie d’un rĂŽle d’intercession d’une considĂ©rable portĂ©e affective, entourĂ©e d’innombrables saints. Le ciel entendait toutes les priĂšres, mais c’est toujours la sagesse divine qui avait le dernier mot et qui devait ĂȘtre louĂ©e pour cela.

Aujourd’hui, ces croyances concernant la priĂšre ne se perpĂ©tuent plus guĂšre que chez les pauvres oĂč les catastrophes et la misĂšre remplissent les Ă©glises, dans les milieux dont la religion est instrumentalisĂ©e Ă  des fins politiques, et chez les traditionalistes. Rares sont en Europe les croyants qui prient encore pour obtenir le soleil ou la pluie, le succĂšs Ă  un examen ou un gain au loto. La mĂ©decine apparaĂźt plus efficace que les dĂ©votions. Et Ă  la guerre, mieux vaut se fier aux armes qu’à l’appui des cieux. L’idĂ©ologie moderne considĂšre que l’histoire du monde est largement autonome et qu’il est absurde de demander Ă  Dieu d’intervenir contre le cours normal des choses. Abuser de la crĂ©dulitĂ© populaire est jugĂ© indigne, de mĂȘme que culpabiliser les plus faibles en leur reprochant de ne pas prier assez pour mĂ©riter de vivre humainement.

L’homme Ă©mancipĂ© honnit le Dieu inquisiteur et pervers qui poursuit ses crĂ©atures pour comptabiliser leurs fautes et les punir sous le prĂ©texte de vouloir les sauver par amour. Et depuis les deux Guerres mondiales et la Shoah, le trĂŽne du Tout-Puissant n’est plus qu’une chaise vide surplombant des millions de cadavres innocents. La crĂ©dibilitĂ© de la priĂšre de demande s’est effondrĂ©e en mĂȘme temps que des pans entiers des attributs de la divinitĂ©. Mais loin de traduire un recul regrettable, cette Ă©volution peut rĂ©veiller la spiritualitĂ© Ă©vangĂ©lique qui, grĂące aux Églises et en dĂ©pit de leurs trahisons, a toujours survĂ©cu dans les profondeurs du christianisme. Ressurgit alors le visage du Dieu d’amour qui a pris chair pour dĂ©livrer les hommes de leurs maux, un Dieu qui se donne sans acception de religion et qui dĂ©teste d’ĂȘtre suppliĂ© et glorifiĂ© par des ĂȘtres humiliĂ©s et transis de crainte.

Libérer la priÚre dans le sillage du Christ

Quand JĂ©sus se retirait pour prier, il situait Dieu dans les cieux selon les conceptions de son Ă©poque, croyait Ă  la toute-puissance divine et pensait que la fin du monde Ă©tait proche. Mais, en amont de ces dĂ©terminations culturelles, il se tournait vers la source de son ĂȘtre pour intĂ©rioriser les vues de celui qu’il appelait son PĂšre et accomplir sa volontĂ©. Il a dĂ©clarĂ© inutile de multiplier les supplications puisque Dieu sait ce dont ses enfants ont besoin. Loin des louanges ampoulĂ©es et interminables qu’affectionnent les dĂ©vots, le « Notre PĂšre » qu’il a enseignĂ© Ă  ses disciples reprĂ©sentait un exemple de priĂšre courte allant droit Ă  l’essentiel : qu’advienne la misĂ©ricorde et le pardon du royaume de Dieu, et qu’il soit donnĂ© Ă  chacun de manger Ă  sa faim. Des choses toutes simples qui exprimaient l’absolue confiance que JĂ©sus avait en son PĂšre et en la vie Ă©manant de lui.

L’heure est venue d’adorer Dieu « en esprit et en vĂ©ritĂ© » et non plus dans les sanctuaires, a dit JĂ©sus Ă  la Samaritaine. Reprenant Ă  son compte cet oracle d’OsĂ©e : « C’est la misĂ©ricorde que je veux, et non le sacrifice », il a chassĂ© du Temple les marchands qui vendaient des bĂȘtes pour les holocaustes. Un choix crucial qui l’a conduit Ă  relativiser les sacro-saintes rĂšgles de la puretĂ© rituelle pour rejoindre les exclus. Il a guĂ©ri les malades dont le mal Ă©tait associĂ© au pĂ©chĂ©, a frĂ©quentĂ© les lĂ©preux, les prostituĂ©es et les publicains. À la puretĂ© relevant du clivage entre le sacrĂ© et le profane, entre les Ă©lus et les autres, il a substituĂ©, adressĂ©e Ă  toute l’humanitĂ© par delĂ  la religion, une invitation Ă  transfigurer l’homme et le monde. Le rĂ©cit de la dĂ©chirure du voile du Temple au moment de sa mort symbolise ce bouleversement radical.

L’évangile a constituĂ© une rĂ©volution irrĂ©versible. Que le voile du Temple soit sans cesse raccommodĂ© par des Églises tentĂ©es de restaurer la religion primitive n’y change rien. Le moindre acte de bontĂ© contribuant Ă  humaniser le monde anticipe le rĂšgne de Dieu, avec ou sans religion. Il n’existe pas d’autre priĂšre que celle que Dieu lui-mĂȘme exprime au plus profond de l’homme. Parole aussi vaste et ardente que l’amour, contemplation et jubilation aux heures de joie, espĂ©rance et consolation dans la dĂ©tresse ou la rĂ©volte. Gratitude pour la beautĂ© de la crĂ©ation, pour la fĂ©conditĂ© des communions et la joie des bĂ©atitudes, cette parole est aussi acceptation sereine de la finitude, des blessures et de la mort. Aucune priĂšre ne se perdra en fin de compte : tous les hommes qui rĂȘvent de vivre pleinement leur humanitĂ© partagent le rĂȘve de Dieu, sa priĂšre et son action crĂ©atrice.

Si JĂ©sus revenait


On peut penser que le Christ ferait aujourd’hui Ă  peu prĂšs la mĂȘme chose qu’il y a deux mille ans. FidĂšle Ă  la prophĂ©tie d’IsaĂŻe par laquelle il a inaugurĂ© son ministĂšre, il s’efforcerait de contribuer Ă  affranchir les hommes des esclavages religieux et profanes qui les aliĂšnent. Sa vie et sa priĂšre continueraient Ă  ĂȘtre celles de Dieu au milieu des hommes. Mais la fin du monde que JĂ©sus avait crue proche n’apparaissant plus imminente, il serait amenĂ© Ă  expliciter davantage les implications politiques de son message libĂ©rateur. ConfrontĂ© Ă  la diversitĂ© des religions et Ă  la sĂ©cularisation, se rĂ©clamerait-il du christianisme historique ? Nul ne peut l’affirmer. Seule certitude : il risquerait sa vie pour incarner l’amour. Et son aventure se terminerait sans doute comme prĂ©cĂ©demment : individu dĂ©rangeant et dangereux, il serait dĂ©clarĂ© fou par sa famille et condamnĂ© de concert par les pouvoirs religieux et politiques.

N’ayant jamais cessĂ© d’ĂȘtre prĂ©sent, le Christ n’a pas Ă  revenir. À la merci de l’humanitĂ©, il demeure vivant pour toujours, priant les hommes de le reconnaĂźtre et de l’accompagner au service des plus petits. Resituant l’évangile parmi les pauvres Ă  partir de leurs aspirations matĂ©rielles et spirituelles, la thĂ©ologie de la libĂ©ration balise cette voie dans le monde contemporain – combat et priĂšre. Partager le pain et le vin pour donner corps Ă  la parole du Christ en nous engageant Ă  sa suite, symbole de la priĂšre Ă©vangĂ©lique, peut se vivre de mille façons selon les cultures et les circonstances. Ne comptent que la misĂ©ricorde, la justice et la paix, l’abondance de vie et de joie partagĂ©es qui en dĂ©coulent, car le Dieu des bĂ©atitudes est au delĂ  de tous les dieux et de tous les cultes, et c’est sa priĂšre que l’humanitĂ© est appelĂ©e Ă  exaucer.

Bonheur et illusions liturgiques

Pour s’accomplir et contribuer Ă  humaniser le monde, l’homme a besoin de mĂ©diations symboliques vĂ©cues en communautĂ©. Sauf Ă  se cantonner dans une austĂ©ritĂ© solitaire et stĂ©rile, il a besoin de commĂ©morations, de rites et de fĂȘtes pour se ressourcer et prendre de nouveaux dĂ©parts. Loin de n’ĂȘtre que des cĂ©rĂ©monies formelles et rĂ©pĂ©titives, les cĂ©lĂ©brations liturgiques peuvent constituer des moments crĂ©atifs de vie et d’heureuse communion. NoĂ«l, Vendredi saint et PĂąques ne peuvent se vivre chaque jour qu’en Ă©tant pĂ©riodiquement rĂ©actualisĂ©s de maniĂšre solennelle et partagĂ©e.

Mais quand la liturgie revĂȘt les attributs du sacrĂ© et se pare d’une esthĂ©tique figĂ©e Ă  l’avenant, quand elle prĂ©tend garantir aux Ă©lus qui la pratiquent un accĂšs immĂ©diat au divin, elle n’est qu’illusion ou imposture menant Ă  l’idolĂątrie. N’est divin que l’amour vĂ©cu en notre monde : reconnaĂźtre et servir Dieu n’est possible qu’à travers le service d’autrui sous le signe du lavement des pieds. PlutĂŽt que d’anticiper la contemplation de la face de Dieu et les cĂ©lĂ©brations cĂ©lestes par delĂ  les problĂšmes du monde, nous avons vocation Ă  faire advenir un peu de ciel sur la terre en assumant le trivial et sublime quotidien des hommes.



Notes annexes

Depuis la préhistoire, sur toute la planÚte

À quels dieux s’adressaient les orants qui gardent depuis des millĂ©naires leurs bras levĂ©s vers le ciel au fond des grottes qui ont servi de sanctuaires Ă  nos lointains ancĂȘtres ? Comment est-on passĂ© des grandioses religions royales d’Égypte ou de MĂ©sopotamie aux intimes et admirables priĂšres qui ont fleuri Ă  l’ombre des pyramides et des ziggurats ? Que pesait, au Temple de Salomon, le couple de tourterelles offert par les misĂ©reux en marge des impressionnants holocaustes de bovins dont la puissante odeur de graisses brĂ»lĂ©es devait inflĂ©chir la volontĂ© du Tout-Puissant ? Comment les flĂšches de nos cathĂ©drales ont-elles portĂ© vers Dieu la priĂšre des humbles, les larmes et le sang qui ont coulĂ© sur ces monuments Ă©difiĂ©s Ă  la gloire des grands de ce monde et de l’Église sous couvert de glorification du Christ et de la Vierge ? Qu’en est-il de ces priĂšres et de toutes les autres adressĂ©es aux cieux depuis les origines ? InsĂ©parable de l’anthropologie, la thĂ©ologie ne peut se dĂ©ployer qu'en prenant en considĂ©ration l'ensemble de l'histoire des hommes.

La terre au diapason des cieux pour transfigurer le monde
ConsidĂ©rĂ©e comme un des premiers signes de l’avĂšnement de l’homme, la priĂšre a reprĂ©sentĂ© une pratique si rĂ©pandue et si constante qu’il devrait ĂȘtre aisĂ© d’en dĂ©crire les mobiles et les enjeux. Et pourtant, il s'avĂšre difficile d’en apprĂ©hender la signification essentielle et la portĂ©e. L’inventaire de ses nombreuses modalitĂ©s permet d’en classer les manifestations extĂ©rieures et d’en dĂ©crire l’évolution, mais non d’en cerner le mystĂšre. Si le monde Ă©tait un systĂšme clos sur lui-mĂȘme, il n’existerait ni libertĂ© ni dĂ©sir et la priĂšre n’aurait pas de sens. Mais tel n’est pas le cas, car immenses sont les cieux qui enveloppent la terre et qui inspirent aux hommes le dĂ©sir de transfigurer leur vie et le monde. CrĂ©atrice Ă  son tour, la priĂšre renouvelle l’homme Ă  mesure qu’il progresse dans sa relation Ă  ce qui le dĂ©passe. Transcendance et immanence s’appellent et se fĂ©condent mutuellement dans le vĂ©cu immĂ©diat de chaque personne comme dans notre vĂ©cu commun.

La priĂšre, une dimension originelle de la condition humaine
Multiple hĂ©ritage et crĂ©ation permanente se succĂšdent et s’enchevĂȘtrent pour tisser la priĂšre. La sacralisation de ses formes passĂ©es la consolide, mais en mĂȘme temps elle la menace et la pervertit en l’exposant Ă  ĂȘtre instrumentalisĂ©e par la religion. La priĂšre ne se rĂ©duit jamais, s’il s’agit vraiment d’une priĂšre digne de l’homme et du divin, aux dĂ©terminations humaines qui la conditionnent et auxquelles elle ne peut Ă©chapper : son environnement est son support, mais non son Ăąme. La transcendance qui l’anime emprunte les voies de la culture et de l’immanence, mais ne s’y dissout pas. À sa source, la priĂšre n’est-elle pas une attitude fondamentale de l’ĂȘtre humain avant mĂȘme d’ĂȘtre formulĂ©e et vĂ©hiculĂ©e par la religion ? Pour se dĂ©marquer de ceux qui n’adhĂšrent pas Ă  leurs doctrines, les croyants parlent d’incroyants, et ces derniers acceptent d’ĂȘtre rangĂ©s dans cette catĂ©gorie pour se distinguer de ceux dont ils refusent les croyances. Mais existe-t-il des ĂȘtres humains fonciĂšrement incroyants ?

La priĂšre, de ses berceaux vers les chemins du monde
L’Écriture et le Temple constituaient les deux piliers de la religion juive Ă  l’époque de JĂ©sus. SĂ©parĂ© des autres nations par un Dieu rĂ©putĂ© « jaloux », le peuple Ă©lu devait se garder pur en se soumettant Ă  une multitude d’obligations quotidiennes et Ă  un culte exigeant et compliquĂ©. Respectueux du patrimoine religieux d’IsraĂ«l et fonciĂšrement pieux, JĂ©sus n’a pas rejetĂ© cet hĂ©ritage. Mais, attachĂ© Ă  la tradition universaliste issue des prophĂštes et partageant la spiritualitĂ© des psaumes propre aux « pauvres de Yahweh (anawim) », il a dĂ©clarĂ© avoir vocation Ă  accomplir la Loi en la dĂ©passant. À aucun moment il n’a eu l’intention de fonder une religion inĂ©dite avec un sacerdoce et des sanctuaires nouveaux, mais sa prĂ©dication a de fait subverti les valeurs reçues et entraĂźnĂ© un renversement complet de la religion Ă©tablie. D’oĂč l’hostilitĂ© des prĂȘtres et des docteurs de la Loi qui lui a valu d’ĂȘtre crucifiĂ©. Deux mille ans se sont Ă©coulĂ©s depuis lors, mais le travail de subversion Ă©vangĂ©lique de la religion reste toujours Ă  poursuivre pour que le message des bĂ©atitudes et des paraboles de JĂ©sus puisse ĂȘtre entendu sur les chemins du monde.

Il ne peut pas y avoir de priĂšre sans combat
Pour libĂ©rer l’homme, JĂ©sus a aimĂ© et priĂ© jusqu’au bout de la nuit la plus noire : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonnĂ© ? » Ce terrible cri du Golgotha n’en finit pas de retentir. Tandis que menacent aujourd’hui une iniquitĂ© et une dĂ©shumanisation sans prĂ©cĂ©dents, marquĂ©es par le sceau de la « mort de Dieu » et relayĂ©es par une puissance technologique exponentielle, les professionnels des Églises perdent leur ancienne crĂ©dibilitĂ© sociale - leurs discours lassent nos contemporains et les lieux de culte se vident. L’heure est venue de rĂ©enfanter Dieu, autrement et en d’autres lieux que les sanctuaires. Ce Dieu qui s’est livrĂ© Ă  la merci des hommes demeure Ă  jamais du cĂŽtĂ© des victimes, et le sang des innocents rĂ©pandu sur notre terre est le sang du Christ dont l’amour a vaincu la mort. Cette foi exige de pĂ©rilleux engagements sur les vrais champs de bataille. La scĂšne du « Grand Inquisiteur » des « FrĂšres Karamazov » de DostoĂŻevski rappelle que le procĂšs intentĂ© au messager de l’évangile se poursuivra jusqu’à la fin du monde...

Le trĂšs modeste et divin tĂ©moignage d’Etty Hillesum
Dans l’antre de la mort du camp d’extermination nazi d’Auschwitz oĂč elle a Ă©tĂ© gazĂ©e en novembre 1943, Etty Hillesum s’est inlassablement vouĂ©e Ă  sauver Dieu en elle et dans le cƓur des autres : « Je vais t’aider, mon Dieu, Ă  ne pas t’éteindre en moi (
). Ce n’est pas toi qui peux nous aider, mais nous qui pouvons t’aider – et ce faisant nous nous aidons nous-mĂȘmes. C’est tout ce qu’il nous est possible de sauver en cette Ă©poque et c’est aussi la seule chose qui compte : un peu de toi en nous, mon Dieu. Peut-ĂȘtre pourrons-nous aussi contribuer Ă  te mettre au jour dans les cƓurs martyrisĂ©s des autres. (
). Tu ne peux pas nous aider, mais que c’est Ă  nous de t’aider et de dĂ©fendre jusqu’au bout la demeure qui t’abrite en nous. » (Etty Hillesum, Journal, 11 juillet 1942, Une vie bouleversĂ©e, Le Seuil, 1995, pp. 175-176). Le miracle de la rĂ©demption et de la rĂ©surrection, c’est faire en sorte que la vie l’emporte sur la mort et le nĂ©ant jusque dans les situations les plus dĂ©sespĂ©rĂ©es.

Jean-Marie Kohler



Article paru dans la revue Parvis n° 57, mars 2013

Respecter la priĂšre des autres


À quels critĂšres recourir pour apprĂ©cier la pertinence d’une priĂšre ? Qui peut juger ce qui Ă©mane du plus profond du cƓur d’autrui ? Comment dĂ©mĂȘler ce qui vient de l’homme et ce qui est inspirĂ© par Dieu ? Le respect et la modestie s’imposent absolument dans ce domaine, et tout particuliĂšrement quand il s’agit du passĂ© ou d’une culture diffĂ©rente. « Dieu est plus grand que notre cƓur » (1 Jn 3, 20).

La priĂšre change au fil de l’itinĂ©raire de chacun et en fonction de l’environnement. Bien que diffĂ©rentes dans leur contenu et leur expression, la priĂšre de l’enfant peut ĂȘtre aussi pertinente que celle de l’adulte, celle de l’ignorant peut valoir celle de l’érudit, et le plus primitif des hommes peut prier de la façon la plus sublime. Ce n’est pas le discours qui importe : « L’essentiel de la priĂšre n’est pas ce qui est dit, aimait Ă  rappeler Marcel LĂ©gaut, mais ce qu’on est ». Aussi diverses que soient nos conceptions de Dieu et nos religions, nous partageons tous la mĂȘme vie animĂ©e par la mĂȘme aspiration divine Ă  rendre le monde plus humain.

L’idĂ©al n’étant pas Ă  notre portĂ©e, la rĂ©alitĂ© comporte des dĂ©calages et des contradictions. Le croyant qui rĂ©cuse l’idĂ©e d’un Dieu interventionniste peut s’entendre formuler une priĂšre de demande - c’est si humain ! Et bien qu’il faille se libĂ©rer de toutes les aliĂ©nations, certaines formes rĂ©gressives de la religion, issues de l’enfance ou charismatiques par exemple, peuvent reprĂ©senter des points de dĂ©part ou des Ă©tapes incontournables. En nous rĂ©vĂ©lant nos carences, nos limites spirituelles nous ouvrent sur ce qui nous dĂ©passe.

Il n’en reste pas moins que certaines priĂšres sont insignifiantes, inappropriĂ©es, voire condamnables. Celles qui n’engagent pas celui qui les Ă©met ne sont que mots inutiles. Celles qui ne relĂšvent que d’arriĂšre-pensĂ©es intĂ©ressĂ©es sont contraires Ă  la dignitĂ© de l’homme et de Dieu. Et, au nom du respect dĂ» Ă  autrui et Ă  Dieu, il faut rejeter toutes les manipulations de la priĂšre exercĂ©es par les autoritĂ©s qui s’arrogent un pouvoir sur la conscience des croyants.

Jean-Marie Kohler



La pertinence actuelle de l'Ă©vangile

Journée de réflexion « Poursuivre », le 3 mai 2012 à Peltre


Cette intervention est introduite par une comparaison inĂ©dite portant sur le discours officiel de l’Église et les prĂ©occupations majeures de nos contemporains. Les dĂ©veloppements qui suivent reprennent, en les rĂ©organisant et en les complĂ©tant, des Ă©lĂ©ments dĂ©jĂ  exposĂ©s Ă  d’autres occasions et dĂ©jĂ  partiellement mis en ligne.

J’introduirai cette causerie en survolant deux Ă©vĂ©nements qui ont eu lieu quasi simultanĂ©ment en mars dernier Ă  Mulhouse et dans sa proche banlieue : une confĂ©rence de carĂȘme donnĂ©e par l’archevĂȘque de Strasbourg, et une rencontre suivie d’un forum sous l’égide du « Pacte civique » qui a pour devise « Inventer un futur dĂ©sirable pour tous ».

Le titre de la confĂ©rence de carĂȘme Ă©tait prometteur : « Avant d’évangĂ©liser, laissons-nous Ă©vangĂ©liser ». Pour ma part, j’avais naĂŻvement cru que l’Église commençait Ă  se rendre compte de l’inanitĂ© de ses habituels discours d’évangĂ©lisation, et qu’elle souhaitait se mettre Ă  l’écoute du monde, ou plutĂŽt Ă  l’écoute du Dieu qui chemine avec les humbles au milieu de nous. Je pensais qu’il allait ĂȘtre question de l’urgente nĂ©cessitĂ© d’apprendre, au contact des rĂ©alitĂ©s quotidiennes, en quoi consiste aujourd’hui concrĂštement la bonne nouvelle de la dĂ©livrance annoncĂ©e par JĂ©sus de Nazareth.

Le thĂšme de la rencontre de Kingersheim, « Changeons la sociĂ©tĂ© en changeant notre regard et nos relations humaines », Ă©tait Ă©galement trĂšs prometteur. Un thĂšme portĂ© par les multiples initiatives concrĂštes mises en Ɠuvre par une municipalitĂ© qui a dĂ©cidĂ©, depuis plusieurs annĂ©es, de privilĂ©gier la fraternitĂ© et le « mieux vivre ensemble » au sein d’une zone urbaine pĂ©riphĂ©rique, multiethnique et multiculturelle, plutĂŽt dĂ©favorisĂ©e. Des actions portant sur l’emploi, le logement, l’école, la convivialitĂ©, l’écologie, centrĂ©es sur la richesse de la mixitĂ© sociale, sur la reconnaissance mutuelle et le partage.

Devinez la suite. La confĂ©rence de carĂȘme sur la « nouvelle Ă©vangĂ©lisation », destinĂ©e Ă  l’ensemble des paroisses de Mulhouse, n’a rĂ©uni guĂšre plus de deux cents vieilles gens, tandis que la soirĂ©e organisĂ©e par la commune de Kingersheim a rassemblĂ© prĂšs d’un millier de jeunes adultes – une diffĂ©rence que ne suffit pas Ă  expliquer la prĂ©sence de Pierre Rabhi et de Jean-Baptiste de Foucauld Ă  Kingersheim. Beaucoup de nos contemporains restent dĂ©sireux de vaincre la fatalitĂ© qui menace notre avenir, dĂ©sireux de pouvoir se fier Ă  la vie : ils demeurent capables de se passionner pour la cause de l’homme.

Comment expliquer un tel dĂ©samour pour la religion et une aussi forte mobilisation pour dĂ©battre des valeurs humaines et de leur incarnation dans le quotidien des hommes ? L’archevĂȘque a prĂȘchĂ© la religion, l’autre rencontre s’est interrogĂ©e sur le vĂ©cu des hommes. Entre les deux, un gouffre que les bonnes intentions ne peuvent plus combler. Le forum qui a fait suite au dĂ©bat de Kingersheim, le lendemain, a mis en Ă©vidence la profondeur de ce gouffre : parmi les nombreux ateliers qui ont Ă©tĂ© spontanĂ©ment organisĂ©s sur la promotion d’un mieux-vivre ensemble, aucun n’a Ă©voquĂ© une Ă©ventuelle utilitĂ© de la religion. Est-ce l’évangile qui n’a plus de pertinence actuellement, ou est-ce la façon dont l’Église institutionnelle en parle et le vit ?

MĂȘme les croyants pressentent qu’il n’y a pas grand-chose Ă  attendre de la prĂ©dication des vĂ©ritĂ©s absolues qui, tirĂ©es des Écritures et de la Tradition par les autoritĂ©s ecclĂ©siastiques, n’ont pas besoin de frayer avec les hommes pour s’incarner parmi eux. LĂ  oĂč le vertical efface l’horizontal, tout a dĂ©jĂ  Ă©tĂ© dit, une fois pour toutes et de façon parfaite. Il ne reste qu’à rĂ©pĂ©ter, Ă  commenter et Ă  appliquer selon les encycliques. Mais ce langage ne convainc plus, et les VRP de la religion ou du Vatican (voyageurs-reprĂ©sentants-placiers) qui se prennent pour les ambassadeurs plĂ©nipotentiaires de Dieu n’ont plus guĂšre de crĂ©dit.

Les incantations du cantique K35-64 chantĂ© Ă  la confĂ©rence de carĂȘme illustrent l’autisme du discours de l’Église qui s’autoproclame « LumiĂšre des nations, chargĂ©e de la Parole » : « Église de ce temps, Église au cƓur du monde », « Église des pĂ©cheurs, Église de l’alliance », « Église bien-aimĂ©e, Église dans la grĂące », « Église de partout , Église des ApĂŽtres », « Église des martyrs, Église des prophĂštes », « Église de toujours, Église pour les hommes », etc. À la question « Entendras-tu ce que l’Esprit dit aux Églises ? », trop de fidĂšles sont tristes de devoir rĂ©pondre qu’ils n’entendent plus grand-chose de ce cĂŽtĂ©-là


Comment pouvons-nous « rencontrer le Christ » et « nous laisser toucher » par lui, comme cela nous a Ă©tĂ© demandĂ©, si ce n’est Ă  travers les relations humaines ? Comment l’Église peut-elle « lire les signes des temps », « annoncer un Royaume nouveau », « surmonter les obstacles » et « oser de nouveaux scĂ©narios d’évangĂ©lisation » sans ĂȘtre rĂ©ellement engagĂ©e dans le monde ? Que signifie « l’appel Ă  la saintetĂ© » s’il retentit en dehors des douloureux combats qui s’imposent dans le quotidien Ă  ceux qui dĂ©fendent la cause de l’homme ?

1. Une religion qui se marginalise

Dieu a-t-il déserté le monde ?

Il faut se garder de juger le monde de façon manichĂ©enne comme l’Église le fait trop souvent en se prĂ©sentant comme le bastion de Dieu face au matĂ©rialisme et l’égoĂŻsme contemporains, et en idĂ©alisant le passĂ©. Cette attitude mĂ©connaĂźt l’incarnation et fausse l’histoire, fait injure Ă  l’homme et Ă  Dieu. La chrĂ©tientĂ© n’a pas Ă©tĂ© plus Ă©vangĂ©lique que les sociĂ©tĂ©s d’aujourd’hui.

Depuis toujours, le monde charrie pĂȘle-mĂȘle le bien et le mal. D’une part, l’aspiration de la plupart des hommes Ă  vivre plus humainement et, d’autre part, la violence capable d’écraser et de tuer autrui, de piller et de dĂ©truire la nature. Mais, depuis toujours, c’est au niveau des forces dominantes que se cristallise la pire violence qui s’étend ensuite Ă  tout le corps social.

L’adversaire n’est jamais l’homme, ni mĂȘme la sociĂ©tĂ©, mais la puissance des logiques inhumaines imposĂ©es Ă  l’homme et Ă  la sociĂ©tĂ©. LĂ  se situe le mal, lĂ  est le lieu de nos combats pour faire advenir plus de justice, de paix et de bienveillance en ce monde. LĂ  se joue l’avenir de l’homme et de Dieu.

Dieu a-t-il dĂ©sertĂ© l’Église ?

Jean Decomps a bien rĂ©sumĂ© la situation actuelle en ces termes : « L'Église nous Ă©loigne de l’évangile, Ă  travers la recherche de pouvoir, Ă  travers son organisation hiĂ©rarchique, sa mĂ©fiance vis-Ă -vis des femmes, son juridisme doctrinal, son respect de ce qui se faisait autrefois, sa volontĂ© de rĂ©cupĂ©rer Ă  tout prix les intĂ©gristes ». De fait, le spectacle que l’Église offre au monde est non seulement anachronique et ridicule, mais aux antipodes des valeurs du Dieu dont elle se rĂ©clame - accoutrement et titres. Comment et pourquoi en sommes-nous arrivĂ©s lĂ  ?

« JĂ©sus a annoncĂ© le royaume, et c’est l’Église qui est venue ». Ce propos d’Alfred Loisy relevait la nĂ©cessitĂ© oĂč s’est trouvĂ©e l’Église primitive de s’organiser aprĂšs la dĂ©route du ministĂšre de JĂ©sus. Le maĂźtre ayant disparu dans les pires conditions et l’apocalypse ne s’étant pas produite comme annoncĂ©, il a fallu imaginer de nouvelles perspectives pour s’inscrire dans la durĂ©e. L’Église s’y est employĂ©e comme elle a pu, rĂ©habilitant le mariage et la procrĂ©ation, modifiant les modes de gestion des biens matĂ©riels et du pouvoir, et rĂ©Ă©valuant ses rapports avec le judaĂŻsme, etc. Il en est rĂ©sultĂ© de sĂ©rieux conflits, entre Paul et l’Église de JĂ©rusalem entre autres, mais les contradictions les plus profondes et les plus durables ne surgirent que plus tard, au IVĂšme siĂšcle, sous l’empereur Constantin.

En s’alliant Ă  l’Empire et en hĂ©ritant les biens et la puissance sociale du paganisme, l’Église est devenue l’alliĂ©e des puissants et des riches, acceptant d’ĂȘtre honorĂ©e et comblĂ©e jusqu’à dĂ©shonorer et dĂ©pouiller le Dieu dont elle se rĂ©clamait. L’évangile s’est transformĂ© en religion : l’Église a dĂ©veloppĂ© et manipulĂ© Ă  son profit la peur de Dieu et du diable, et a monnayĂ© l’accĂšs au salut dont elle s’est arrogĂ© le monopole. SĂ©duite par le pouvoir, elle a rĂȘvĂ© d’instaurer le rĂšgne politico-religieux d’un Christ-Roi hĂ©gĂ©monique.

Pour cĂ©lĂ©brer la gloire de Dieu selon les normes humaines, pour financer ses Ɠuvres missionnaires et caritatives, et pour imposer son influence sous le couvert du rĂšgne de Dieu, l’Église a toujours recherchĂ© l’appui des dominants et des possĂ©dants. Elle a Ă©tĂ© l’alliĂ©e et la complice de la royautĂ© sous l’ancien rĂ©gime, l’alliĂ©e et la complice des classes dirigeantes lors de la rĂ©volution industrielle, l’alliĂ©e et la complice des forces coloniales aprĂšs avoir absout des siĂšcles de rapine outre-mer et d’esclavagisme. Parmi ses trahisons rĂ©centes liĂ©es Ă  ce genre de collusion, citons la suppression des prĂȘtres ouvriers, l’étouffement de la thĂ©ologie de la libĂ©ration, et la mise en place d’une structure de pouvoir ecclĂ©siastique systĂ©matiquement rĂ©actionnaire.

Aujourd’hui, beaucoup de chrĂ©tiens Ă©touffent dans le carcan d'une institution ecclĂ©siastique Ă  bout de souffle, qui se raidit pour survivre dans ses formes anciennes. Mais de plus en plus nombreux sont, jusque parmi les clercs, ceux qui n'hĂ©sitent plus Ă  transgresser les normes obsolĂštes Ă©dictĂ©es par le MagistĂšre romain et qui, pour servir Dieu et leurs frĂšres selon l'Ă©vangile, choisissent d'obĂ©ir Ă  leur conscience plutĂŽt qu'Ă  se soumettre au droit canon. Partout en France, en Europe et sur les autres continents, un vent de renouveau s'est mis Ă  souffler pour enfanter le christianisme de demain. Comment nous libĂ©rer des entraves institutionnelles pour dire Dieu Ă  nos contemporains ?

Le moment n’est-il pas venu de renverser les murs, de lancer des ponts, d'ouvrir des voies nouvelles pour humaniser et diviniser le monde. Qui peut endiguer les vagues de l'ocĂ©an et emprisonner le vent ?

2. Le cƓur du message Ă©vangĂ©lique

Jésus de Nazareth et ses témoins

Qui Ă©tait JĂ©sus, ou plutĂŽt qu’a-t-il fait et dit au cours de sa vie ? Il a Ă©tĂ© prĂ©sentĂ© sous d’innombrables visages et masques contradictoires Ă  travers l’histoire : fondateur de religion ou maĂźtre de sagesse, rigoriste ou laxiste en matiĂšre religieuse et morale, conservateur ou rebelle au plan politique, rĂ©actionnaire ou rĂ©volutionnaire, champion des « forces du Bien » terrassant les « forces du Mal », etc. Les informations disponibles Ă  son sujet ont Ă©tĂ© instrumentalisĂ©es Ă  des fins dogmatiques et politiques, et ont servi Ă  fabriquer mille JĂ©sus selon les besoins.

Le personnage historique du prophĂšte de Nazareth est impossible Ă  cerner avec prĂ©cision, mais l’essentiel de son message nous est cependant connu. D’une part Ă  travers les Ă©vangiles qui ont relayĂ© les traditions orales se rĂ©fĂ©rant aux premiers tĂ©moins, et d’autre part Ă  la faveur de la crĂ©ativitĂ© que l’existence et la parole de JĂ©sus a engendrĂ©e par la suite. Retrouver JĂ©sus, ce n’est pas une affaire qui relĂšve du savoir (qui a-t-il Ă©tĂ©, qui est-il), mais de l’engagement (« suis-moi »). De fait, l’évangile a survĂ©cu Ă  toutes les trahisons et demeure jusqu’à ce jour lumiĂšre et ferment Ă  travers les engagements d’une multitude de tĂ©moins connus ou anonymes, dans l’Église et hors d’elle. Mais, problĂšme, il a Ă©tĂ© tellement banalisĂ© et instrumentalisĂ© au profit de la religion et de l’ordre social que le monde ne l’entend plus.

La subversion évangélique

C’est aux antipodes des logiques dominantes du monde que le Dieu rĂ©vĂ©lĂ© par JĂ©sus intervient dans le cƓur des hommes. Cette option le distingue de toutes les autres divinitĂ©s. Dieu de tous par un amour sans exclusive, il se singularise par un Ă©tonnant parti pris : il est d’abord le Dieu des rejetĂ©s, l’incroyable Dieu qui s’identifie aux victimes de la violence des hommes jusqu’à se laisser clouer nu sur un gibet – « scandale pour les juifs, folie pour les paĂŻens ».

Aussi l’évangile ne peut-il ĂȘtre que subversif : rĂ©vĂ©lation du mal qui Ă©crase les plus faibles, rĂ©sistance et combat en mĂȘme temps que bĂ©atitude. Loin de se borner au salut des Ăąmes, il invite Ă  lutter contre toutes les formes d’asservissement. De mĂȘme que MoĂŻse a libĂ©rĂ© les Juifs de l’esclavage en Égypte, qu’Amos, OsĂ©e et IsaĂŻe ont proclamĂ© la suprĂ©matie de la justice et de la misĂ©ricorde sur la religion, JĂ©sus a renversĂ© les fondements fallacieux des trĂŽnes et des autels pour Ă©lever l’homme Ă  sa vĂ©ritable dignitĂ© et Ă  sa libertĂ©.

Ses paraboles et ses bĂ©atitudes ont, dans le sillage de la rĂ©volution exaltĂ©e par le Magnificat, constituĂ© une des plus radicales subversions religieuses et politiques de l’histoire. Les puissants, les riches, les bien-pensants et les bien-priants seront devancĂ©s dans le royaume des cieux par ceux qui sont considĂ©rĂ©s comme les derniers des hommes. Le service et l’humilitĂ© l’emportent sur la puissance et la gloire. À la force est opposĂ©e la non-violence, et aux comptes est opposĂ©e la gratuitĂ©. JĂ©sus interdit de juger autrui, prescrit d’aimer les ennemis, subordonne le shabbat et la religion Ă  la vie humaine, ne fait pas la moindre allusion aux pratiques religieuses dans son Ă©noncĂ© des critĂšres du Jugement dernier.

Nous aurons beau travailler plus pour gagner plus, les ouvriers de la onziÚme heure seront payés comme ceux de la premiÚre. Tous les hommes sont égaux en dignité devant Dieu et entre eux, mais les premiÚres places sont promises aux laissés-pour-compte. DÚs lors, comment serons-nous accueillis dans cet étrange royaume, nous qui nous trouvons objectivement du cÎté des nantis ? La seule voie y donnant accÚs passe par le renoncement aux sécurités et ambitions égoïstes, par le détachement des avoirs et des pouvoirs pour une solidarité active avec les petits.

Soumission religieuse et combats pour la vie

La religion a tendance, en tant que systĂšme religieux, Ă  privilĂ©gier la soumission et la rĂ©signation : elle promet aux fidĂšles dociles Ă  la doctrine et Ă  la morale la rĂ©compense d’une survie Ă©ternelle au sortir de la « vallĂ©e des larmes » terrestre. Les combats dont elle parle reprĂ©sentent surtout des combats intĂ©rieurs portant Ă  lĂ©gitimer et Ă  renforcer l’obĂ©issance Ă  Dieu et Ă  ses reprĂ©sentants ecclĂ©siastiques et profanes.

Les combats que commande l’évangile sont autres, aussi bien au plan personnel que social. Il s’agit de combats pour l’existence personnelle et collective immĂ©diate, dans la perspective d’une anticipation du royaume de Dieu ici et maintenant. L’évangile exige de lutter pour la vie concrĂšte, pour le respect des droits individuels fondamentaux (nourriture, logement, emploi, santĂ©, Ă©ducation, citoyennetĂ©, libertĂ© de conscience, etc.), et pour le respect du droit des peuples (justice, paix, dĂ©fense des cultures, etc.) Ces combats s’inscrivent dans des rapports de force et constituent de ce fait, inĂ©vitablement, des combats politiques.

3. Comment l’évangile nous libĂšre

Nous libérer des aliénations religieuses

Face au mal et Ă  la mort

L’homme a toujours vĂ©cu dans la crainte de la nature et de ses semblables, et son histoire est d’abord une formidable histoire de lutte contre ses terreurs primitives. Elles ont muĂ©, mais elles n’ont pas disparu. AggravĂ©es par la menace d’une possible autodestruction de l’humanitĂ© et de la planĂšte, elles perdurent jusqu’à maintenant. Plus rien n’est sĂ»r : tout n’est que provisoire et relatif. D’oĂč le retour en force du religieux et de l’irrationnel - de l’astrologie aux prĂ©dictions de la fin du monde. La tendance compulsive Ă  l’épanouissement, l’hypertrophie de l’ego narcissique, ne sont peut-ĂȘtre que l’envers de l’angoisse originelle qui continue de hanter les hommes.

Que nous apporte l’évangile pour exorciser ces craintes ? À vrai dire, aucune assurance doctrinale ou rituelle, aucune garantie de salut par un savoir ou des procĂ©dures sacrĂ©es. Mais un exemple : celle d’un homme libre qui a su libĂ©rer les autres des maux qui les entravaient et qui, aprĂšs sa mort, continue cette Ɠuvre de libĂ©ration. Son Ă©vangile est la vĂ©ritĂ© la plus simple et la plus concrĂšte jamais apparue sous le soleil : une Parole qui se dit Ă  travers une pratique, qui enfante inlassablement la vie. Tout en considĂ©rant que le royaume de Dieu n’est pas de ce monde et ne le sera jamais, l’évangile affirme que ce royaume est dĂ©jĂ  lĂ  et pour l’éternitĂ©, advenant en tout lieu et en tout temps oĂč se manifeste l’amour.

Le mal subsiste, irrĂ©ductible et immensĂ©ment tragique. Nous parlons du sĂ©pulcre vide du ressuscitĂ© et nos tombeaux ne cessent de se remplir de cadavres. Et pourtant, nous croyons que le mal et la mort sont vaincus. JĂ©sus n’a pas cherchĂ© Ă  rĂ©soudre l’énigme de la souffrance, mais il a livrĂ© sa vie pour combattre le mal. Il a guĂ©ri les aveugles, les paralytiques et les lĂ©preux, libĂ©rĂ© les possĂ©dĂ©s. PrĂȘchant la misĂ©ricorde et le pardon, il a dĂ©liĂ© et dĂ©verrouillĂ©, brisĂ© les clivages et renversĂ© les murs, ouvrant Ă  chaque homme la perspective de pouvoir accĂ©der Ă  sa plĂ©nitude et Ă  son bonheur par delĂ  les fautes et la culpabilitĂ© que charrient nos existences. Il a dĂ©nouĂ© ce qui Ă©tait nouĂ©, dĂ©sentravĂ© ce qui Ă©tait entravĂ©. C’est en cela que consistĂšrent ses miracles, le reste n’étant qu’une affaire d’époque.

Le fond de l’ĂȘtre est amour : l’évangile invite Ă  se fier Ă  la vie, Ă  y puiser espĂ©rance et courage, Ă  se laisser porter par la tendresse qui habite au plus profond de chacun, en dessous de nos peurs, Ă  patienter et Ă  pardonner jusqu’à l’impardonnable. Se fier Ă  la vie est pour tous les humains la condition premiĂšre et incontournable de la vie - hors de lĂ  est la mort. Cette confiance ne s’explique pas et n’explique rien, mais elle rachĂšte tout en nous et autour de nous. Donner corps Ă  l’amour, c’est recrĂ©er et sauver le monde.

Une liberté absolument souveraine

C’est avec une imprenable libertĂ© dans ses paroles et ses actes que JĂ©sus a annoncĂ© et opĂ©rĂ© la dĂ©livrance. Pour aller Ă  ceux qui avaient besoin d’ĂȘtre libĂ©rĂ©s du mal qui les tenait, il n’a pas hĂ©sitĂ© Ă  frĂ©quenter le rebut de la sociĂ©tĂ©, les malades dĂ©clarĂ©s impurs, les traitres tirant profit de l’occupation romaine, les femmes se livrant Ă  la dĂ©bauche. Ce n’étaient pas seulement de mauvaises frĂ©quentations, c’était contraire Ă  la religion et aux lois qui en dĂ©coulaient.

Il est allĂ© son chemin Ă  ses risques et pĂ©rils, sans craindre les condamnations d’un systĂšme politico-religieux fondĂ© sur la Loi et les clivages entre le pur et l’impur, le sacrĂ© et le profane. Ce faisant, il a inaugurĂ© un nouvel ordre du monde, celui annoncĂ© les prophĂštes juifs pour les temps messianiques, une initiative infiniment plus radicale et plus vaste que s’il avait simplement fondĂ© une nouvelle religion pour la substituer au Temple et au sacerdoce d’IsraĂ«l.

Cet incroyable pouvoir d’opĂ©rer des miracles, JĂ©sus l’a transmis Ă  ses disciples pour qu’ils en usent Ă  leur tour en son nom. Il nous a donnĂ© le pouvoir de nous relever aprĂšs nos chutes, de relever ceux tombent autour de nous, de rendre leur humanitĂ© Ă  ceux qui l’ont perdue. Il nous a donnĂ© le pouvoir de revivre aprĂšs avoir tout perdu et de ramener Ă  la vie ceux que le malheur a terrassĂ©s. Tel est, selon l’évangile, le pouvoir de ressusciter les morts et de transfigurer le monde.

L’apĂŽtre Paul en a conclu que la communion au mystĂšre de la vie, de la mort et de la rĂ©surrection de JĂ©sus confĂšre au disciple du Christ une souveraine et dĂ©finitive autonomie par rapport Ă  toutes les puissances profanes et religieuses. Le chrĂ©tien n’est plus l’esclave de la Loi, soumis Ă  l’obligation de la circoncision et aux interdits alimentaires, ou Ă  une quelconque autre contrainte. Tout lui est permis s’il vit dans l’amour – ce que St Augustin a traduit par « Aime, et fais ce que tu veux ! » Une affirmation soigneusement oubliĂ©e par la religion qui n’a cessĂ© de multiplier les rĂšgles morales et religieuses, et de les assortir de menaces et de condamnations jusqu’à hypothĂ©quer l’éternitĂ© !

LibĂ©rĂ© des aliĂ©nations religieuses par l’évangile, le chrĂ©tien se tient debout devant Dieu et devant les hommes. Toutes les servitudes religieuses sont abolies et sa libertĂ© reflĂšte la transfiguration que l’amour opĂšre au sein de la crĂ©ation. Le terrible Dieu tout-puissant des croyances antiques est mort sur le Golgotha, et le « Dieu pervers » dĂ©noncĂ© par Maurice Bellet, inquisiteur et meurtrier sous couvert d’amour, est Ă  son tour dĂ©finitivement dĂ©masquĂ©.

Face aux contraintes institutionnelles

Comment s’articulent aujourd’hui la dimension mystique et la dimension sociologique de l’Église ? LĂ  encore, l’évangile tranche et libĂšre du pouvoir abusif que l’Église impose en usurpant la place de Dieu. Notre Dieu est un Dieu qui dĂ©livre et sauvegarde ceux qui se fient en lui, loin du Dieu tout-puissant qui veut avant tout ĂȘtre obĂ©i, ĂȘtre louĂ© et flattĂ© comme un monarque par une structure religieuse Ă  sa dĂ©votion. Point n’est besoin de disserter longuement, d’invoquer les droits liĂ©s Ă  la succession apostolique, les savoirs thĂ©ologico-mĂ©taphysiques et les rites magico-religieux censĂ©s assurer notre salut. En rĂ©alitĂ©, l’Église ne vit que lĂ  oĂč les hommes vivent l’évangile, et nulle part ailleurs.

Les cĂ©rĂ©monies qui constituent la principale activitĂ© sociale de l’Église ne tĂ©moignent guĂšre de l’évangile. Construites sur le modĂšle des cultes royaux et rutilantes d’un apparat dĂ©suet, nos grandes liturgies appellent les condamnations dĂ©jĂ  Ă©noncĂ©es par les prophĂštes d’IsraĂ«l : « Cessez de m’importuner avec vos offrandes, car – parole de YahvĂ© – vos sacrifices me rĂ©pugnent, votre religion me dĂ©goute. Je ne supporte plus vos fĂȘtes et vos pĂšlerinages. Quand vous Ă©tendez vos mains pour vos priĂšres, je dĂ©tourne les yeux et je ne vous Ă©coute pas. Éloignez de moi le brouhaha de vos cantiques et le tintamarre de vos harpes
 Ce que je veux, c’est le droit et la justice. » De fait, nos grand-messes confortent un ordre social qui maltraite les dĂ©shĂ©ritĂ©s de façon encore plus atroce que du temps d’Amos et d’IsaĂŻe, et ce au su et au vu de nous tous.

Quand les Églises mĂ©connaissant la souffrance du monde et son aspiration Ă  la libĂ©ration, quand leur dogmatisme et leur ritualisme obsessionnels les mĂšnent Ă  Ă©touffer leurs fidĂšles, quand elles en viennent Ă  trahir l’évangile pour servir leur propre puissance et leur propre gloire, ou plus banalement pour survivre Ă  tout prix, mieux vaut quitter les sanctuaires pour les parvis et les quartiers oĂč se jouent, sans acception de religion, le salut des petits et l’avenir du christianisme.

Comment, dans cette situation, demeurer fidĂšle sans trahir ? « Ne repousse pas du pied la pirogue qui t’a permis de traverser le fleuve » dit un proverbe malgache. Cultivons donc la gratitude que nous devons Ă  l’Église pour ce que nous avons reçu d’elle en dĂ©pit de tout. Mais ce sans nostalgie du passĂ© rĂ©volu, et sans oublier l’urgence des combats actuels. TĂąchons d’accompagner, autant que possible, les formes de vie qui disparaissent. Assurons les soins palliatifs Ă  ceux qui en ont besoin et qui y ont droit, mais n’oublions pas que l’avenir se joue ailleurs : dans les maternitĂ©s oĂč s’enfante la vie inĂ©dite de demain.

Nous libérer des logiques dominantes

Renoncer Ă  l’aviditĂ© de possĂ©der et de dominer

La Bible juive considĂ©rait la richesse comme une bĂ©nĂ©diction divine rĂ©compensant les riches de leur bonne conduite, Ă©tant entendu qu’une partie de leurs biens devait ĂȘtre consacrĂ©e aux indigents. Divers textes, notamment prophĂ©tiques et sapientiaux, relevaient cependant que le dĂ©pouillement permet aux dĂ©shĂ©ritĂ©s d’entrevoir un horizon spirituel plein de promesses. DĂ©tachĂ©s des avoirs et dĂ©nuĂ©s d’orgueil, les anawim (« pauvres de Yahweh ») avaient, selon ces Ă©crits, une plus grande capacitĂ© que les nantis de s’ouvrir Ă  la connaissance et aux inspirations de Dieu.

JĂ©sus a partagĂ© cette spiritualitĂ© et l’a recommandĂ©e Ă  ses disciples : « Heureux les pauvres en esprit, car le Royaume des cieux est Ă  eux ». Il a durement stigmatisĂ© l’attrait de l’argent et les mauvais riches : « Il est plus facile Ă  un chameau de passer par le chas d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume des cieux ». S’identifiant aux plus dĂ©munis - « Ce que vous faites aux plus petits d’entre les miens, c’est Ă  moi que vous le faites » -, il a proclamĂ© que le Jugement dernier ne portera que sur la sollicitude manifestĂ©e Ă  l’égard des malheureux.

Tant que la richesse et l’ordre social sont subordonnĂ©s Ă  l’épanouissement de la vie, ils sont fĂ©conds et l’exercice des pouvoirs qui s’y rattachent est indispensable. Mais l’histoire met en Ă©vidence que les hommes ont une irrĂ©pressible tendance Ă  pervertir l’ordre en un systĂšme d’asservissement pour assouvir leur envie d’accaparer et de dominer. Rares sont ceux qui ne se laissent pas aller au dĂ©sir de puissance pour se dĂ©fendre et accroĂźtre leur maĂźtrise sur les ĂȘtres et les choses. ApprochĂ© par le diable dans le dĂ©sert de JudĂ©e, JĂ©sus a lui-mĂȘme subi cette tentation.

La conversion Ă©vangĂ©lique consiste Ă  Ă©radiquer l’envie de richesse et de puissance. Le pouvoir ne peut ĂȘtre recherchĂ© ou acceptĂ© que pour servir, non pour le prestige ou les avantages tangibles qui l’accompagnent d’ordinaire. Aucun ordre religieux ou social ne peut s’imposer au nom d’une quelconque autre valeur ou vĂ©ritĂ© que le service. L’amour est l’unique vĂ©ritĂ© transcendante, et cette vĂ©ritĂ© ne se dĂ©voile que dans la bienveillance et le dĂ©vouement envers autrui. La vertu de pauvretĂ© et le renoncement aux stratĂ©gies de domination prĂȘchĂ©s par JĂ©sus demeurent par consĂ©quent des valeurs essentielles.

Mais les temps ont changĂ©. À l’origine, l’éthique Ă©vangĂ©lique a Ă©tĂ© plus personnelle et religieuse que sociale et politique. Les croyances apocalyptiques commandaient le dĂ©dain des richesses et une relative indiffĂ©rence Ă  l’égard de la justice sociale. À quoi bon amasser des biens ou vouloir changer l’ordre de la sociĂ©tĂ© si Dieu lui-mĂȘme pourvoit aux besoins de ses enfants comme Ă  ceux des oiseaux du ciel et des lys des champs ? Ne consolera-t-il pas lui-mĂȘme les dĂ©shĂ©ritĂ©s quand il leur rendra justice ?

La pauvretĂ© actuelle est trĂšs diffĂ©rente de celle vĂ©cue dans la Palestine d’il y a deux mille ans, au sein d’une sociĂ©tĂ© rurale se fiant Ă  la providence, subsistant de peu et solidaire, faiblement politisĂ©e et attendant la fin du monde. Loin de la pauvretĂ© que les pauvres d’autrefois pouvaient valoriser, la misĂšre qui broie aujourd’hui les quatre cinquiĂšmes de l’humanitĂ© dĂ©truit l’ensemble des valeurs humaines en mĂȘme temps qu’elle compromet la survie matĂ©rielle, suscitant frustrations et haines, terrorisme et guerres.

L’option prĂ©fĂ©rentielle pour les pauvres

Pour remĂ©dier Ă  l’ordre injuste, il ne suffit pas de stigmatiser les puissants et les riches dans des encycliques et en chaire. Il faut Ă©valuer les mĂ©canismes socioĂ©conomiques et prendre les engagements qui s’imposent en consĂ©quence au plan politique. Si la doctrine sociale de l’Église se contente de dĂ©noncer l’ordre dominant tout en craignant de le bouleverser, elle ne sert Ă  rien.

La vocation de l’Église n’est pas de se transformer en parti politique ou en agence humanitaire. Elle est d’annoncer l’évangile et d’en tĂ©moigner par ses pratiques en tant qu’institution et Ă  travers les engagements de ses fidĂšles. Ce qui est attendu d’elle, ce sont des paroles et des actes prophĂ©tiques de dĂ©livrance pour aujourd’hui dans le sillage de JĂ©sus, en donnant la prioritĂ© aux plus vulnĂ©rables et en assumant les risques de ce choix. Au-delĂ  d’une Ă©thique individuelle repliĂ©e sur la perfection, l’esprit de pauvretĂ© commande une solidaritĂ© effective avec les exclus. BĂątir une sociĂ©tĂ© plus juste et plus fraternelle exige une attitude rĂ©solument combative.

Face Ă  l’inĂ©gale rĂ©partition des richesses et des pouvoirs, l’objectif n’est pas de ramener l’inconditionnelle exigence de justice au fantasme d’une impossible Ă©galisation immĂ©diate de tous les niveaux de vie – le siĂšcle passĂ© a montrĂ© Ă  quels crimes peut aboutir ce genre de dĂ©lire. Mais l’objectif est de rejeter les classifications qui hiĂ©rarchisent les catĂ©gories sociales, les races, les religions et les civilisations en vue justifier les privilĂšges et les exclusions. « Il n’y a plus ni Juifs ni Grecs, ni esclaves ni hommes libres, ni hommes ni femmes... » L’évangile exige de reconnaĂźtre et de traiter l’autre comme un frĂšre et de partager avec lui.

Ce n’est pas la pĂ©nurie qui crĂ©e l’inĂ©galitĂ© et l’injustice. La planĂšte produit assez de biens pour nourrir l’ensemble de sa population, et elle peut en produire davantage encore. Si la majoritĂ© de l’humanitĂ© souffre de la faim, c’est parce les nantis volent aux pauvres la part des biens communs qui leur revient. Maintenir leur niveau de vie et l’accroĂźtre indĂ©finiment est leur seule prĂ©occupation. L’idĂ©ologie du dĂ©veloppement ne sert bien souvent que de couverture commode pour imposer le modĂšle et les intĂ©rĂȘts dominants.

Partout, les terres sont enlevĂ©es aux petits, les cĂ©rĂ©ales sont stockĂ©es pour servir la spĂ©culation financiĂšre, les biocarburants passent avant la nourriture, l’endettement imposĂ© aux pauvres enrichit les prĂȘteurs et Ă©touffe les dĂ©biteurs, les mĂ©dias sont dĂ©voyĂ©s au bĂ©nĂ©fice des intĂ©rĂȘts du camp qui oppresse et exploite, qui exclue ceux que les nouvelles technologies rendent inutiles. MĂ» par le seul appĂąt du profit, le capitalisme nĂ©o-libĂ©ral se rĂ©vĂšle d’une inhumanitĂ© prĂ©datrice d’une ampleur encore jamais atteinte.

Tous les hommes attachĂ©s aux valeurs humaines et Ă  l’avenir de l’humanitĂ©, et les chrĂ©tiens tout particuliĂšrement, doivent se mobiliser contre l’iniquitĂ© rĂ©gnante. Pour secourir leurs semblables maltraitĂ©s et les peuples crucifiĂ©s, il faut renverser le systĂšme totalitaire qui, sous les couleurs trompeuses du consumĂ©risme et de la libertĂ©, impose des structures et une idĂ©ologie mortifĂšres. Il n’y a pas de « grand soir » en vue, mais l’évangile ouvre sur une rĂ©volution permanente sous le souffle de l’Esprit.

Conclusion : Pour une éthique universelle de la libération

Une Parole incarnée

LibĂ©rĂ© des contraintes idĂ©ologiques et institutionnelles, le chrĂ©tien n’est pas mĂ©tamorphosĂ© en extraterrestre Ă  la faveur d’une opĂ©ration tabula rasa tous azimuts. L’évangile lui assure un ancrage dans le concret singulier et relatif de l’histoire. Sa libĂ©ration se traduit au contraire par un retour sans rĂ©serve Ă  l’humain dans toutes ses dimensions, et plus prĂ©cisĂ©ment aux urgences de l’humanitĂ©. Une dĂ©marche qui vise Ă  rendre l’évangile au monde, ou plutĂŽt Ă  lire et Ă  dĂ©couvrir l’évangile dans le monde.

L’Église s’est construite progressivement dans le cadre des possibilitĂ©s de chaque lieu et de chaque Ă©poque, non dans l’absolu. Le seul critĂšre d’identitĂ© qui la dĂ©finit est l’inspiration qui la porte Ă  faire rayonner l’évangile. Aucune de ses modalitĂ©s anciennes ne reprĂ©sente une forme parfaite et achevĂ©e du christianisme qu’il suffirait de reproduire ou d’imiter. La structure ecclĂ©siastique qui a chosifiĂ© la Parole de Dieu et sacralisĂ© ses institutions est en train de mourir. Mais l’Église ne se rĂ©duit pas Ă  cette forme pĂ©rimĂ©e.

Il faut inventer de nouveaux langages et de nouvelles institutions pour que « le chemin, la vĂ©ritĂ© et la vie » redeviennent reconnaissables aprĂšs avoir Ă©tĂ© encombrĂ©s et grimĂ©s. La Parole ne peut pas se dire sans langage et il n’y a pas de vie humaine possible sans institutions. Pour chanter l’amour, il faut des mots, et pour le mettre en Ɠuvre, il faut des institutions capables de l’inscrire dans la durĂ©e. Personne n’imagine qu’un enfant peut grandir hors d’un langage et d’un environnement institutionnel, quelles que soient les limites de l’un et de l’autre. Le monde renaĂźt chaque jour, et il doit en aller de mĂȘme pour l’Église.

À nous de reconnaĂźtre JĂ©sus tel qu’il chemine dans notre monde, et de bĂątir de nouvelles formes de rencontre et de partage capables de l’accueillir et de rĂ©unir ceux qui veulent le suivre. À nous d’inventer de nouveaux langages et de nouvelles institutions dans le pĂ©rimĂštre sociologique de l’Église lĂ  oĂč cela s’avĂšre possible, ou hors de lĂ  en toute sĂ©rĂ©nitĂ© et joie.

Dimension universelle de l’évangile

La sĂ©cularisation et la mondialisation ont favorisĂ© le dĂ©veloppement du pluralisme. Cette Ă©volution s’est accompagnĂ©e d’une extraordinaire diffusion des valeurs Ă©vangĂ©liques et ouvre des perspectives inattendues. Sans minimiser la spĂ©cificitĂ© de l’enseignement de JĂ©sus, il apparaĂźt que ces valeurs ne sont pas l’apanage du christianisme. Elles sont apparues bien avant et peuvent se retrouver sous des formes plus ou moins explicites et accomplies dans d’autres cultures ou religions et dans le monde sĂ©cularisĂ©. La Parole a prĂ©existĂ© au monde.

Dieu n’est pas avare de ses dons, et l’évangile a un caractĂšre d’universalitĂ© au diapason des valeurs que vĂ©hicule le fond intime du cƓur humain. Il y a lĂ  une pierre d’attente non seulement pour le dialogue interreligieux, mais aussi pour dialoguer et collaborer avec tous ceux qui croient en l’homme, qu’ils aient ou non une religion. Pourquoi ne pas reconnaĂźtre que l’athĂ©isme lui-mĂȘme tĂ©moigne parfois plus que les Églises des valeurs Ă©vangĂ©liques, et ce jusqu’à devoir combattre les institutions ecclĂ©siastiques Ă  l’occasion ?

Loin de n’ĂȘtre qu’un loup pour son semblable, l’homme est fonciĂšrement dĂ©sireux de transmettre la vie et d’aimer, capable de contribuer ainsi Ă  sauver Dieu en chacun et Ă  sauver l’humanitĂ©. Refuser en soi et autour de soi le mensonge et la haine qui tuent, pardonner les offenses et renouer les liens brisĂ©s, porter secours aux ĂȘtres qui sont dans la dĂ©tresse, persĂ©vĂ©rer dans cette voie malgrĂ© les difficultĂ©s et les Ă©checs, c’est tĂ©moigner de l’amour qui se blottit incognito en tout homme en dĂ©pit du mal, c’est faire Ɠuvre divine. La dynamique du combat Ă©vangĂ©lique est portĂ©e par la vie.

C’est au plus profond de la relation Ă  autrui que chacun reçoit et transmet la Parole qui est Ă  l’origine de l’humanitĂ© et ne cesse de la fonder. À l’opposĂ© de l’obsession infantile d’une solitude toute-puissante, la relation Ă  l’autre est le lieu oĂč s’enracinent et se dĂ©veloppent la vie et sa vĂ©ritĂ©. Cette relation est toujours attente et don rĂ©ciproques, libre par rapport Ă  tout avoir et Ă  toute domination. C’est en elle que l’homme apprend Ă  recevoir, puis Ă  donner et Ă  se donner. En mĂȘme temps que l’évangile invite Ă  reconnaĂźtre l’impuissance humaine Ă  maĂźtriser l’infini inscrit en l’homme, il donne Ă  entrevoir cet infini et la trame qu’il tisse dans le quotidien, et il permet de participer Ă  ce travail.

Le sens des combats de libĂ©ration menĂ©s au nom de l’évangile se trouve en amont de ces combats en mĂȘme temps que dans leur mise en Ɠuvre avec les autres. L’évangile ne surajoute pas du sens Ă  nos combats : il est le sens de nos combats Ă  leur racine et dans toutes leurs dimensions, et le lieu de nos partages avec les autres, priĂšre et action.

Jean-Marie Kohler



Les pauvres sont l’Église (entretiens avec Gilles Anouil)

Joseph Wresinski
Paris, Le Cerf et Quart Monde, 2011 (édition originale publiée par Le Centurion en 1983)


Le pĂšre Joseph Wresinski, fondateur d’ATD Quart Monde, affirme que lĂ  oĂč se trouvent les plus misĂ©rables et les plus mĂ©prisĂ©s des hommes, lĂ  sont aussi JĂ©sus-Christ et son Église, et que par lĂ  advient le salut. ExposĂ©s aux outrages et Ă  la mort dans le sillage de la Passion, les exclus sont appelĂ©s Ă  lutter pour leur vie et leur dignitĂ©, et Ă  tĂ©moigner de la possibilitĂ© d’une dĂ©livrance pour eux et pour tous les humains - lueur de l’aube pascale pour les chrĂ©tiens. Quand le moindre des hommes est abaissĂ© ou relevĂ©, c’est l’humanitĂ© entiĂšre qui est humiliĂ©e ou relevĂ©e. Ce livre expose avec pudeur comment cette conviction s’est incarnĂ©e chez les pauvres par delĂ  toute rĂ©fĂ©rence religieuse.

La description de la dĂ©tresse du quart-monde apporte Ă  travers ces entretiens avec Gilles Anouil un Ă©clairage poignant sur la situation des plus dĂ©munis. Loin des « bons pauvres » que les Ăąmes charitables aiment Ă  secourir pour soulager leur conscience, les laissĂ©s-pour-compte sont communĂ©ment assimilĂ©s Ă  un rebut dĂ©rangeant et irrĂ©cupĂ©rable que la sociĂ©tĂ© stigmatise et rejette, et eux-mĂȘmes se dĂ©valorisent. Mais le regard portĂ© sur eux par Wresinski rĂ©vĂšle leur humanitĂ©, leur grandeur et leur vulnĂ©rabilitĂ©, leurs blessures et leurs faiblesses. À la merci de la cruelle indiffĂ©rence d’une sociĂ©tĂ© inique, ils ont en commun le vĂ©cu de leur souffrance et, en dĂ©pit des prĂ©jugĂ©s qui les excluent, une profonde aspiration Ă  rejoindre la sociĂ©tĂ© pour se libĂ©rer de leur malheur.

Wresinski affirme que ce milieu forme « un peuple » du point de vue sociologique, organiquement composĂ© de « familles » qui en assurent la survie. Bien que dĂ©chirĂ© par la misĂšre, ce peuple peut et doit prendre lui-mĂȘme en main son destin, dit le fondateur d’ATDQM. L’assistance offerte par les structures dominantes ne reprĂ©sente selon lui qu’un cadeau empoisonnĂ© qui entĂ©rine et accentue l’impuissance liĂ©e au dĂ©nuement, et qui conduit en fin de compte Ă  criminaliser la pauvretĂ©. Pour combattre cette misĂšre, ATDQM compte d’abord sur les « militants » de sa base, mais a crĂ©Ă© Ă  leurs cĂŽtĂ©s un corps de « volontaires » qui partagent la souffrance des exclus et leur volontĂ© de l’éradiquer, et le mouvement mobilise Ă  son service des « alliĂ©s » qui constituent un dispositif extĂ©rieur de recherche, de formation et d’appui.

L’appellation « sous-prolĂ©taire » empruntĂ©e par Wresinski Ă  la terminologie marxiste situe la couche sociale au sein de laquelle intervient ATDQM, mais lĂ  s’arrĂȘtent les convergences avec le marxisme. Le « lumpenproletariat » n’intĂ©ressait pas Marx qui le jugeait instable et inefficace pour la lutte des classes, et Wresinski a toujours dĂ©noncĂ© la violence qu’il estimait contraire Ă  l’évangile et nĂ©faste pour les pauvres, notamment celle du communisme. Cette divergence explique les rĂ©serves catĂ©goriques exprimĂ©es dans ce livre Ă  propos de la thĂ©ologie de la libĂ©ration sud-amĂ©ricaine. Pour faire cesser le rĂšgne de la cupiditĂ© et du cynisme des puissants, le dĂ©vouement personnel est prĂ©fĂ©rĂ© aux rapports de force des grandes structures.

Le parti-pris du fondateur d’ATDQM de rester libre en Ă©vitant de se solidariser avec telle ou telle force de la sociĂ©tĂ© ou de l'Église peut paraĂźtre lĂ©gitime dans son principe, mais il soulĂšve d'Ă©pineux problĂšmes pratiques. Éviter de se fourvoyer dans les contradictions des rĂ©alitĂ©s sociales sans se rĂ©fugier dans l’utopie n’est pas toujours aisĂ©. Comment nĂ©gocier et collaborer avec les pouvoirs Ă©tablis sans se compromettre et finir par trahir parfois ? Pourquoi mĂ©connaĂźtre que les privilĂ©giĂ©s peuvent sciemment se dĂ©sintĂ©resser des autres et s’obstiner coĂ»te que coĂ»te dans leur Ă©goĂŻsme ? Concernant l'Église, peut-on se positionner correctement par rapport Ă  l’incontournable et lourd appareil institutionnel en privilĂ©giant systĂ©matiquement la reprĂ©sentation idĂ©alisĂ©e que cet appareil entretient Ă  son profit ? Viser haut ne met pas toujours Ă  l’abri des ambiguĂŻtĂ©s qui rĂšgnent Ă  ras de terre.

Si "les pauvres sont l'Église" comme le proclame Wresinski, il n’est par contre pas possible d’affirmer, en inversant les termes, que l'Église qui a Ă©touffĂ© la thĂ©ologie de la libĂ©ration en AmĂ©rique latine a Ă©tĂ© l'Église des pauvres. LĂ -bas comme ailleurs bien souvent, l’Église a incontestablement Ă©tĂ© plus proche des puissants et des riches. Au reste, existe-t-il une organisation qui peut prĂ©tendre incarner les desseins de Dieu ? Comment servir l’évangile en toute libertĂ© en s’accommodant de structures qui en abusent Ă  des fins douteuses ? Et le message Ă©thique de JĂ©sus peut-il ĂȘtre portĂ© par des vecteurs apolitiques alors qu’il est aussi intrinsĂšquement politique que spirituel ? Cet ouvrage fournit une opportune occasion pour poser ces questions Ă  frais nouveaux en interrogeant ATD Quart Monde sur son histoire rĂ©cente et son expĂ©rience actuelle.

Jean-Marie Kohler



Le fait JĂ©sus

Philippe Lestang, Actes Sud, 2012


« Vivre le christianisme comme quelque chose de fraternel et de modeste, dans un dialogue avec tous les hommes » - y a-t-il plus belle invitation Ă  la lecture que cet exergue ? L'ouvrage contient d'excellentes pages, notamment sur la nature obsolĂšte de nombreuses croyances. Ce n’est pas sans quelque audace que Philippe Lestang fait le mĂ©nage, contestant nombre de doctrines qui continuent Ă  ĂȘtre imposĂ©es par une Église apparemment incapable de prendre en compte les avancĂ©es de l'humanitĂ© au plan des connaissances scientifiques - qu'elles soient physiques ou humaines. S’appuyant sur une documentation et une rĂ©flexion solides, l’auteur s’oppose aux positions obscurantistes qui s'obstinent Ă  refuser que les Ă©crits du Nouveau Testament soient justiciables de la mĂȘme approche hermĂ©neutique que l'Ancien. Ce qu’il dit du pĂ©chĂ© originel, du sacrifice et de l'instrumentalisation de la culpabilitĂ© par la religion est Ă©galement trĂšs pertinent, et il a raison d'insister sur le fait que l'Ă©ternitĂ© se joue ici et maintenant.

D'autres analyses proposĂ©es dans cet ouvrage appellent par contre de sĂ©rieuses rĂ©serves. D'une façon gĂ©nĂ©rale, la dĂ©marche apparaĂźt plus subjective qu'objective, et ce bien qu’elle se rĂ©clame de la raison universelle. De type piĂ©tiste et marquĂ©e par une tendance apologĂ©tique trĂšs catho, elle est fort Ă©loignĂ©e des reprĂ©sentations, des souffrances et des espoirs de la sociĂ©tĂ© contemporaine. Comment peut-on parler des exigences de la foi dans le monde actuel en privilĂ©giant les problĂšmes doctrinaux au dĂ©triment des implications sociales, Ă©conomiques et politiques de l'Ă©vangile ? Les questions concernant les anges, le purgatoire, la prĂ©sence rĂ©elle ou la succession apostolique s’avĂšrent aujourd’hui bien secondaires – c’est le moins que l’on puisse dire. D’autre part, non seulement le recours au paranormal ne convainc pas, mais ce type d'approche compromet toute interprĂ©tation spirituelle et thĂ©ologique des miracles opĂ©rĂ©s par JĂ©sus, et Ă©carte la possibilitĂ© d'opĂ©rer Ă  sa suite de semblables miracles selon ses instructions.

Mais il y a plus grave. Les reprĂ©sentations de Dieu et de JĂ©sus-Christ vĂ©hiculĂ©es par Philippe Lestang sont certes conformes aux doctrines hĂ©ritĂ©es que le MagistĂšre catholique continue Ă  prĂȘcher imperturbablement, mais elles posent aujourd’hui des problĂšmes qui semblent avoir Ă©chappĂ© Ă  l’auteur. Si Dieu est tout-puissant, on ne peut pas comprendre qu'il abandonne au malheur tant d’hommes, dont beaucoup d’innocents, pour ne se prĂ©occuper que de ses Ă©lus Ă  l'aune de leurs priĂšres – la sĂ©lection des miraculĂ©s au sein de la foule broyĂ©e par les tremblements de terre laisse pantois, etc. Si par contre Dieu n'est pas tout-puissant, ce que le Golgotha nous enseigne clairement, il faut en tirer les conclusions qui s'imposent et ne pas s'arrĂȘter Ă  mi-chemin - c'est la voie ouverte par l'apĂŽtre Paul quand il parle de « scandale pour les juifs et folie pour les paĂŻens ». Non seulement l’évangile enseigne que le Dieu des chrĂ©tiens est radicalement diffĂ©rent du dieu mĂ©taphysique des philosophes et des scientifiques, mais il n’est nullement Ă©vident que l'accĂšs au second puisse mener au premier.

Et pour ce qui est du Christ, il ne semble pas possible d’en rendre compte Ă  travers le « fait JĂ©sus » comme prĂ©tend le faire Philippe Lestang. Le scientifique dont l’auteur revendique le statut outrepasse en l’occurrence le domaine de ses compĂ©tences, et le croyant auquel il s’identifie assimile la foi Ă  un savoir alors qu’elle est d’une autre nature, inaccessible par la voie scientifique. Il ne s'agit pas d'un « fait » qu'il serait possible d'Ă©tablir par des arguments rationnels dans la signification qui est celle que nous lui donnons dans la foi. L'individu historique de JĂ©sus a lui-mĂȘme Ă©tĂ© dĂ©passĂ© par la dimension christique dans laquelle s'est inscrite son existence terrestre, et nous ne pouvons pas plus embrasser aujourd'hui cette dimension que nos prĂ©dĂ©cesseurs dans la foi ne l'ont pu Ă  travers les Ăąges. MĂȘme en supposant que l’individu JĂ©sus puisse ĂȘtre cernĂ© par une nouvelle approche historique, vaine supposition, cette approche ne donnerait pas accĂšs au mystĂšre du Christ qui transcende l’histoire. Philippe Lestang ne semble pas avoir rĂ©alisĂ© que la foi ne relĂšve pas d'une argumentation, et que son livre ne peut donc pas plus contribuer Ă  changer cette donne que ceux du mĂȘme type qui l’ont prĂ©cĂ©dĂ©. La foi se fonde sur une confiance raisonnĂ©e, mais elle est autre chose que la raison et le plus croyant des scientifiques n’y peut mais.

Jean-Marie Kohler


"RĂ©ponse" aux remarques de Jean-Marie Kohler,
le 11 novembre 2012

Cher Jean-Marie

Dans vos commentaires sur mon livre "Le fait JĂ©sus", vous soulevez des questions importantes, qui invitent assurĂ©ment Ă  un Ă©change. A travers vos remarques, il me semble aussi que nos façons de comprendre le christianisme sont peut-ĂȘtre diffĂ©rentes, ce qui est susceptible de conduire Ă  un dĂ©bat intĂ©ressant.

Vous avez, je pense, lu mon livre assez vite. Cela explique sans doute que sur plusieurs points vous m'attribuez des opinions qui ne sont pas les miennes.

Comme les points Ă  Ă©voquer sont nombreux, je les aborde ci-aprĂšs sous forme de tirets successifs.

- Vous dites, presque au dĂ©but, que ma dĂ©marche vous apparaĂźt comme "de type piĂ©tiste". Ce mot n'est plus guĂšre employĂ© actuellement me semble-t-il. Peut-ĂȘtre voulez-vous dire que la relation personnelle Ă  Dieu joue un rĂŽle dans mon approche? C'est assurĂ©ment le cas.

- Démarche subjective ou objective? Que serait une démarche "objective" en matiÚre de relations humaines? (puisque, s'il faut un rapprochement, c'est avec certaines sciences humaines que ma démarche a parfois des analogies). Le psychologue qui s'efforce de comprendre le fonctionnement psychique d'un patient est-il dans le subjectif ?
Ma réflexion tient compte de la réalité que constitue la présence de Dieu dans la vie des chrétiens qui ont commencé à vivre sous la conduite de l'Esprit. Individuellement, on, peut appeler cela du subjectif; mais ensuite on peut s'efforcer de dégager des éléments communs à partir de ces expériences individuelles. C'est en ce sens que mon livre propose une sorte de renversement du christianisme, quittant l'approche théologique, scholastique, pour la remplacer par une réflexion raisonnée sur ce qui est.

- Vous ajoutez, dans la mĂȘme phrase, que ma dĂ©marche est "en rĂ©alitĂ© fort Ă©loignĂ©e des difficultĂ©s, des souffrances et des espoirs de la sociĂ©tĂ© contemporaine". Je consacre dans le livre un chapitre, le troisiĂšme (p.27 et suivantes), aux problĂšmes actuels du monde, et Ă  la question de savoir "comment apprendre aux hommes Ă  pĂȘcher"... Que cela ne vous convainque pas, c'est possible, mais c'est bien des difficultĂ©s actuelles du monde dont je parle. Et pour ce qui est des gens qui sont dans le malheur, voyez par exemple le bas de la page 45, oĂč j'indique que la rĂ©ponse la meilleure est de "donner sa vie jusqu'au bout pour ces personnes". Il s'agit bien d'ĂȘtre au contact des difficultĂ©s des hommes qui nous entourent.

- Vous dites, toujours Ă  ce sujet, que je parle des "exigences de la foi": je ne vois pas oĂč vous lisez cela; non seulement je n'emploie pas cette expression, mais mon livre dans son ensemble se veut une invitation Ă  l'amour, Ă  la libertĂ©.

- Quant aux "problÚmes doctrinaux", il me semble que mon but est précisément de les écarter, pour se centrer sur les faits: l'amour est possible, et nous y sommes invités.

- Si je parle, aussi, de ce qui se passe peut-ĂȘtre aprĂšs la mort, c'est Ă  la fois parce que beaucoup de personnes sont de fait intĂ©ressĂ©es par ces questions, et pour mieux inviter chacun Ă  ĂȘtre prĂ©sent dans ce monde. Il s'agit bien de ramener les chrĂ©tiens au monde.

- Vous dites que je "recours" au paranormal! Non. Je constate simplement l'existence de phénomÚnes désormais admis par les scientifiques. Et votre affirmation comme quoi cela "compromet toute interprétation spirituelle (et théologique??) des miracles de Jésus" m'étonne (et je ne la comprends pas): je ne vois pas ce que voudrait dire une interprétation "spirituelle" des miracles; et surtout je ne vois pas ce que la réalité des NDE change en ce qui concerne "l'interprétation" dont vous parlez. Personnellement je crois à la possibilité de miracles. Est-ce que votre point de vue est différent? (Qu'entendez-vous par "interprétation spirituelle"? Qu'il n'y a en réalité pas de miracles ?)

- En disant que la reprĂ©sentation de Dieu que je propose est conforme aux doctrines hĂ©ritĂ©es, vous ĂȘtes lĂ  aussi extrĂȘmement loin de ce que je dis: car justement, par exemple page 79, je vais trĂšs loin dans l'ouverture Ă  d'autres hypothĂšses !

- "Dieu tout puissant"? Mais justement je dis le contraire pages 81 82 !! Je vous suggĂšre de les relire.

- Le Golgotha peut ĂȘtre interprĂ©tĂ© diffĂ©remment: comme un tĂ©moignage d'amour jusqu'au bout; et de cette faiblesse apparente, qui est en mĂȘme temps sommet de l'amour, vient une force nouvelle, puissance de rĂ©surrection.

- Vous parlez du "Dieu des philosophes" ("et des scientifiques"??). Ce n'est nullement le mien. Je critique à plusieurs reprises dans le livre l'approche "classique" des philosophes et des théologiens: voir par exemple p.21. Et en effet, comme vous le dites, ce n'est pas par la philosophie que l'on peut approcher Dieu. Les scientifiques, que vous associez ici aux philosophes, ne s'intéressent pas non plus à un Dieu qui est venu dans le monde.

- Si je dis que ma démarche est en quelque sorte de type scientifique, c'est parce que je pars des faits: mais pas comme un physicien; mais comme un chercheur de Dieu, un explorateur.

- La foi est-elle un savoir? (cinquiĂšme ligne de votre dernier paragraphe). Mes premiers chapitres sont consacrĂ©s notamment Ă  la notion de conviction. Oui, l'expĂ©rience chrĂ©tienne est est un savoir, au sens large. Pas le type de savoir dĂ©ductif qu'utilise souvent la science. Mais un savoir du mĂȘme type que celui de la personne qui a commencĂ© Ă  visiter une contrĂ©e, et qui a quelques idĂ©es sur elle. L'expĂ©rience spirituelle intĂ©rieure n'est pas je ne sais quelle sagesse purement psychologique; elle est l'expĂ©rience de l'action de Dieu dans nos vies; cela existe, au moins pour certains chrĂ©tiens.

- Vous Ă©crivez: "Le Christ ... n'est pas un fait qu'il serait possible d'Ă©tablir par des arguments rationnels dans la signification qui est celle que nous lui donnons dans la foi." Vous ajoutez: "Nous ne pouvons pas plus embrasser aujourd'hui cette dimension (christique) que nos prĂ©dĂ©cesseurs dans la foi ne l'ont pu Ă  travers les Ăą̂ges." Et encore: "(une) approche (historique) ne donne pas accĂšs au mystĂšre du Christ qui transcende l’histoire".

Je n'ai pas dit que "le Christ" Ă©tait un fait. J'ai dit que l'existence de JĂ©sus et tout ce qui l'entoure constitue un ensemble de faits; faits qu'il n'y a pas Ă  "Ă©tablir": ils sont connus de presque tout le monde, en tout cas en occident.
La "signification" que l'on donne à ces faits varie évidemment selon qu'on a la foi ou non. Je n'ai jamais parlé d'arguments rationnels à ce sujet. Et mon approche n'est pas "historique", sauf si l'on appelle historique toute réflexion sur des témoignages.

Enfin quand vous parlez du "mystÚre du Christ", c'est vous qui utilisez le langage théologique, que pour ma part je n'emploie pas !
La relation avec Dieu est Ă  aborder, je le dis par exemple page 90, comme on aborde la relation avec une autre personne !

Cette derniĂšre affirmation demandera sans doute – peut-ĂȘtre dans un autre livre? – des dĂ©veloppements de type psychologique et spirituels, adaptĂ©s aux hommes du XXI° siĂšcle. Et donc en Ă©vitant tout "grand mot" qui donne Ă  penser... sans qu'on sache trop ce qu'il y a derriĂšre.

Merci de cet Ă©change, qui est Ă  poursuivre !

TrĂšs amicalement,

Philippe Lestang




Article paru dans la revue « Les Réseaux des Parvis » n° 55 - septembre 2012


Et Dieu s’est fait homme



L’ĂȘtre humain est vouĂ© Ă  croire : l’enfant doit se fier Ă  son entourage pour grandir, l’adulte ne peut assumer son quotidien et nourrir ses espĂ©rances qu’en se fiant Ă  ses semblables. Refuser la confiance originelle tissĂ©e d’hĂ©ritage, de soin rĂ©ciproque et de projets condamne Ă  la mort et au nĂ©ant. Mais il ne s’agit pas de croire n’importe quoi. Pour s’incarner avec bonheur dans le vĂ©cu des hommes, la foi doit ĂȘtre pensable Ă  partir de ce vĂ©cu de maniĂšre Ă  pouvoir ĂȘtre partagĂ©e et transmise. Elle appelle l’intelligence, et leur union porte les paroles reçues vers un avenir inĂ©dit. Ainsi l’homme peut-il progresser de croyance en croyance et de savoir en savoir, prĂ©cieuses Ă©tapes Ă  franchir sans s’y attarder. C’est seulement en avançant de la sorte, dans le mouvement et non dans le confort des arrĂȘts qui engluent, que se rĂ©vĂšlent « le chemin, la vĂ©ritĂ© et la vie » (Jean 14, 6), la voie de la libertĂ© et de l’accomplissement.

L’incroyable incarnation de Dieu dans l’humanitĂ© est-elle fantasme ou rĂ©alitĂ©, duperie ou vĂ©ritĂ© ? L’esprit critique a bien entendu un rĂŽle dĂ©cisif Ă  jouer pour explorer cette question. Mais le « vrai ou faux » de l'alternative rationaliste ne permet pas de sonder le fond des choses et de trancher lĂ  oĂč la vie de l’homme et le sens du monde sont en jeu. La rationalitĂ© ne donne accĂšs qu’au seuil de l’univers que rĂ©vĂšlent les poĂštes, les artistes et les mystiques, tĂ©moins de l’incommensurable rĂ©alitĂ©. La raison a besoin d’ĂȘtre Ă©clairĂ©e par l’intelligence du cƓur qui, riche du patrimoine affectif et symbolique des gĂ©nĂ©rations passĂ©es, rĂ©interprĂšte sans cesse la parole fondatrice pour l’enrichir au fil de la vie. La question de l’incarnation de Dieu ne se rĂ©sout ni dans un dĂ©ni ni dans tel ou tel Ă©noncĂ© dogmatique qui restreint et rĂ©ifie, elle nous façonne au plus profond de nous-mĂȘmes en nous ouvrant Ă  l’infini qui est notre vocation.


Personne n’a jamais vu Dieu

Le Dieu de chaque religion n’est-il pas, au delĂ  de tous les discours produits Ă  son sujet, ce « Dieu que personne n’a jamais vu » dont parle la premiĂšre Ă©pĂźtre de Jean (4,12) ? Pourtant, les religions Ă  visĂ©es politico-religieuses universelles parlent volontiers de Dieu comme si elles l’avaient vu et savaient qui il est. Elles ont tendance Ă  en disposer en se rĂ©fĂ©rant Ă  « la VĂ©ritĂ© » que chacune prĂ©tend tenir directement de lui, y compris lorsqu’elles proclament qu’il est le Tout Autre auquel personne n’a accĂšs. Pour lĂ©gitimer leurs visĂ©es hĂ©gĂ©moniques, elles Ă©rigent en savoir absolu les thĂ©ologies qu’elles construisent, et elles dĂ©clarent sacrĂ©es les pratiques de salut dont elles s’arrogent le monopole.

Mais aucun humain ni aucune religion ne peut s’approprier Dieu, s’en prĂ©tendre le porte-parole ou le distributeur patentĂ© et exclusif. Infiniment plus lointain et plus proche, plus puissant et plus vulnĂ©rable, plus grand et plus petit que tout ce que nous pouvons imaginer, Dieu Ă©chappe Ă  nos dĂ©finitions contradictoires. Les psaumes chantent le « TrĂšs-Haut » : le CrĂ©ateur tout-puissant qui a Ă©tabli la voĂ»te cĂ©leste au-dessus des terres et des ocĂ©ans, qui rĂšgne sans partage sur l’humanitĂ©, les bĂȘtes et les vĂ©gĂ©taux. Mais Dieu n’est-il pas aussi le « tout-bas » Ă  la merci du pire : un Dieu absent des lieux sacralisĂ©s que les hommes assignent Ă  la divinitĂ© pour assurer leur sĂ©curitĂ© et leur propre gloire, un Dieu prĂ©sent jusque dans les abĂźmes du malheur absolu oĂč il se laisse crucifier en silence pour sauver l’amour ?

Chaque religion cĂ©lĂšbre la divinitĂ© selon ses doctrines et ses rites, et mĂȘme l’athĂ©isme lui rend hommage Ă  sa façon en affirmant qu’elle ne saurait ĂȘtre assimilĂ©e Ă  l’entitĂ© mĂ©taphysique communĂ©ment dĂ©nommĂ©e Dieu. Ne peut ĂȘtre divin qu’un Dieu qui, sous des appellations diffĂ©rentes selon les Ă©poques et les lieux, se donne Ă  tous les hommes, au sein de toutes les religions ainsi qu’en dehors d’elles, un Dieu qui sera de ce fait toujours le Dieu des autres et un Dieu autre en mĂȘme temps que Dieu pour tous. Loin d’attenter Ă  la divinitĂ©, la sĂ©cularisation, le pluralisme religieux et l’athĂ©isme libĂšrent Dieu des idoles fabriquĂ©es en vue de le domestiquer Ă  nos fins. À croire la rĂ©vĂ©lation chrĂ©tienne dans ce qu’elle a d’essentiel et d’unique, Dieu a mĂȘme fini par briser le miroir des dieux en renonçant Ă  sa glorieuse toute-puissance, en quittant les hauteurs cĂ©lestes et leur apparat pour habiter parmi les derniers des humains, se dĂ©gageant ainsi du moule ancestral imaginĂ© par les hommes pour façonner leurs dieux. Mais alors, oĂč trouver Dieu s’il a quittĂ© le ciel pour s’humaniser ? Que reste-t-il de lui s’il a renoncĂ© Ă  ĂȘtre Dieu selon l’imaginaire des hommes ?

Le chemin du Fils de l’homme

Il est Ă©crit que le Christ Ă©tait en Dieu avant les origines et demeurera en lui Ă  jamais, matrice de l’humanitĂ© et anticipation de son accomplissement, et que ce Dieu - qui est en lui-mĂȘme relation - s’est fait homme en se manifestant en JĂ©sus. Prodigieuse et inexplicable intuition ou rĂ©vĂ©lation ! Certains en ont dĂ©duit que JĂ©sus a Ă©tĂ© un dieu auquel doit ĂȘtre rendu un culte semblable Ă  celui rĂ©clamĂ© par le commun des divinitĂ©s. Mais les Ă©vangiles attestent qu’il a refusĂ© d’ĂȘtre assimilĂ© au Dieu qu’il appelait son PĂšre et qu’il n’a revendiquĂ© aucun culte. Si, selon ses disciples, cet homme a reprĂ©sentĂ© l’incarnation terrestre la plus parfaite de l’amour divin, cela n’implique pas qu’il ait Ă©puisĂ© l’infinie dimension christique dans laquelle son existence historique s’est inscrite. N’est-ce pas simplement en s’identifiant aux humbles de son temps et en Ă©veillant le dĂ©sir des bĂ©atitudes parmi les petits de tous les temps, que le Fils de l’homme a rejoint l’intimitĂ© divine jusqu’à s’y fondre ?

À ceux qui interrogeaient le prophĂšte de Nazareth sur son identitĂ©, il rĂ©pondait « Suivez-moi ! » - son Ɠuvre tĂ©moignait pour lui sans explications thĂ©ologiques. Sa vocation Ă©tait de servir les hommes en les dĂ©livrant des maux et des enfermements qui extĂ©nuent et tuent, y compris au plan religieux. Ce n’est donc pas d’abord dans les Ă©glises qu’il faut honorer JĂ©sus, mais aux cĂŽtĂ©s des hommes qui ont faim et soif de justice, de paix et de libertĂ© dans le monde. Ainsi la foi Ă©vangĂ©lique apparaĂźt-elle par essence coextensive Ă  l’humanitĂ© de toujours et de partout, indĂ©pendamment de toute prĂ©rogative et de tout statut religieux. Le culte « en esprit et en vĂ©ritĂ© » qu’elle porte en germe dĂ©passe les religions et s’adresse Ă  l’humanitĂ© sans prĂ©alable ni restriction, sans condition d’appartenance, de savoir, de mĂ©thode ou d’environnement. L’unique exigence est d’essayer de vivre « en esprit et en vĂ©ritĂ© » parmi les hommes en partageant leurs souffrances, leurs joies et leurs espĂ©rances, leur dĂ©sir d’aimer et d’ĂȘtre aimĂ©s, ce qui est en soi divin.

Cet Ă©vangile est aux antipodes des religions qui privilĂ©gient leurs vĂ©ritĂ©s et leurs rites. JĂ©sus s’est contentĂ© d’aider ses semblables Ă  vivre simplement et heureux en se fiant Ă  Dieu, sans vouloir fonder de nouvelle religion. Il s’est opposĂ© aux docteurs de la Loi et aux prĂȘtres d’IsraĂ«l, n’hĂ©sitant pas Ă  leur reprocher les fardeaux qu’ils imposaient. Se situant dans le sillage des prophĂštes juifs, il a stigmatisĂ© les pratiques rituelles oublieuses de la misĂ©ricorde et de la justice . Le voile du Temple se serait mĂȘme dĂ©chirĂ© au moment de sa mort pour marquer l’abolition du clivage entre le sacrĂ© et le profane. La fin ainsi signifiĂ©e de cette archaĂŻque antinomie a toujours Ă©tĂ© au cƓur du christianisme : le Dieu qui s’identifie Ă  l’amour ne peut se rencontrer que parmi les hommes et ne se rĂ©vĂšle qu’à ceux qui s’efforcent d’humaniser le monde. Mais dans le contexte actuel de crise et de peur, les Églises sont hantĂ©es par le souci de leur survie temporelle qu’elles subordonnent aux cultes et Ă  l’endoctrinement.

Un dĂ©fi crucial pour l’humanitĂ©

La tyrannie de la finance qui Ă©tend son contrĂŽle sur la planĂšte dilue l’homme dans l’horizontalitĂ© totalitaire du marchĂ©. En substituant les lois du profit aux valeurs humaines, elle assassine ensemble l’homme et Dieu. RĂ©duit au rĂŽle de producteur-consommateur, isolĂ© en mĂȘme temps que grĂ©gaire, l’individu est condamnĂ© Ă  une perpĂ©tuelle fuite en avant dans un prĂ©sent sans lendemain, en quĂȘte des plaisirs fugaces glorifiĂ©s par les mĂ©dias. Chacun est sommĂ© de rĂ©ussir en se considĂ©rant comme son seul maĂźtre, sans rien devoir au passĂ© et sans rĂ©elle responsabilitĂ© pour ce qui est de l’avenir. La sociĂ©tĂ© lui offre d’évoluer avec le sentiment d’une souveraine libertĂ© dans un systĂšme d’illusions des plus contraignants, en grappillant ce qui lui convient parmi les innombrables biens rĂ©els et virtuels Ă©talĂ©s Ă  ses yeux. Alors que le marchĂ© spolie l’homme de son intĂ©rioritĂ© dans une sphĂšre close sur elle-mĂȘme, la vĂ©ritĂ© et la religion servis Ă  la carte sont dĂ©pouillĂ©es de toute transcendance.

Face Ă  l’iniquitĂ© et Ă  la brutalitĂ© inhĂ©rentes au nĂ©olibĂ©ralisme dont la suprĂ©matie est prĂ©sentĂ©e comme une fatalitĂ© par ceux qui en profitent, une rĂ©sistance sans concession s’impose d’urgence Ă  tous ceux qui croient en l’homme, et particuliĂšrement aux responsables des religions. Se fondant sur la libertĂ© et la crĂ©ativitĂ© humaines, cette rĂ©sistance puisera son Ă©nergie dans les sentiments et la pensĂ©e issus des sources les plus profondes de l’humanitĂ©, de lĂ  oĂč naĂźt la vie en amont des religions. Elle sera animĂ©e par une sorte de foi premiĂšre qui se concrĂ©tise aujourd’hui dans une Ă©thique humaniste fondamentale et commune. Le combat devra ĂȘtre menĂ© sans tergiverser au plan des idĂ©es comme en pratique sur le terrain, sans craindre d’ĂȘtre politique, de s’engager dans les rapports de force pour mettre fin au mĂ©pris et au pillage qui dĂ©truisent l’homme et la nature.

Si les chrĂ©tiens se risquaient rĂ©ellement, avec leurs valeurs propres, dans les combats que requiert la cause humaine, l’efficacitĂ© de la non-violence et de la gĂ©nĂ©rositĂ© Ă©vangĂ©liques Ă©tonnerait, et ils pourraient hĂąter l’indispensable rĂ©volution dont l’humanitĂ© a besoin. Reconnaissant parmi les exclus et les peuples crucifiĂ©s de la planĂšte le Dieu rĂ©vĂ©lĂ© Ă  travers la vie de JĂ©sus, le christianisme s’arracherait Ă  ses alliances sĂ©culaires qui Ă©touffent en lui la puissance subversive de l’évangile, et il retrouverait sa raison d’ĂȘtre. Il dĂ©couvrirait alors dans le monde des valeurs christiques qu’il n’a pas encore mises en Ɠuvre, qu’il pas pu ou pas su imaginer jusqu’à prĂ©sent, et il aurait de nouveau une Bonne Nouvelle Ă  annoncer. Mais si les Églises continuent Ă  se replier sur elles-mĂȘmes, l’aube de demain se lĂšvera sans elles pour les hommes de bonne volontĂ©, et leur aveuglement les empĂȘchera mĂȘme de voir les valeurs Ă©vangĂ©liques refleurir hors d’elles.

Les médiations religieuses et au delà

Comment vivre l’évangile dans nos Églises, au milieu des autres religions et parmi les personnes se dĂ©clarant incroyantes ? Comment ne pas s’enfermer dans une confession sous couvert de fidĂ©litĂ© ou, inversement, ne pas se dissoudre dans une spiritualitĂ© protĂ©iforme par dĂ©sir d’ouverture ? Fussent-elles inspirĂ©es ou rĂ©vĂ©lĂ©es, les croyances et pratiques religieuses sont toutes relatives, car humaines : aucune n’échappe pas Ă  la condition commune. Le christianisme n’est certes pas un lot de savoirs et de rites anodins, mais il ne saurait prĂ©tendre Ă  des connaissances exhaustives et dĂ©finitives ni Ă  des liturgies cĂ©lestes. Tout en Ă©tant d’une portĂ©e universelle et dĂ©finitive, la Parole inaugurale de la foi ne peut s’incarner que dans des formes passagĂšres en se confrontant Ă  la mouvance de la vie. Les grands thĂšmes qu’elle Ă©voque ouvrent sur des vĂ©ritĂ©s qui transcendent l’histoire, mais les mĂ©diations religieuses qu’elle emprunte ne peuvent user que des outils conceptuels et sociaux de fait disponibles.

La vocation chrĂ©tienne est simple et concrĂšte : rĂ©aliser dans notre vĂ©cu personnel et collectif la libĂ©ration Ă©vangĂ©lique en opĂ©rant les miracles de l’amour – la misĂ©ricorde, le pardon et le partage. Mais plus complexe est la religion chrĂ©tienne qui ne peut qu’entrevoir et ne peut cĂ©lĂ©brer qu’humainement les mystĂšres qu’elle professe. Elle propose une voie, mais n’en est pas l’aboutissement, et elle ne vaut finalement que par ses engagements. Ce n’est qu’en transitant par des croyances et des pratiques forcĂ©ment singuliĂšres et provisoires que les mystĂšres de l’incarnation de Dieu, de la passion et de la rĂ©surrection de JĂ©sus, du don de l’Esprit divin peuvent ĂȘtre vĂ©cus et qu’ils renvoient Ă  une dimension mystique universelle, expression de la quĂȘte spirituelle de l’humanitĂ© depuis toujours. Il en dĂ©coule que la foi doit se rĂ©inventer sans cesse pour Ă©viter de trahir sa cause en sacralisant des formes dĂ©passĂ©es, qu’elle doit en permanence rĂ©actualiser ses reprĂ©sentations et ses institutions, ses langages et ses rites. Son intelligibilitĂ© et sa transmission sont Ă  ce prix.

Le monde doit l’évangile au Juif JĂ©sus et doit au christianisme la diffusion de ce message. Mais ce n’est pas pour autant que l’évangile est l’apanage de la tradition judĂ©o-chrĂ©tienne et des Églises. Par delĂ  la religion et les idoles d’une foisonnante christolĂątrie, l’évangile est une bonne nouvelle pour l’humanitĂ© entiĂšre : l’annonce d’une possible libĂ©ration du mal par l’amour, dĂšs ici et dĂšs maintenant. De fait, innombrables de par le monde sont les hommes qui, sans le savoir, vivent l’évangile, se dĂ©vouent, soignent, pardonnent et partagent. LĂ  est le salut. JĂ©sus n’a rien demandĂ© de plus en Ă©nonçant les critĂšres du Jugement dernier : il n’a fait aucune allusion Ă  une quelconque orthodoxie ou pratique religieuse (Mat 25, 31-46). Les cĂ©lĂ©brations chrĂ©tiennes peuvent nous associer au difficile et rĂ©jouissant travail d’enfantement de Dieu parmi nous, telle est leur raison d’ĂȘtre, mais les engagements humanitaires et mĂȘme la moindre bienveillance valent mieux que les grand-messes et les cultes qui, pervertissant la foi, se vouent Ă  une adulation que Dieu dĂ©teste.

Les premiers chrĂ©tiens ont Ă©tĂ© accusĂ©s d’athĂ©isme parce qu’ils se dĂ©tournaient de la religion de leur milieu pour vivre l’évangile. L’éthique et la spiritualitĂ© sans Dieu de beaucoup de nos contemporains ne constituent-elles pas un tĂ©moignage apparentĂ© et une pierre d’attente ? Le monde ne veut plus d’une divinitĂ© perçue comme ennemie de l’humanitĂ©, qui nie la dignitĂ© de l’homme en lui confisquant sa libertĂ©. Et beaucoup de chrĂ©tiens ne supportent plus le « Dieu pervers » qui leur a trop souvent Ă©tĂ© imposĂ© par les Églises sous couvert d’amour (se reporter Ă  Maurice Bellet). Il faut aujourd’hui se dĂ©tourner de ce genre de Dieu et rejoindre ceux qui se battent contre cette calamiteuse imposture, contre les superstitions et les idolĂątries, les intĂ©grismes et les fondamentalismes, et contre la barbarie de la religion marchande. Aider l’homme Ă  vivre humainement, c’est aider Dieu Ă  vivre aujourd’hui et demain en nous et dans notre monde, c’est anticiper son rĂšgne d’accueil, de pardon et d’amour.

Jean-Marie Kohler

DĂ©rives contradictoires

La recherche du bonheur est juste et bonne. Mais lorsque le marchĂ© instrumentalise le « dĂ©veloppement individuel » Ă  des fins de profit, la spiritualitĂ© proposĂ©e en complĂ©ment devient un outil qui vise un bien-ĂȘtre Ă©goĂŻste plutĂŽt que l’ouverture Ă  autrui et Ă  ce qui dĂ©passe le moi. ExaltĂ©e par les mass-media et ravalĂ©e au niveau des biens de consommation, elle finit par se rĂ©duire Ă  des techniques censĂ©es procurer la maĂźtrise de soi et de l’environnement. La mĂ©ditation et la priĂšre ne sont plus, dans cette optique, que des gymnastiques destinĂ©es amĂ©liorer la santĂ© mentale et physique pour optimiser les performances sociales. Se caractĂ©risant par son caractĂšre Ă©gocentrique, son immanentisme et sa plasticitĂ©, cette pseudo-spiritualitĂ© est accessible de plain pied et chacun peut l’adapter Ă  ses besoins fluctuants en dosant au goĂ»t du jour les ingrĂ©dients religieux les plus divers.

Par opposition Ă  cette absorption mondaine de la religion surgissent, dans le christianisme comme dans l’islam et ailleurs, des mouvements rĂ©actionnaires Ă  fortes revendications identitaires et communautaristes. Ils cristallisent l’opposition Ă  la modernitĂ©, et plus prĂ©cisĂ©ment Ă  la domination nĂ©olibĂ©rale de l’Occident dans le cas de l’islam. Mais comme la standardisation culturelle opĂ©rĂ©e par le marchĂ© les prive d’un ancrage social appropriĂ© Ă  leur inspiration religieuse premiĂšre, ces mouvements finissent par revĂȘtir des formes idĂ©ologiques et politiques exclusives et violentes. La religion s’extrait du monde, se fige, condamne et combat ce qui ne correspond pas Ă  son orthodoxie et Ă©chappe Ă  son pouvoir. Les Églises traditionnelles succombent de plus en plus, sur ce plan, aux mĂȘmes tentations fondamentalistes et sectaires que la mouvance Ă©vangĂ©lique.

J.-M. K.




Article paru dans la revue « Les Réseaux des Parvis » n° 54 - juin 2012



L’énorme pression du sionisme chrĂ©tien


Le conflit israĂ©lo-palestinien dĂ©pend de multiples facteurs d’ordre historique et gĂ©opolitique. En marge des puissants lobbies liĂ©s aux intĂ©rĂȘts pĂ©troliers et militaro-industriels des USA, d’autres groupes de pression socioĂ©conomiques et idĂ©ologiques exercent une influence dĂ©terminante sur les stratĂ©gies au Moyen-Orient. Parmi ces derniers, le sionisme chrĂ©tien assure Ă  l’État hĂ©breu un soutien quasi inconditionnel et des plus efficaces, et ce au nom d’une thĂ©ologie Ă  fortes implications politiques relevant du nĂ©oconservatisme. ÉvangĂ©lique de type pentecĂŽtiste ou charismatique, souvent fondamentaliste, ce mouvement revĂȘt des formes si variĂ©es et si fluctuantes qu’il existe, Ă  en croire la spĂ©cialiste CĂ©lia Belin, « presque autant de sionismes chrĂ©tiens qu’il y a de chrĂ©tiens sionistes » - ce qui rend malaisĂ© d’en rendre compte (1).

L’étonnante suprĂ©matie d’une vision religieuse

Adeptes d’une lecture littĂ©rale de la Bible et fascinĂ©s par les prĂ©dictions apocalyptiques, les Ă©vangĂ©liques amĂ©ricains ont tendance Ă  se considĂ©rer comme le dernier bastion des tĂ©moins de Dieu dans une humanitĂ© en perdition. Ils croient la fin du monde imminente et attendent avec impatience que le Christ revienne en gloire pour juger les vivants et les morts. Parmi les signes prĂ©curseurs de cet Ă©vĂ©nement, ils citent non seulement les catastrophes naturelles et sociales de notre temps, mais aussi et surtout le regroupement du « peuple Ă©lu » sur la « Terre promise » et l’amorce d’un courant de conversion Ă  JĂ©sus parmi les Juifs (2). La crĂ©ation de l’État hĂ©breu en 1948 et l’apparition d’un christianisme messianique juif prouvent, Ă  leurs yeux, que les ultimes desseins de Dieu sont en train de s’accomplir selon les Écritures. D’oĂč, pour les sionistes chrĂ©tiens, l’impĂ©ratif devoir de collaborer activement au programme divin visant Ă  restaurer IsraĂ«l en Palestine.

Le sionisme chrĂ©tien a pris forme avant le sionisme politique moderne lancĂ© par Theodor Herzel. La culpabilitĂ© causĂ©e par les persĂ©cutions antisĂ©mites survenues en Russie et en Allemagne l’a renforcĂ©, mais il ne se rĂ©clame en dĂ©finitive que de la volontĂ© divine. Les plus radicaux de ses adeptes professent l’instauration prochaine sur terre, pour mille ans conformĂ©ment aux prophĂ©ties, du royaume eschatologique de JĂ©sus-Christ qui est prĂ©sentĂ© comme l’unique sauveur de l’humanitĂ©. Il en dĂ©coule un fervent prosĂ©lytisme en direction du peuple de la premiĂšre Alliance : Dieu lui offre une ultime possibilitĂ© de se convertir au Messie qu’il a fait crucifier par le procurateur Ponce Pilate. Les fils d’IsraĂ«l qui accepteront cette offre seront sauvĂ©s, les autres seront damnĂ©s avec le reste de l’humanitĂ© infidĂšle. ChargĂ©e d’un fort relent d’antisĂ©mitisme, cette croyance a trĂšs tĂŽt Ă©tĂ© dĂ©noncĂ©e par les Juifs et continue Ă  leur dĂ©plaire, mais les avantages tangibles vĂ©hiculĂ©s au bĂ©nĂ©fice d’IsraĂ«l par la collaboration avec le sionisme chrĂ©tien l’emportent.

Un appui politique et financier décisif pour Israël

Les Juifs amĂ©ricains, dont prĂšs des deux tiers dĂ©clarent s’intĂ©resser de prĂšs au devenir d’IsraĂ«l, n’ont pas les pouvoirs exorbitants qu’on leur prĂȘte souvent. Leur poids dĂ©mographique est faible - moins de 2% de la population, soit environ 5 millions de personnes -, ce qui limite d’emblĂ©e leurs capacitĂ©s d’intervention sociale. Mais surtout, ce milieu est loin d’ĂȘtre homogĂšne au plan de ses convictions et de ses aspirations. De tradition plutĂŽt libĂ©rale et progressiste, les Juifs installĂ©s aux USA n’ont accueilli qu’avec rĂ©ticence les perspectives politiques du sionisme juif au dĂ©part, ont eu tendance Ă  s’intĂ©resser davantage aux luttes sociales qu’aux questions ethno-religieuses, et beaucoup d’entre eux restent rĂ©servĂ©s sur les positions inflexibles de l’État hĂ©breu face aux Palestiniens et aux autres protagonistes des conflits du Moyen-Orient. Pour rĂ©elle qu’elle soit, leur solidaritĂ© avec IsraĂ«l n’est pas inconditionnelle comme celle de la plupart des sionistes chrĂ©tiens, et leur influence politique est nettement moindre.

Les Ă©vangĂ©liques ont, par contre, un poids dĂ©mographique et politique prĂ©pondĂ©rant aux USA. Ils reprĂ©sentent prĂšs du tiers de la population – soit autour de 90 millions de personnes, pro-israĂ©liennes par motivation religieuse Ă  50 %, et sionistes entre 20 et 25 %. Partageant assez largement les idĂ©es conservatrices communes dans la Bilble Belt du Sud et du Moyen-Ouest, ils forment une proportion significative du parti rĂ©publicain et disposent d’une force Ă©lectorale consĂ©quente. Leurs tĂ©lĂ©vangĂ©listes sont Ă  la tĂȘte d’un empire audiovisuel d’une incomparable puissance mĂ©diatique et financiĂšre. Des mĂ©canismes de collecte performants permettent aux Églises et autres organisations Ă©vangĂ©liques de drainer des fonds considĂ©rables pour les causes qu’elles dĂ©fendent, et notamment pour IsraĂ«l. Aussi n’est-il pas surprenant que le ralliement d’une partie croissante de la mouvance Ă©vangĂ©lique Ă  la cause d’IsraĂ«l soit considĂ©rĂ© comme particuliĂšrement prĂ©cieux par les leaders de l’État hĂ©breu : face aux adversaires arabes, l’alliance judĂ©o-chrĂ©tienne s’impose en dĂ©pit de ses ambiguĂŻtĂ©s.

Les Palestiniens abandonnés à leur sort

Bien que les sionistes chrĂ©tiens proclament que Dieu a irrĂ©vocablement attribuĂ© Ă  IsraĂ«l un droit prĂ©Ă©minent sur l’ancien pays de Canaan, ils n’ont pas toujours Ă©tĂ© indiffĂ©rents ou hostiles aux Palestiniens dont la composante chrĂ©tienne a Ă©tĂ© trĂšs influente. Quand les Juifs foulaient trop brutalement aux pieds les droits des Palestiniens, jusqu’à recourir Ă  des actes qualifiables de terroristes, certains de ces sionistes rappelaient que les Arabes sont eux aussi issus d’Abraham en qui Dieu a promis de bĂ©nir toutes les nations, et que l’épreuve de la Shoah n’a pas aboli la justice. Mais Ă  mesure que l’antagonisme entre les deux peuples a progressĂ© et que l’islam a dynamisĂ© la rĂ©sistance palestinienne, ces bons sentiments se sont Ă©rodĂ©s. Le dĂ©litement des rĂ©gimes arabes laĂŻcs et marxisants a contribuĂ© Ă  durcir les clivages religieux. Puis le dĂ©veloppement du terrorisme islamique a fini par Ă©loigner le sionisme chrĂ©tien de la cause palestinienne accusĂ©e de collusion avec le Hezbollah libanais et l’islamisme iranien. Les Intifada de 1987 et 2000 ont scellĂ© la rupture.

Les victoires d’IsraĂ«l qui ont conclu la guerre des Six Jours puis celle du Kippour, en 1967 et en 1973, sont apparues comme des miracles directement opĂ©rĂ©s par Dieu en faveur de son peuple. Nombre de sionistes chrĂ©tiens en ont dĂ©duit qu’il ne faut rien cĂ©der aux Palestiniens dans le cadre des nĂ©gociations de paix. Par fidĂ©litĂ© Ă  la volontĂ© divine, les plus radicaux d’entre eux appuient les extrĂ©mistes juifs partisans du Grand IsraĂ«l, incluant la JudĂ©e et la Samarie qui forment la Cisjordanie, et soutiennent financiĂšrement les colonies implantĂ©es illĂ©galement en territoire palestinien. ProclamĂ©e « capitale Ă©ternelle » d’IsraĂ«l, JĂ©rusalem doit rester sous le contrĂŽle exclusif de l’État hĂ©breu, et il est question d’y reconstruire le Temple de Salomon Ă  la place de la mosquĂ©e Al-Aqsa. L’histoire est refaçonnĂ©e pour rejeter comme indues et sacrilĂšges les revendications des Palestiniens. Les violences qui ponctuent leur rĂ©sistance font l’objet d’une intense propagande anti-arabe tandis que les exactions d’IsraĂ«l, comme celles intervenues lors de la sanglante opĂ©ration menĂ©e Ă  Gaza en 2008-2009, ne sont pas condamnĂ©es.

De la religion à la « guerre des civilisations »

Le sionisme chrĂ©tien prĂŽne un moralisme trĂšs Ă©loignĂ© de la « Bonne Nouvelle » annoncĂ©e par JĂ©sus. À la merci de Satan selon la doctrine Ă©vangĂ©lique prĂ©dominante, le monde court Ă  sa perte : hors de « La VĂ©ritĂ© » rĂ©vĂ©lĂ©e par les Écritures, il n’y a que mensonge et pĂ©chĂ©. De la CrĂ©ation Ă  la Parousie, l’histoire du salut est dominĂ©e par la faute originelle et appelle la rĂ©pression. Dans le sillage du conservatisme patriarcal et esclavagiste du Sud des USA, c’est la soumission Ă  l’ordre social traditionnel qui constitue la pierre de touche de la vraie foi : acceptation des doctrines fondamentalistes telles que le crĂ©ationnisme, restauration de la famille et exaltation du travail, dĂ©fense des prĂ©rogatives individuelles comme le port des armes Ă  feu, refus des revendications fĂ©ministes et du mariage homosexuel, lutte contre l’avortement, interdiction de l’euthanasie et de la recherche sur les cellules souches, rejet des dĂ©rives actuelles de la sexualitĂ©, etc. Ces positions correspondent globalement Ă  celles du parti rĂ©publicain qui, sous couvert de dĂ©fense des valeurs de l’Occident, privilĂ©gie les intĂ©rĂȘts d’une AmĂ©rique vouĂ©e Ă  l’ultralibĂ©ralisme et qui se mĂ©fie des rĂ©gulations internationales. Pour servir ces visĂ©es au Moyen-Orient, IsraĂ«l s’avĂšre un alliĂ© quasi indispensable.

Au plan religieux, le sionisme chrĂ©tien partage avec les Ă©vangĂ©liques la volontĂ© de conquĂ©rir le monde Ă  JĂ©sus-Christ. Mais ce projet, autrefois en butte au communisme, est maintenant concurrencĂ© par l’islam indĂ»ment identifiĂ© Ă  l’islamisme. La « guerre mondiale contre le terreur islamiste » dĂ©clarĂ©e par Georges Bush aprĂšs l’attentat contre le World Trade Center en 2001 traduit un antagonisme frontal irrĂ©ductible. Avec le judaĂŻsme et le christianisme, c’est tout l’Occident qui risque d’ĂȘtre submergĂ© par la barbarie islamiste qu’un complot mondial est censĂ© vouloir instaurer. L’AntĂ©christ a changĂ© de visage : ce ne sont plus les armĂ©es soviĂ©tiques Ă  la solde de l’athĂ©isme qui sont les suppĂŽts du diable, mais Al-QaĂŻda, le Hezbollah, le Hamas, et l’Iran. La guerre s’est dĂ©placĂ©e d’Irak en Afghanistan, et elle menace dĂ©sormais du cĂŽtĂ© de l’Iran. Les sionistes chrĂ©tiens sont parmi les plus zĂ©lĂ©s des dizaines de milliers de missionnaires Ă©vangĂ©liques qui, Ă  travers le monde, prĂȘchent la « croisade » en mĂȘlant gloire de Dieu et hĂ©gĂ©monie amĂ©ricaine.

Condamnation du sionisme chrĂ©tien par les Églises en Orient

Les dignitaires locaux des quatre principales Églises implantĂ©es au Moyen-Orient ont solennellement condamnĂ© le sionisme chrĂ©tien dans la DĂ©claration de JĂ©rusalem du 22 aoĂ»t 2006 (3). Ce texte dĂ©nonce la lecture apocalyptique de la Bible qui pervertit la comprĂ©hension du message Ă©vangĂ©lique et induit des comportements sectaires : au lieu d’aider les hommes et les peuples Ă  reconnaĂźtre l’égale dignitĂ© de tous et leur imprescriptible droit Ă  la justice, la religion est dĂ©voyĂ©e et gĂ©nĂšre la haine et la violence. Opposer les humains entre eux au nom du Bien et du Mal comme le fait l’idĂ©ologie du sionisme chrĂ©tien est contraire Ă  l’amour du Christ. PlutĂŽt que de vouer le monde Ă  sa perte en invoquant l’affrontement final entre Dieu et Satan Ă  Armageddon, l’évangile promeut une fraternitĂ© qui rejette les exclusions et les hiĂ©rarchies entre les peuples, et qui permet de surmonter les conflits dans la rĂ©conciliation.

ConcrĂštement, cette DĂ©claration affirme que la sĂ©curitĂ© et la paix ne sont accessibles qu’au prix de la justice, et que le refus de cette incontournable exigence condamne le peuple israĂ©lien Ă  ĂȘtre lui-mĂȘme victime de la violence qu’il inflige aux Palestiniens. Ne se contentant pas d’énoncer des principes, elle appelle Ă  la reconnaissance de l’identitĂ© et de l’unitĂ© du peuple palestinien par l’État hĂ©breu, Ă  la fin de la politique de colonisation qui se traduit par la confiscation des terres et de l’eau, et par l’enfermement des Palestiniens dans des ghettos. Les murs qui inscrivent dans le paysage l’implacable duretĂ© de la politique d’apartheid pratiquĂ©e par IsraĂ«l ne peuvent produire que le malheur de part et d’autre, mettant en pĂ©ril la sĂ©curitĂ© de ceux qui les Ă©rigent en mĂȘme temps que la stabilitĂ© de la rĂ©gion, voire celle du monde entier. En invitant les chrĂ©tiens Ă  combattre la politique trompeuse qui mĂšne Ă  l’iniquitĂ© actuelle et Ă  ses dangers, les Églises prĂ©conisent le recours Ă  la non-violence prĂȘchĂ©e par JĂ©sus en estimant qu’elle reprĂ©sente la seule voie vraiment humaine et efficace.

Jean-Marie Kohler

Notes

1. Cet article s’appuie trĂšs largement sur les analyses prĂ©sentĂ©es par SĂ©bastien Fath dans Le poids gĂ©opolitique des Ă©vangĂ©liques amĂ©ricains : le cas d’IsraĂ«l, in HĂ©rodote n° 119, 2005 ; et sur le remarquable ouvrage de CĂ©lia Belin, JĂ©sus est juif en AmĂ©rique, Droite Ă©vangĂ©lique et lobbies chrĂ©tiens pro-IsraĂ«l, Fayard, 2011.

2. Le sionisme chrĂ©tien est peu rĂ©pandu en Europe ; ceux qui s’en rĂ©clament en France se recrutent surtout dans les milieux d’extrĂȘme-droite qui ont substituĂ© une islamophobie obsessionnelle Ă  leur anticommunisme originel.
« Voici, je les ramĂšne du pays du septentrion. Je les rassemble des extrĂ©mitĂ©s de la terre
 Celui qui a dispersĂ© IsraĂ«l le rassemblera, et il le gardera comme le berger garde son troupeau. » Jr 31, 8-10 ; voir aussi Jr 23,7-8, Ez11,16-17 – rĂ©f. C. Belin.
C’est vers la fin des annĂ©es 1960 que s’est organisĂ© ce mouvement de conversion ; prĂšs d’un demi-siĂšcle plus tard, il compte autour de 10 000 fidĂšles.

3. Mgr Michel Sabbah, patriarche catholique de rite latin, l’archevĂȘque Swerios Malki Mourad de l’Église orthodoxe syrienne, le trĂšs RĂ©v. Riah Abu El-Assal, Ă©vĂȘque anglican de JĂ©rusalem, et le trĂšs RĂ©v. Munib Younan Ă©vĂȘque luthĂ©rien.




Article paru dans la revue « Les Réseaux des Parvis » n° 53 - mars 2012

Permanence et métamorphoses de la protestation évangélique


L’hĂ©ritage socioreligieux des prophĂštes d’IsraĂ«l

La protestation Ă©vangĂ©lique inaugurĂ©e par JĂ©sus s’est inscrite dans le sillage des prophĂštes d’IsraĂ«l, hĂ©ritiers d’une thĂ©ologie de la libĂ©ration tirĂ©e du mythe fondateur de l’Exode qui raconte la dĂ©livrance du peuple juif de l’esclavage en Égypte. Amos, OsĂ©e et IsaĂŻe ont insistĂ© sur la prĂ©dilection divine pour les petits et se sont Ă©levĂ©s avec vĂ©hĂ©mence contre l’oppression et l’exploitation infligĂ©es aux plus vulnĂ©rables. Dieu n’a que dĂ©goĂ»t, ont-ils proclamĂ©, pour les sacrifices et les cultes quand la justice est bafouĂ©e. Partageant la piĂ©tĂ© des « pauvres de Yahweh », la jeune Marie enceinte de JĂ©sus a exaltĂ© le changement radical que Dieu apporte Ă  l’ordre du monde : « Il renverse les puissants de leurs trĂŽnes, il Ă©lĂšve les humbles ; il comble de biens les affamĂ©s, renvoie les riches les mains vides ». Et il est rĂ©vĂ©lateur que JĂ©sus ait commencĂ© sa prĂ©dication par cet oracle d’IsaĂŻe : « Il m’a envoyĂ© porter la bonne nouvelle aux pauvres, annoncer la dĂ©livrance aux captifs, rendre la vue aux aveugles et la libertĂ© aux opprimĂ©s. »

Croyant la fin du monde imminente et fonciĂšrement non violent, JĂ©sus n’a pas prĂ©conisĂ© d’abattre l’ordre sociopolitique dominant. Mais les valeurs qu’il a enseignĂ©es dans les bĂ©atitudes et les paraboles se situaient aux antipodes de celles privilĂ©giĂ©es par les possĂ©dants et les dĂ©tenteurs du pouvoir politique et religieux. Sa frĂ©quentation du rebut de la sociĂ©tĂ© – les handicapĂ©s et les malades considĂ©rĂ©s comme impurs, les publicains et les prostituĂ©es entre autres –, et son attitude Ă  l’égard des femmes ont constituĂ© la plus Ă©vidente des protestations contre la duretĂ© et l’hypocrisie des adeptes intransigeants de la Loi. Il a solennellement averti que seule comptera, au Jugement dernier, la misĂ©ricorde qui aura Ă©tĂ© manifestĂ©e aux victimes de la faim, de la soif et du dĂ©nuement, aux Ă©trangers, aux malades et aux prisonniers. Sa critique de la religion et l’annonce d’un « culte en esprit et en vĂ©ritĂ© » se substituant aux rituels du Temple lui ont finalement valu d’ĂȘtre crucifiĂ©. Mais sa parole agit encore Ă  travers ses disciples qu’il avait qualifiĂ© de « sel de la terre et lumiĂšre du monde ».

Pour la rĂ©forme de l’Église et le salut des Ăąmes

Innombrables ont Ă©tĂ© les disciples de JĂ©sus qui, au nom de son Ă©vangile, se sont insurgĂ©s contre l’iniquitĂ© imposĂ©e par les autoritĂ©s profanes et religieuses. Mais Ă  mesure que la collusion entre les pouvoirs spirituels et temporels s’est aggravĂ©e au fil de l’histoire, leur protestation s’est focalisĂ©e sur l’institution ecclĂ©siastique qui, sous le couvert de Dieu, voulait rĂ©genter le monde pour sa gloire et son profit. La chrĂ©tientĂ© mĂ©diĂ©vale n’a pas Ă©pargnĂ© ces protestataires : les geĂŽles des rois et les bĂ»chers de l’Inquisition ont comptĂ© beaucoup de martyrs. Les valeurs Ă©vangĂ©liques n’ont cependant jamais Ă©tĂ© oubliĂ©es, et elles ont refleuri d’une façon particuliĂšrement prometteuse au XIIĂšme siĂšcle. À la suite de François d’Assise passionnĂ©ment attachĂ© aux vertus d’humilitĂ© et de pauvretĂ©, puis des ordres mendiants crĂ©Ă©s contre l’opulence et la morgue des grands monastĂšres, les bĂ©guins et les bĂ©guines ont choisi de vivre selon l’évangile en se soustrayant au contrĂŽle de la hiĂ©rarchie, et les mystiques rhĂ©nans ont transcrit ces innovations pratiques aux plans spirituel et thĂ©ologique.

La RĂ©forme engagĂ©e par Martin Luther au dĂ©but du XVIĂšme siĂšcle a cristallisĂ© la protestation contre l’aviditĂ© et la luxure persistantes qui gouvernaient l’Église. Une papautĂ© corrompue pervertissait le christianisme : le trafic des indulgences devait financer les somptueux travaux du Vatican, la prioritĂ© allait aux Ɠuvres d’art et aux jouissances mondaines, la moralitĂ© la plus Ă©lĂ©mentaire Ă©tait sacrifiĂ©e Ă  l’envie d’accaparer, de s’exhiber et de dominer. PortĂ©s par le courant d’émancipation issu de l’humanisme, les rĂ©formateurs affirmĂšrent la souveraine autonomie de la conscience individuelle contre le dogmatisme et l’autoritarisme tentaculaire des autoritĂ©s ecclĂ©siastiques. Ils rĂ©cusĂšrent la Tradition en proclamant que la volontĂ© divine ne s’exprime qu’à travers les Écritures et ne peut s’imposer que par elles. Avec Ulrich Zwingli, Jean Calvin et bien d’autres, ce puissant mouvement protestataire s’est Ă©tendu et a dĂ©veloppĂ© sa propre thĂ©ologie, continuant Ă  se diversifier par la suite en dĂ©pit des violences qu’il eut Ă  subir.

Face au schisme, la papautĂ© lança une contre-rĂ©forme dĂšs 1545. Le Concile de Trente amenda notablement les mƓurs de l’Eglise, mais celle-ci demeura nĂ©anmoins infĂ©odĂ©e aux catĂ©gories sociales dominantes. Il s’ensuivit plus tard une double hĂ©morragie. Intimement liĂ©e au systĂšme fĂ©odal et Ă  la monarchie, l’Église catholique perdit le paysannat lors de la RĂ©volution française. Puis, proche et parfois complice des forces conservatrices du capitalisme naissant, elle perdit les populations ouvriĂšres au XIXĂšme siĂšcle. Ce ne fut qu’à la veille du XXĂšme siĂšcle qu’elle rĂ©visa ses positions pour enrayer le processus de dĂ©litement qui la ruinait. Elle dĂ©nonça Ă  son tour l’injustice de l’économie de profit stigmatisĂ©e par le communisme, et renonça par la mĂȘme occasion Ă  s’obstiner plus longtemps dans la condamnation des principes rĂ©publicains. Mais cette conversion aussi formelle que tardive ne modifia pas vraiment ses alliances et sa propre gouvernance. De leur cĂŽtĂ©, la plupart des Églises protestantes s’étaient peu Ă  peu enlisĂ©es elles aussi, compromises par leurs stratĂ©gies de conquĂȘte et de contrĂŽle social, plus ou moins entravĂ©es par des courants fondamentalistes et de type charismatique.

Pour servir et sauvegarder le monde

Au XXĂšme siĂšcle, avec la sĂ©cularisation et l’émergence des droits de l’homme dans la foulĂ©e du christianisme, la protestation Ă©vangĂ©lique a Ă©tĂ© marquĂ©e par les grandes luttes sociales en Occident et par les politiques d’émancipation Ă©conomique et politique du tiers-monde. Renonçant Ă  l’action missionnaire classique, Albert Schweitzer a condamnĂ© les abus du systĂšme capitaliste et colonial et fut, par son travail mĂ©dical, un prĂ©curseur de l’action humanitaire et altermondialiste. Martin Luther King s’est battu au prix de sa vie contre le racisme et l’exclusion frappant les anciens esclaves noirs des États-Unis. La thĂ©ologie de la libĂ©ration a pris fait et cause pour les pauvres en AmĂ©rique latine et, bien qu’étouffĂ©e par Rome, cette option a Ă©tĂ© relayĂ©e par de grands tĂ©moins comme Helder Camara et Oscar Romero. Dans les pays dits dĂ©veloppĂ©s, la protestation Ă©vangĂ©lique a Ă©tĂ© vigoureuse avec, en France, l’aventure des prĂȘtres ouvriers, les initiatives de l’abbĂ© Pierre, les engagements de divers mouvements ecclĂ©siaux progressistes, et surtout avec la mobilisation de nombreux chrĂ©tiens dans des structures non confessionnelles militant pour la justice et la paix.

MalgrĂ© bien des ambiguĂŻtĂ©s, Vatican II a notablement rĂ©percutĂ© la protestation Ă©vangĂ©lique de Jean XXII dans le catholicisme. Mais l’hĂ©ritage de ce concile a rapidement divisĂ© les fidĂšles entre une mouvance ouverte sur les problĂšmes du monde et une autre repliĂ©e sur elle-mĂȘme, qui ne rĂȘve que de restauration ecclĂ©siastique. De plus en plus entravĂ©e par le MagistĂšre et dĂ©sormais minoritaire, la premiĂšre mouvance se trouve placĂ©e devant un choix crucial, Ă©cartelĂ©e entre la fidĂ©litĂ© aux institutions et le refus de cautionner des positions contraires Ă  l’évangile. La fĂ©dĂ©ration des Parvis s’est constituĂ©e Ă  ce carrefour. ParticuliĂšrement dĂ©licate est Ă  l’heure actuelle la situation du clergĂ© qui risque d’ĂȘtre sommĂ© de se soumettre, et donc de choisir entre l’obĂ©issance au MagistĂšre et l’obĂ©issance Ă  la conscience, entre des dĂ©rives sectaires qui enferment de plus en plus de croyants aux plans dogmatique, rituel et disciplinaire, et les exigences Ă©vangĂ©liques. Tel est l’enjeu de l’appel Ă  la dĂ©sobĂ©issance qui, parti d’Autriche, est actuellement repris dans divers pays d’Europe.

La protestation évangélique comme chemin

Sur quelles pistes de rĂ©flexion ouvre ce trop rapide survol historique de la protestation Ă©vangĂ©lique ? D’abord, sans minimiser la spĂ©cificitĂ© de l’enseignement de JĂ©sus et la radicale nouveautĂ© de l’identification de Dieu aux victimes de la violence par le christianisme, il apparaĂźt que les valeurs Ă©vangĂ©liques renvoient Ă  une Ă©thique qui n’est pas l’apanage exclusif des Églises ou du christianisme. Elles ont pris corps au cours d’une histoire qui a commencĂ© bien avant la chrĂ©tientĂ©, et elles peuvent se retrouver sous des formes plus ou moins explicites et accomplies dans d’autres cultures ou religions et dans le monde sĂ©cularisĂ©. Dieu n’est pas avare de ses dons, et l’évangile a un caractĂšre d’universalitĂ© au diapason des valeurs que vĂ©hicule le fond intime du cƓur humain. Non seulement il y a lĂ  une pierre d’attente pour le dialogue interreligieux, mais aussi pour collaborer avec tous ceux qui croient en l’homme, sans acception de religion. Pourquoi ne pas reconnaĂźtre que l’athĂ©isme lui-mĂȘme tĂ©moigne parfois plus que les Églises des valeurs Ă©vangĂ©liques, et ce jusqu’à devoir combattre les organisations ecclĂ©siastiques Ă  l’occasion ?

Ensuite, il s’avĂšre que les valeurs Ă©vangĂ©liques ne peuvent jamais ĂȘtre consolidĂ©es au profit de ceux qui les prĂȘchent. Il n’existe pas de monopole dans ce domaine et ceux qui portent cette protestation sont logĂ©s Ă  la mĂȘme enseigne que quiconque. Ils ne peuvent ĂȘtre tĂ©moins de l’évangile qu’en acceptant d’ĂȘtre consumĂ©s par leur engagement pour renaĂźtre sans cesse Ă  nouveau. Telle est la premiĂšre exigence de la vertu de fidĂ©litĂ© dans les situations inĂ©dites. Comme la Parole originelle qui a crĂ©Ă© et qui continue Ă  crĂ©er le monde, la protestation Ă©vangĂ©lique ne peut ĂȘtre audible et active parmi les hommes qu’en s’incarnant dans des langages et des institutions. Mais dĂšs qu’elle cĂšde Ă  la tentation de s’ériger en dispensateur d’une vĂ©ritĂ© entiĂšre et dĂ©finitive pour se perpĂ©tuer socialement, elle se condamne Ă  trahir. Telle est la terrible condition de la religion et des structures militantes : elles sont incontournables et toujours Ă  dĂ©passer. Elles ne peuvent manifester l’absolu qu’à travers leur propre relativitĂ©. La protestation Ă©vangĂ©lique n’est qu’un humble chemin Ă  travers les multiples contradictions insolubles qui nous environnent.

Que pĂšsent, face aux urgences concrĂštes de notre Ă©poque, les identitĂ©s dĂ©finies par les doctrines et les liturgies ? L’évangile est-il extĂ©nuĂ© ou peut-il encore bouleverser la planĂšte comme au temps oĂč Paul a proclamĂ© l’égale dignitĂ© de tous les humains ? Quelles formes Ă©pousera Ă  l’avenir la protestation Ă©vangĂ©lique dans les Églises, sur les parvis et au sein du monde ? Pour aider l’humanitĂ© Ă  sauvegarder la vie face Ă  l’injustice et Ă  la violence, il est urgent d’élaborer une nouvelle thĂ©ologie de la libĂ©ration et un altermondialisme capable de dĂ©sengluer le monde de la tyrannie marchande. Et surtout, il faut entreprendre rĂ©solument et sans dĂ©lai, aux risques et pĂ©rils qu’elle comporte, la folle rĂ©volution intĂ©rieure et sociale que commande cette perspective. Pour transfigurer les hommes et la sociĂ©tĂ©, pour que le respect et l’amour l’emportent sur le cynisme et la destruction, il faut des protestataires, des rĂ©sistants et des bĂątisseurs habitĂ©s par la libertĂ© crĂ©atrice des bĂ©atitudes face aux idolĂątries profanes et religieuses.

Jean-Marie Kohler



Interview d'Oliver Abel
Philosophe d’éthique politique Ă  la FacultĂ© de ThĂ©ologie Protestante de Paris

accordée à la revue « Les Réseaux des Parvis »,
parue dans le n° 53 - mars 2012 (1)



L’Évangile au rythme des hommes

La Parole demeure, les Églises passent



Que pensez-vous de la subversion des formes traditionnelles du protestantisme par les Églises Ă©vangĂ©liques d’obĂ©dience pentecĂŽtiste qui progressent partout ?

Ces Églises renvoient aux difficultĂ©s rĂ©sultant d’une prĂ©carisation qui touche l’ensemble de la planĂšte. L’ordre du monde est bouleversĂ© par une profonde mutation des structures et des idĂ©ologies Ă©conomiques, politiques et culturelles. Toutes les institutions en sont affectĂ©es, et notamment les grandes Églises trop habituĂ©es Ă  s’imaginer inaltĂ©rables. LivrĂ©s Ă  ces changements, les individus se trouvent d’autant plus dĂ©stabilisĂ©s qu’ils sont socialement plus fragiles. La religion apparaĂźt alors comme une planche de salut aux personnes et aux catĂ©gories sociales les plus malmenĂ©es, comme un refuge capable de les sauvegarder. RĂ©duite Ă  sa forme la plus Ă©lĂ©mentaire, dĂ©crochĂ©e du passĂ© et vĂ©hiculĂ©e par les Ă©motions du vĂ©cu immĂ©diat, cette offre religieuse rĂ©pond aux manques qui taraudent les pauvres, leur offrant consolations et solidaritĂ© dans un cadre communautaire trĂšs structurant. J’ai observĂ© cela au BrĂ©sil, au Congo et en CorĂ©e, mais la mĂȘme chose se produit chez nous dans les colonies ethno-religieuses de nos banlieues et dans les milieux dĂ©favorisĂ©s en gĂ©nĂ©ral. Je dirai qu’il s’agit d’une religion de naufragĂ©s, de rescapĂ©s, d’une religion de survie qui mĂ©rite d’ĂȘtre respectĂ©e Ă  ce titre en dĂ©pit de ses carences et de ses frĂ©quentes outrances.

Ce courant religieux a-t-il vocation Ă  se substituer aux Églises traditionnelles sans autre forme de procĂšs ? Ce serait une erreur et une faute de lui accorder le monopole de l’évangile et de minimiser ce que le protestantisme historique – comme le catholicisme de son cĂŽtĂ© – peut et doit encore apporter au christianisme. DĂ©terminĂ©es par les urgences qui assaillent leurs fidĂšles, ces nouvelles Églises n’ont pas en elles-mĂȘmes les ressources nĂ©cessaires pour assumer leur inscription dans le monde, ni pour atteindre une stabilitĂ© propice Ă  une transmission durable du message Ă©vangĂ©lique. Fragiles embarcations surchargĂ©es de laissĂ©s-pour-compte, de boat people pourrait-on dire, elles ont besoin d’ĂȘtre aidĂ©es pour crĂ©er des lieux habitables dans la durĂ©e. Que leurs tendances charismatiques se doublent souvent de fondamentalisme met en Ă©vidence la prĂ©caritĂ© contre laquelle elles se battent sans avoir les moyens d’y remĂ©dier. Sans racines face aux fluctuations du monde, elles arriment leurs nĂ©ophytes et born again Ă  des doctrines aussi insubmersibles que des bouĂ©es de sauvetage. Les grandes Églises ont lĂ  un rĂŽle fondamental Ă  assurer en manifestant et en partageant ce qui leur a permis de traverser les siĂšcles. À savoir : la foi en une vĂ©ritĂ© tissĂ©e d’histoire et cependant toujours Ă  chercher, sous la houlette d’institutions qui organisent cette recherche en se rĂ©fĂ©rant au chemin dĂ©jĂ  parcouru et en autorisant les dĂ©bats contradictoires que suscitent les situations nouvelles.

Mais oĂč en sont les grandes Églises dans notre monde sĂ©cularisĂ© et pluraliste, entre la chrĂ©tientĂ© qui a disparu et un avenir Ă©mancipĂ© de la religion ?

Je me reporterai ici au penseur protestant Ernst Troeltsch mort en 1923, philosophe, thĂ©ologien et sociologue allemand proche de Max Weber, qui a longuement analysĂ© l’évolution des religions dans la modernitĂ©. Il distingue trois modalitĂ©s de l’Église : la secte qui sĂ©pare, l’organisation traditionnelle qui unit et donne son visage coutumier Ă  la religion, et la forme mystique qui advient par delĂ  les appartenances institutionnalisĂ©es. Ces trois modalitĂ©s peuvent se succĂ©der dans le parcours des sociĂ©tĂ©s comme dans celui des individus, mais il arrive qu’elles cohabitent plus ou moins dans les flux et reflux de la vie personnelle ou collective – non sans paradoxe parfois. En gĂ©nĂ©ral, les commencements se caractĂ©risent par un mouvement de rupture, de sĂ©paration et de forte revendication identitaire. Vient ensuite le moment de pĂ©renniser l’organisation religieuse en tant qu’institution capable de partager ses valeurs et de les transmettre au monde. Et, pour finir, survient une expĂ©rience plus vaste qui est d’ordre mystique et se passe des institutions, dĂ©bouchant sur l’effacement de toutes les cloisons et sĂ©parations. La protestation initiale et le dĂ©veloppement ultĂ©rieur se dissolvent dans la communion. Il y a des Ă©toiles naissantes, des Ă©toiles au zĂ©nith de leur rayonnement, des Ă©toiles qui meurent et se rĂ©pandent en poussiĂšre dans le cosmos, tel est aussi le destin des religions.

Personnellement, j’ai tendance Ă  penser que la religion va mourir en Occident. Mais loin d’ĂȘtre pessimiste et de m’attrister, cette perspective m’inspire de la gratitude et dĂ©cuple mon espĂ©rance. L’effacement des Églises sous leurs formes actuelles peut signifier qu’elles sont arrivĂ©es au terme de leur mission, que l’on peut et que l’on doit se rĂ©jouir de ce qu’elles ont globalement rĂ©ussi Ă  apporter au monde, et qu’il est heureux de les voir s’effacer pour laisser venir au jour de nouvelles formes de vie spirituelle Ă  leur suite. Rien n’est jamais perdu dans l’économie mystĂ©rieuse de la crĂ©ation et de l’histoire : mĂȘme les Ă©checs peuvent constituer de prodigieux ensemencements. Si les vagues des ocĂ©ans pouvaient nous enseigner l’humble simplicitĂ© qui prĂ©side Ă  leur succession, bien des choses nous paraĂźtraient moins tragiques.... ! Mais, me direz-vous, qu’est-ce que cela signifie concrĂštement ? Nous connaissons tous des paroisses qui se dĂ©truisent en se crispant obstinĂ©ment sur les formes hĂ©ritĂ©es de la religion, qui Ă©touffent la vie en voulant la conserver sous l’autoritĂ© des anciens qui dĂ©mobilisent les jeunes en usurpant leur place. La subversion Ă©vangĂ©lique nous invite Ă  dĂ©livrer ces paroisses et nos Églises de leurs obsessions de survie, Ă  libĂ©rer les consciences et les structures pour les ouvrir Ă  l’Esprit qui n’est jamais Ă  court de propositions novatrices.

Si la religion est en train de mourir sous ses formes anciennes, quelles sont les conversions qu’il apparaĂźt souhaitable de mettre en Ɠuvre dans les Églises pour prĂ©parer l’avenir ?

Au risque de paraĂźtre paradoxal, je dirai d’abord que le protestantisme devrait commencer par revenir Ă  la radicalitĂ© antireligieuse des intuitions fondatrices de la RĂ©forme. Rejetant l’infantilisation qu’affectionne la religion pour se doter de fidĂšles soumis, les rĂ©formateurs du XVIĂšme siĂšcle ont rĂ©solument voulu Ă©duquer le peuple, lui apprendre Ă  lire la Bible en vue de lui donner accĂšs Ă  l’autonomie de la conscience. Alors que notre rapport Ă  la mort hypothĂšque notre vie et pervertit notre piĂ©tĂ© sous l’influence persistante de craintes paĂŻennes, Jean Calvin ne s’est pas prĂ©occupĂ© de son salut et a demandĂ© que son cadavre soit jetĂ© Ă  la fosse commune, cousu dans un drap dĂ©pourvu de toute marque distinctive. À la grĂące de Dieu
 En pratique, le protestantisme ultĂ©rieur a couramment substituĂ© la primautĂ© du pĂ©chĂ© Ă  la suprĂ©matie de la grĂące, et ravalĂ© la foi au niveau des Ɠuvres en cultivant le souci individuel et obsessionnel de la condamnation et du salut. Que de promesses non tenues, que de richesses enfouies sous les sĂ©diments de l’histoire ! Mais il est clair que l’avenir ne se lit pas dans le passĂ©, et qu’il nous faut aujourd’hui rĂ©pondre Ă  des questions qui ne se sont posĂ©es ni Ă  JĂ©sus, ni Ă  François d’Assise, ni aux protagonistes des rĂ©formes du XVIĂšme siĂšcle.

J’évoquerai ici la question cruciale de la vĂ©ritĂ© que l’hermĂ©neutique moderne renouvelle avec bonheur. AprĂšs que la thĂ©ologie eut longtemps revendiquĂ© le privilĂšge exclusif d’énoncer le vrai, la compĂ©tition survenue entre la science et la religion Ă  l’époque de la Renaissance a eu des consĂ©quences dĂ©sastreuses qu’il faut surmonter sans dĂ©lai pour entrevoir la mystĂ©rieuse richesse des textes. LĂ  comme ailleurs, la voie de l’évangile est celle du renoncement aux assurances et de l’humble recherche. Quand mes Ă©tudiants relĂšvent les Ă©carts qui sĂ©parent et opposent parfois les textes bibliques, quand ils dĂ©couvrent que la comprĂ©hension du monde et la vision de Dieu varient considĂ©rablement selon les Ă©crits proclamĂ©s normatifs, ils rĂ©alisent que la vĂ©ritĂ© ne se dĂ©voile que par ses facettes, dĂ©bordant tous les cadres y compris le canon des Écritures. Ainsi leur est-il donnĂ© de pouvoir s’émerveiller d’une vĂ©ritĂ© plus vaste que tous les savoirs - englobant le passĂ©, le prĂ©sent et anticipant sur l’avenir -, et d’accĂ©der ainsi Ă  un rapport Ă  la vĂ©ritĂ© ouvrant sur l’espĂ©rance. Cet horizon est aux antipodes des fondamentalismes qui, toujours et partout, guettent la religion et tentent les Églises. Il nous faut reconnaĂźtre notre condition plurielle et en admettre jusqu’au bout les consĂ©quences – la dĂ©rangeante et fĂ©conde altĂ©ritĂ©.

Autre dimension majeure de la religion, les rites soulĂšvent des problĂšmes plus difficiles Ă  rĂ©soudre que ceux, d’abord thĂ©oriques, concernant la vĂ©ritĂ©. Ils constituent des morceaux de langage qui relĂšvent de l’enfance enfouie au plus profond de chacun – habitudes fortement empreintes d’affectivitĂ©, souvenirs aussi insaisissables que prĂ©gnants qui rappellent des ambiances, des gestuelles, des musiques, des odeurs, etc. L’individu qui se prĂ©tend entiĂšrement Ă©mancipĂ© Ă  cet Ă©gard dĂ©nie et refoule une part essentielle de lui-mĂȘme. Inversement, celui qui se complaĂźt dans les souvenirs de son enfance au point de s’y engluer se condamne Ă  ne jamais pouvoir accĂ©der Ă  sa libertĂ©. Mais pourquoi ne serait-il pas possible d’inventer des voies respectant les exigences modernes de l’adulte responsable sans pour autant nĂ©gliger la part d’enfance et ignorer ce qui a marquĂ© ses origines ? La complexitĂ© de ces questions invite Ă  la modestie et au pragmatisme : ne compte finalement que ce qui permet Ă  chacun de vivre sa foi en esprit et en vĂ©ritĂ© sans omettre de la partager. Ce constat me porte Ă  prĂ©coniser un espacement des cultes classiques au profit d’autres formes de rencontres Ă  inventer, et la reconnaissance officielle de la double appartenance confessionnelle des fidĂšles protestants et catholiques de maniĂšre Ă  favoriser le dĂ©passement des clivages actuels.

N’est-ce pas en essayant de changer le monde au nom de l’évangile que les chrĂ©tiens changeront leurs Églises et feront advenir le christianisme de demain ?

Oui, c’est notre rapport au monde que nous devons convertir en prioritĂ©. Et lĂ  s’impose d’emblĂ©e un constat radical et universel : nous ne sommes que des humains et non des dieux, vivant au sein d’un monde fragile au rythme d’une histoire qui emporte tout pour sans cesse crĂ©er du neuf dans le sillage de l’ancien. Il nous faut accepter notre vulnĂ©rabilitĂ© et celle de la nature, reconnaĂźtre le caractĂšre fugace de nos existences et de nos institutions. Mais le constat que toute vie est Ă©phĂ©mĂšre la rend particuliĂšrement prĂ©cieuse et interpelle notre responsabilitĂ© : nous devons nous protĂ©ger les uns les autres, protĂ©ger notre patrimoine commun et respecter les rĂšgles qui nous permettent de vivre ensemble. Face Ă  la marchandisation qui dĂ©truit la nature et exacerbe la violence entre les hommes, il faut d’urgence transformer nos modes de consommation. Ce n’est pas seulement pour des raisons Ă©conomiques que nous devons changer nos habitudes alimentaires ou nos comportements en matiĂšre de dĂ©placement, c’est pour devenir plus humains et pour humaniser toute la crĂ©ation et sauvegarder la vie.

En dĂ©nonçant les faux-dieux et l’idolĂątrie, l’évangile prescrit trois grandes ruptures qui sont susceptibles de dĂ©saliĂ©ner l’homme contemporain : rompre avec les rĂȘves du pouvoir, avec la compulsion Ă  la propriĂ©tĂ©, et avec ce que j’appelle la complaisance culturelle. Quand JĂ©sus affirme « Rendez Ă  CĂ©sar ce qui est Ă  CĂ©sar et Ă  Dieu ce qui est Ă  Dieu », il reconnaĂźt au champ politique une autonomie lĂ©gitime, mais surtout il brise toutes les visions thĂ©ocratiques. Aucun pouvoir humain ne peut s’identifier au pouvoir divin, aucune instance politique ne peut se substituer Ă  Dieu pour exercer la violence en son nom et se faire adorer. Mais le nouveau veau d’or qui asservit aujourd’hui l’humanitĂ© est Ă©rigĂ© par la religion du marchĂ©. Contre lui, il ne suffit pas de se dĂ©clarer anticapitaliste, il faut se battre pour placer effectivement l’homme au centre des prĂ©occupations sociales et politiques, et en payer le prix. « Plus un sdf Ă  la rue ! » : pourquoi diffĂ©rer, en invoquant son coĂ»t, un engagement aussi impĂ©ratif qui pourrait ĂȘtre d’une portĂ©e exemplaire et impulser d’autres initiatives ? En troisiĂšme lieu, je dirai qu’il faut rompre avec le conformisme mortifĂšre qui Ă©touffe notre sociĂ©tĂ©. Avec les artistes et les poĂštes qui percent dans les murs de la biensĂ©ance des brĂšches ouvrant sur l’inĂ©dit et l’avenir, il faut retrouver la parole et la rendre aux gens, oser le scandale en se risquant sur des chemins inĂ©dits. Comme l’écrivait Emerson : « Je fuis pĂšre et mĂšre, femme et frĂšre lorsque mon gĂ©nie m’appelle. J’écrirais volontiers sur les linteaux de la porte d’entrĂ©e: Caprice. J’espĂšre du moins que c’est quelque chose de mieux qu’un caprice, mais nous ne pouvons pas passer la journĂ©e en explications ».

Au fond, et sans du tout nier le tragique de la vie, l’immense souffrance des hommes et la cruautĂ© de leurs Ă©checs, je crois qu’il est sain de percevoir le monde comme un thĂ©Ăątre oĂč le comique de nos prĂ©tentions et quiproquos nous invite Ă  l’humilitĂ©. Que savons-nous et que pouvons-nous savoir de l’absolu et de l’éternel ? Que pouvons-nous imposer Ă  autrui au nom de Dieu ? Nous passons notre temps Ă  parler de choses dont nous ignorons l’essentiel, Ă  usurper des pouvoirs qui ne nous appartiennent pas, Ă  nous contredire dans notre propre existence et entre nous. Est-ce Ă  dire que tout doit ĂȘtre relativisĂ© ? AssurĂ©ment non, et c’est mĂȘme le contraire que nous enseigne cette Ă©vocation. C’est parce que nous avons vocation Ă  cheminer dans la vĂ©ritĂ© qu’il nous faut la respecter absolument et renoncer Ă  la travestir dans des formes chosifiĂ©es pour en user Ă  nos propres fins. C’est parce que les institutions constituent l’indispensable cadre de notre existence personnelle et collective qu’il nous faut en prendre soin sans nier leur fragilitĂ© et leur nature passagĂšre, ni en faire des instruments de domination. La Parole a pris dans des formes de vie diffĂ©rentes parmi les humains : il y a un temps pour protester, rĂ©sister, se mettre en dissidence parfois, amĂ©nager des camps de toiles dans la nuit ; il y a un temps pour construire des espaces qui soient des thĂ©Ăątres accueillants pour nos communautĂ©s, aptes Ă  donner un cadre Ă  la suite des rĂ©interprĂ©tations de l’évangile ; et enfin, il y a un temps pour s’effacer afin que le monde puisse continuer Ă  renaĂźtre.


Propos recueillis par Jean-Marie Kohler

(1) Ce numéro comprendra un dossier intitulé La subversion évangélique.
Pour découvrir la Fédération des Réseaux du Parvis, visitez le site : www.reseaux-parvis.fr.
Pour vous abonner Ă  la revue, contactez : temps.present @wanadoo.fr (20 euros par an)





Interview de Jean-Claude Guillebaud

accordée à la revue Les Réseaux des Parvis
parue dans le n° 52 - décembre 2011 (1)


Face au nucléaire, quel monde voulons-nous ?


Parvis : L’importance accordĂ©e au nuclĂ©aire civil et militaire n’est-elle pas un des rĂ©vĂ©lateurs les plus parlants de la logique qui gouverne l’évolution du monde contemporain ?

Jean-Claude Guillebaud : Les enjeux de l’énergie atomique me sont apparus cruciaux dĂšs le dĂ©but des annĂ©es 70 quand j’ai couvert, pour le journal « Le Monde », les premiĂšres grandes manifestations antinuclĂ©aires. Au forcing entrepris par EDF pour convaincre les Français de la nĂ©cessitĂ© du tout nuclĂ©aire s’est vite opposĂ©e, rĂ©solument non violente et d’emblĂ©e transnationale, une puissante rĂ©sistance citoyenne. J’avoue avoir Ă©tĂ© sĂ©duit par la clairvoyance, la gĂ©nĂ©rositĂ© et le courage de celles et ceux qui, comme Solange Fernex, ont lancĂ© cette contestation Ă  Marckolsheim et Fessenheim sans craindre de s’exposer aux coups et Ă  d’éprouvantes grĂšves de la faim. À la mĂȘme Ă©poque (en 1973), j’ai suivi pour « Le Monde » le « Commando de la Paix » dĂ©pĂȘchĂ© en PolynĂ©sie française par Jean-Jacques Servan-Schreiber pour tenter, avec le gĂ©nĂ©ral PĂąris de la BollardiĂšre entre autres, de gĂȘner les essais atomiques en cours Ă  Mururoa.

Devenu l’ami et l’éditeur de Jacques Ellul aprĂšs avoir Ă©tĂ© son Ă©tudiant Ă  Bordeaux, j’ai trĂšs tĂŽt adhĂ©rĂ© Ă  sa critique de la logique technicienne qui, selon lui, dĂ©termine une folle fuite en avant de notre civilisation. De fait, Ă  la pointe de la technoscience, les activitĂ©s liĂ©es Ă  l’industrie de l’atome refaçonnent imperceptiblement et en profondeur la sociĂ©tĂ©. La croissance de la consommation d’énergie est a priori considĂ©rĂ©e comme nĂ©cessaire et possible de façon illimitĂ©e et gĂ©nĂ©ralisable. Au plan politique, le nuclĂ©aire a fini par jouer un rĂŽle clĂ© jusque dans l’organisation de l’État, servi par une sorte de cabinet noir qui reconfigure les rapports de force au profit des lobbies qu’il reprĂ©sente. La pratique du secret contribue Ă  l’émergence de structures fonciĂšrement antidĂ©mocratiques, voire policiĂšres et totalitaires. Contrairement Ă  ce que l’on se plaĂźt Ă  faire croire, le problĂšme du nuclĂ©aire ne rĂ©side pas d’abord dans le retard des remĂšdes attendus de dĂ©couvertes scientifiques nouvelles, ou dans les difficultĂ©s techniques et Ă©conomiques que rencontre le projet de substituer des Ă©nergies renouvelables Ă  l’énergie atomique. Il rĂ©side dans la perversion du modĂšle de sociĂ©tĂ© et des pratiques sociales qu’induit l’atome, et dans la nature mĂȘme de cette Ă©nergie.

Les partisans du nuclĂ©aire parlent des dangers de ce secteur comme on parle des dangers de la route, ne se souciant que des prĂ©cautions Ă  prendre face aux risques immĂ©diats. Mais loin d’ĂȘtre localisĂ©s et momentanĂ©s, les pĂ©rils que vĂ©hicule l’atome peuvent affecter de vastes rĂ©gions, voire la planĂšte entiĂšre, et peuvent se rĂ©percuter sur des siĂšcles, voire hypothĂ©quer l’avenir de l’humanitĂ©. Il faut donc intĂ©grer, quand on rĂ©flĂ©chit Ă  cette question, une rupture phĂ©nomĂ©nale de la temporalitĂ© humaine. Et, du mĂȘme coup, l’énormitĂ© sans prĂ©cĂ©dent de notre responsabilitĂ©. BanalisĂ©, le nuclĂ©aire est projetĂ© dans des perspectives de confort puissamment mĂ©diatisĂ©es, cependant qu’est occultĂ©e l’obsession du profit Ă  court terme qui le commande. Voulez-vous revenir Ă  la bougie ou Ă  la lampe Ă  huile, nous dit-on, voulez-vous enlaidir nos horizons avec des forĂȘts d’éoliennes ? Scandaleux chantage qui fausse Ă  dessein toutes les donnĂ©es du problĂšme. Sans mĂȘme parler de la menace de prolifĂ©ration de l’armement atomique Ă  la faveur du nuclĂ©aire civil, le drame survenu Ă  Fukushima nous remet face Ă  l’essentiel : la vie humaine et la nature sont sacrifiĂ©es aux intĂ©rĂȘts des opĂ©rateurs privĂ©s auxquels est dĂ©lĂ©guĂ©e l’exploitation de l’atome. C’est le rĂšgne du mensonge, de la manipulation et du racket.

P. : D’oĂč Ă©mergent les forces opposĂ©es aux politiques dominantes qui, amnĂ©siques des drames du passĂ© et aveugles aux pĂ©rils actuels, divinisent le progrĂšs ?

J.-C. G. : La rĂ©sistance populaire qui se lĂšve rappelle ce propos de Friedrich Hölderlin : « Les peuples somnolaient mais le destin prit soin qu’ils ne s’endormissent point ». Un peu partout surgit, en marge des institutions traditionnelles, un mouvement de fond qui conteste les structures, les institutions et les idĂ©ologies en place, qui se rebelle contre le dĂ©sordre social Ă©tabli prĂ©sentĂ© comme l’unique et ultime ordre possible. Des projets alternatifs s’élaborent et sont expĂ©rimentĂ©s avec enthousiasme dans les domaines les plus divers. Certaines propositions des altermondialistes, comme la taxation des transactions financiĂšres internationales, sont de mieux en mieux accueillies. Le printemps arabe a balayĂ© de puissantes dictatures longtemps soutenues par l’Occident. Quoique composite et fluctuant, ce mouvement se renforce, dĂ©bordant les syndicats, les partis politiques, les Églises et les frontiĂšres. Les argumentaires officiels se disloquent, le savoir des grands experts se rĂ©vĂšle aussi incertain que pĂ©remptoire, les discoureurs politiques sont discrĂ©ditĂ©s. AprĂšs avoir Ă©tĂ© Ă©rigĂ©e en rationalitĂ© indiscutable et universelle, la raison calculatrice est dĂ©sormais accusĂ©e d’aveuglement : elle mĂšne droit Ă  la ruine en ignorant que les seules valeurs dĂ©cisives, celles qui fondent l’homme et sauvegardent la vie, ne se prĂȘtent Ă  aucune comptabilitĂ©.

De nouveaux espaces de rĂ©flexion, de parole et d’action s’ouvrent. L’arrogance scientiste qui dressait autrefois d’infranchissables barriĂšres entre les savants et la masse prĂ©tendue ignorante est dĂ©mystifiĂ©e. Le discours d’intimidation qui accusait systĂ©matiquement d’incompĂ©tence quiconque n’était pas du sĂ©rail n’est plus ni acceptĂ© ni pertinent. Il est manifeste que les monumentales erreurs d’analyse commises au cours des derniĂšres annĂ©es par les Ă©conomistes les plus renommĂ©s de la planĂšte imposent la modestie. L’exaltation du dĂ©sintĂ©ressement de la science n’est plus de mise aprĂšs les scandales du sang contaminĂ© ou du MĂ©diator qui ont montrĂ© que l’appĂąt du gain finit par gouverner la technoscience elle-mĂȘme. De leur cĂŽtĂ©, comment les spĂ©cialistes du nuclĂ©aire pourraient-ils encore avoir le verbe haut aprĂšs la terrifiante et irrĂ©mĂ©diable catastrophe survenue au Japon ? En dĂ©battant entre eux de ces problĂšmes au sein de chaque discipline, les scientifiques dĂ©couvrent qu’il s’agit en fin de compte de questions « culturelles » autant que scientifiques, et qui dĂ©bordent leurs compĂ©tences. C’est une bonne nouvelle pour la dĂ©mocratie : tout un chacun est conviĂ© Ă  comprendre les enjeux des grandes dĂ©cisions qui engagent l’avenir et Ă  en assumer la responsabilitĂ©.

Il me plaĂźt de noter ici que beaucoup de chrĂ©tiens se rĂ©vĂšlent d’un dynamisme exemplaire sur les fronts qui contestent l’hĂ©gĂ©monie du systĂšme ultralibĂ©ral, principal thurifĂ©raire de l’atome considĂ©rĂ© comme un moteur indispensable pour perpĂ©tuer l’ordre dominant. Ils dĂ©noncent la marchandisation du monde et la violence qui en est le corollaire, et ils essayent de remĂ©dier Ă  l’injustice dont souffrent les plus vulnĂ©rables parmi nous et ailleurs. Leur fidĂ©litĂ© Ă  l’évangile ne s’embarrasse pas de l’attitude souvent timorĂ©e des institutions ecclĂ©siastiques, voire du dĂ©saveu dont ils font parfois l’objet. Sans forcĂ©ment s’afficher comme tels, les chrĂ©tiens sont prĂ©sents dans les grandes ONG humanitaires comme Attac, Amnesty International, ATD Quart Monde. Le christianisme a ses propres organismes d’intervention qui font un travail remarquable, comme le CCFD-Terre Solidaire. Et je crois important de relever que l’immense majoritĂ© des chrĂ©tiens se sent directement concernĂ©e par les initiatives prises pour faire advenir un monde plus solidaire et plus fraternel Ă  travers les restos du cƓur, les banques alimentaires, et de multiples petites ONG. J’ai toujours pensĂ© que c’est lĂ  que s’inventent le monde et la dĂ©mocratie de demain.

P. : Pour sauvegarder l’homme et la crĂ©ation, les visĂ©es humanistes et religieuses sont-elles toutes interchangeables ou existe-t-il une spĂ©cificitĂ© du message Ă©vangĂ©lique ?

J.-C. G. : Parachevant la tradition prophĂ©tique d’IsraĂ«l, le message Ă©vangĂ©lique a changĂ© la face du monde. En voici quelques caractĂ©ristiques en rapport avec la question qui nous occupe. L’homme a le devoir de prendre soin de la crĂ©ation que la Bible dĂ©clare tout entiĂšre chĂšre Ă  Dieu, ce qui exclut le droit d’en abuser et de se risquer Ă  la dĂ©truire. Bien commun de l’humanitĂ©, les richesses de la terre ne sont pas destinĂ©es Ă  des minoritĂ©s sociales, ethniques ou nationales pour leur jouissance exclusive, mais la foi invite au partage dans le cadre d’une frugalitĂ© situĂ©e aux antipodes de l’aviditĂ© consumĂ©riste. Plus strictement Ă©vangĂ©lique, et dĂ©voilement du mystĂšre de l’Incarnation, est l’identification de Dieu aux victimes de l’injustice des hommes, et notamment aux laissĂ©s-pour-compte de la sociĂ©tĂ© actuelle. On voit que ces considĂ©rations ne sont pas Ă©trangĂšres Ă  la problĂ©matique du nuclĂ©aire, Ă  la compĂ©tition stimulĂ©e par l’atome pour le contrĂŽle des richesses et du pouvoir au mĂ©pris de l’idĂ©al de partage fraternel et de respect de la nature. Ce qui est attendu des chrĂ©tiens, c’est un effort de luciditĂ© et une rĂ©elle audace prophĂ©tique.

Mais la foi chrĂ©tienne n’a aucun monopole et doit se garder de tout triomphalisme. « Le vrai dialogue commence quand j’accepte l’idĂ©e que l’autre peut ĂȘtre porteur d’une vĂ©ritĂ© qui me manque » a dit l’évĂȘque d’Oran Pierre Claverie peu avant d’ĂȘtre assassinĂ© par des islamistes. Une parole magnifique dont on retrouve l’écho dans le testament spirituel de Christian de ChergĂ©, le prieur des moines de Tibhirine. Il ne s’agit pas de « tolĂ©rer » la religion et la personne de l’autre en se murant dans sa propre vĂ©ritĂ©, mais d’accueillir la part d’humanitĂ© et de mystĂšre que l’autre porte en lui d’une façon unique. Le philosophe Cornelius Castoriadis, qui n’était pas chrĂ©tien, avançait l’image suivante : « Toute croyance est un pont jetĂ© sur l’abĂźme du doute ». Un « pont » pour aller vers l’autre, « jetĂ© » pour signifier le caractĂšre dĂ©cisionnel de l’acte de foi, et « sur l’abĂźme » pour indiquer que le pont ne supprime pas le doute mais nous permet de l’enjamber. J’ajouterai qu’il existe de multiples ponts pour enjamber nos abĂźmes, de multiples religions et philosophies recourant Ă  des concepts et des moyens diffĂ©rents pour atteindre le mĂȘme but, et que les pontonniers ont tous vocation Ă  s’entraider. DĂ©fendre ensemble l’homme et la vie contre les projets totalitaires de maĂźtrise du monde s’avĂšre d’une urgence prioritaire.

Rappelez-vous le Bernanos des « Grands cimetiĂšres sous la lune », et François Mauriac, et l’engagement des chrĂ©tiens contre la guerre et les tortures en AlgĂ©rie. Ces tĂ©moins ont marquĂ© leur Ă©poque. OĂč en sommes-nous aujourd’hui ? De semblables combats s’imposent contre le cynisme, le vol et le mensonge. Or je suis frappĂ© par le critĂšre qu’utilise l’INSEE pour mesurer le moral des Français : l’envie d’acheter ! C’est insensĂ©. Le dĂ©sir de consommer n’est-il pas plutĂŽt l’indice d’un Ă©tat morbide ? Consommez pour soutenir la croissance et faire tourner la machine, clame-t-on, devoir de citoyen ! Mais n’omettez pas de restreindre vos dĂ©penses et de rembourser vos dettes, est-il clamĂ© en mĂȘme temps ! Injonction paradoxale, disent les psychanalystes... Les nantis s’enrichissent en spoliant les autres, et ils distribuent des crĂ©dits en contrepartie de cette spoliation jusqu’à Ă©touffer par l’endettement ceux qui en bĂ©nĂ©ficient. La crise financiĂšre n’est qu’un pan d’une crise qui est globale, et il est clair que le nuclĂ©aire relĂšve de la mĂȘme boulimie et met en Ă©vidence les mĂȘmes contradictions. Face Ă  cela, l’évangile n’est pas neutre : ce n’est pas d’énergie que nous avons le plus besoin, mais d’un vivre ensemble respectueux de tous et de l’environnement.

P. : Entre les contraintes de la situation socioĂ©conomique prĂ©sente et les impĂ©ratifs non nĂ©gociables de l’éthique Ă©vangĂ©lique, quelle sociĂ©tĂ© voulons-nous et comment la bĂątir ?

J.-C. G. : Je dirai d’abord que personne ne sait ce qui va arriver dans les prochains mois ou les prochaines annĂ©es, ce que deviendront l’euro et l’Europe par exemple. Une chose est sĂ»re par contre, c’est que nos privilĂšges de rentiers du monde ne perdureront pas. Nous sommes entrĂ©s dans une phase de stagnation, et plus vraisemblablement d’appauvrissement relatif. Le dynamisme des pays Ă©mergeants et les revendications de l’hĂ©misphĂšre sud entraĂźneront une redistribution des richesses qui se fera inĂ©vitablement Ă  nos dĂ©pens. Mais est-il vraiment dramatique qu’une sociĂ©tĂ© qui s’est enrichie de 4 ou 500% en quelques dĂ©cennies, Ă  la faveur et dans le sillage des trente glorieuses, s’appauvrisse de 10% pour permettre Ă  d’autres d’amĂ©liorer leur niveau de vie Ă  leur tour ? En cas de guerre ou de catastrophe naturelle, en pĂ©riode de grande dĂ©pression et mĂȘme d’une façon plus gĂ©nĂ©rale, toutes les sociĂ©tĂ©s sont capables de sacrifices bien plus grands, mais Ă  la condition qu’elles connaissent un minimum de cohĂ©sion sociale.

Or cette cohĂ©sion ne saurait exister sans un minimum de justice sociale, et force est de constater que nous vivons dans une sociĂ©tĂ© oĂč les inĂ©galitĂ©s ne cessent de s’aggraver. Alors que les revenus des plus riches ont connu une croissance exponentielle, plus de huit millions de Français vivent aujourd’hui sous le seuil de pauvretĂ© avec moins de 950 euros par mois. Demander des sacrifices Ă  ceux qui se sentent dĂ©jĂ  sacrifiĂ©s ne peut entraĂźner que l’incomprĂ©hension, le refus et la rĂ©volte, et les scandales provoquĂ©s par la collusion entre le politique et les affaires exacerbent ces attitudes de rejet. ProfondĂ©ment Ă©branlĂ©e par les ententes occultes entre les dĂ©cideurs Ă©conomiques et politiques, notre Ă©poque est devenue vulnĂ©rable aux extrĂ©mismes de droite et de gauche qui menacent la dĂ©mocratie. LĂ  oĂč vient Ă  manquer la confiance, la cohĂ©sion sociale s’effondre, et la sociĂ©tĂ© tout entiĂšre avec elle. La crise financiĂšre n’est-elle pas d’abord, dans une large mesure, une crise de confiance ? MĂȘme les Églises souffrent de ce mal. C’est dans tous les domaines, y compris celui du nuclĂ©aire de toute Ă©vidence, que la confiance est foulĂ©e aux pieds. Pourquoi cette situation et comment en sortir ?

Le monde vit en ce moment une mutation gigantesque, d’ordre Ă  la fois technologique, Ă©conomique, gĂ©opolitique, Ă©cologique. Bien plus profonde que celle qui a marquĂ© la fin de l’empire romain ou la Renaissance, cette mutation s’avĂšre d’une ampleur comparable, d’aprĂšs Michel Serres, Ă  la rĂ©volution nĂ©olithique. Le vieux monde est sur le point de disparaĂźtre et un monde nouveau est en train de naĂźtre, que nous avons du mal Ă  dĂ©chiffrer parce que nous n’en avons pas encore les clĂ©s. Est-il surprenant, dans ces conditions, que toutes les institutions du vieux monde soient en crise - l’économie et la finance, le politique et la dĂ©mocratie, la justice et l’éducation, la religion et les Églises ? Comment pourrait-il en ĂȘtre autrement ? Cette crise est aussi grave qu’incontournable, sans retour en arriĂšre ni restauration possibles, et elle nous rend forcĂ©ment anxieux. Mais participer Ă  l’enfantement de ce monde nouveau est une aventure prodigieuse, la plus passionnante qui soit. Tout est Ă  rĂ©inventer. Et lĂ , notre problĂšme n’est pas tant celui des potentialitĂ©s Ă©nergĂ©tiques de l’atome que celui des valeurs de la sociĂ©tĂ© que nous voulons bĂątir pour sauvegarder l’humanitĂ© de l’homme.

Propos recueillis par Jean-Marie Kohler

(1) Ce numéro comprendra un dossier entiÚrement consacré au problÚme du nucléaire. Pour découvrir la Fédération des Réseaux du Parvis, visitez le site : www.reseaux-parvis.fr. Pour vous abonner à la revue, contactez : temps.present @wanadoo.fr (20 euros par an)




Jacques Ellul, un chrétien sans concession


NĂ© en 1912 dans une famille protestante bordelaise non pratiquante, Ellul est profondĂ©ment touchĂ© par l’évangile Ă  dix-sept ans et se convertit. Mais aussitĂŽt, il se trouve confrontĂ© Ă  un Ă©norme problĂšme. Comment le jeune Ă©tudiant qu’il est, passionnĂ© par la conquĂȘte de sa libertĂ©, va-t-il se situer par rapport Ă  l’évangile ? Devra-t-il renoncer Ă  cette libertĂ© qui l’appelle au plus intime de sa vie pour se soumettre Ă  la religion ? Ou pourra-t-il essayer d’accĂ©der dans la foi, en assumant les risques que cela implique, Ă  une libertĂ© plus difficile Ă  atteindre mais plus vaste ?

En mĂȘme temps qu’il lit la Bible, Ellul met sa foi Ă  l’épreuve en Ă©tudiant avec une assiduitĂ© peu commune les auteurs qui ont le plus violemment critiquĂ© le christianisme. Ainsi deviendra-t-il, avant mĂȘme de soutenir Ă  vingt-quatre ans une brillante thĂšse de doctorat en droit Ă  l’UniversitĂ© de Bordeaux, un des meilleurs connaisseurs de la monumentale Ɠuvre de Karl Marx. Tout au long de sa carriĂšre, il accumulera un savoir encyclopĂ©dique – historique, sociologique et thĂ©ologique –, dans une perspective rĂ©solument transversale, en acceptant toujours de se remettre en question. Ce dĂ©tour par les sciences humaines lui permet de se situer par rapport aux deux grands systĂšmes sociaux qui s’affrontent dans le monde depuis le XIXĂšme siĂšcle, le capitalisme et le communisme qu’il critique avec la mĂȘme pertinence. Mais surtout, c’est grĂące Ă  ce dĂ©tour qu’il sauve, paradoxalement, tout ensemble sa foi et sa libertĂ©, et qu’il engage toute son existence dans le sillage de l’évangile.

Sa rĂ©flexion sur l’évolution moderne a stigmatisĂ©, trĂšs en avance sur son Ă©poque, les dangers mortels que vĂ©hicule la sociĂ©tĂ© technicienne. Quant Ă  sa rĂ©flexion sur l’histoire du christianisme, elle l’a menĂ© Ă  une analyse trĂšs rigoureuse des institutions religieuses et de leur collusion avec les puissances du monde, collusion qu’il juge fondamentalement contradictoire avec le message du Christ. Loin de le dĂ©courager, sa foi l’engage Ă  se battre dans l’environnement social tel qu’il est, avec ses inĂ©vitables institutions et leurs limites. En bref, Ellul montre que l’évangile reprĂ©sente la plus radicale des subversions, que le monde ne peut dĂšs lors que subvertir l’évangile pour le rendre inoffensif, et que la vocation du disciple de JĂ©sus est de subvertir au nom de l’évangile la subversion du christianisme opĂ©rĂ©e par le monde. Une dĂ©marche dialectique d’une absolue limpiditĂ© et d’une force Ă  dĂ©placer les montagnes, mais dont la radicalitĂ© lui suscite bien des dĂ©mĂȘlĂ©s avec les institutions protestantes. Existe-t-il d’autres chemins vers la souveraine libertĂ© dans la vĂ©ritĂ© promise par l’évangile ?

Jacques Ellul est mort en 1994. Son parcours a Ă©tĂ© d’une fĂ©conditĂ© Ă  la mesure des dĂ©fis qu’il a relevĂ©s en tant qu’historien du droit, sociologue et thĂ©ologien. Les questions soulevĂ©es par l’honnĂȘtetĂ© et l’audace Ă©vangĂ©liques d’Ellul demeurent d’actualitĂ©. Qui n’a pas Ă©tĂ© effrayĂ© par l’inhumaine exigence du christianisme Ă  renoncer Ă  la libertĂ© immĂ©diate, et donc Ă  l’épanouissement humain qu’elle apporte ? Qui n’a pas Ă©tĂ© tentĂ© de se rĂ©volter contre les compromissions et les travestissements qui ont perverti le christianisme, et qui continuent de le pervertir ? Qui n’a pas Ă©tĂ© tentĂ© de s’écarter des voies balisĂ©es par l’Église pour dĂ©couvrir les rĂ©alitĂ©s du monde, pour partager les souffrances et les aspirations des hommes que l’Église ignore trop souvent ? Que la pensĂ©e d’Ellul soit marquĂ©e par un dogmatisme assurĂ©ment discutable, la RĂ©vĂ©lation Ă©tant conçue comme un donnĂ© accompli face Ă  des cultures humaines qui lui sont opposĂ©es, n’invalide pas le sain et puissant prophĂ©tisme qui l’inspire par ailleurs. L’exemple de ce croyant exigeant incite Ă  chercher comment servir les hommes et Dieu aujourd’hui dans la fidĂ©litĂ© Ă  l’évangile, dans le monde et dans l’Église tels qu’ils sont, en distinguant l’essentiel de l’accessoire, et en faisant Ă©merger une foi adulte et libre par rapport Ă  la religion, Ă  ses cultes et Ă  son moralisme.

Jacqueline Kohler



Interview de Guy Aurenche

accordée à la revue "Les Réseaux des Parvis",
parue dans le n° 51 - septembre 2011 (1)


Humaniser le monde avec et par delĂ  la religion


Face aux drames que connaĂźt le monde actuel, le CCFD-Terre Solidaire dĂ©ploie une crĂ©ativitĂ© peu commune par ailleurs dans le catholicisme romain. D’oĂč lui vient-elle ?

Le CCFD-Terre Solidaire s’est dĂ©veloppĂ© en tension permanente entre la sociĂ©tĂ© et l’évangile, portĂ© par un triple mouvement. La premiĂšre dynamique qui nous anime est celle du monde dans lequel nous vivons. Elle est Ă  l’origine de notre organisme et en a commandĂ© l’évolution. C’est en cheminant avec la communautĂ© humaine au fil des Ă©vĂ©nements, en partageant ses joies et ses soucis, que nous avons liĂ© alliance avec elle, et c’est de lĂ  que provient notre crĂ©dibilitĂ©. Il me semble Ă©clairant Ă  cet Ă©gard de souligner que le CCFD est nĂ© d’un appel au secours de la sociĂ©tĂ© civile, d’une initiative laĂŻque et non pas religieuse. Lorsque la FAO a lancĂ© une collecte mondiale contre la faim en 1960-1961, Jean XXIII, le pape de « l’option prĂ©fĂ©rentielle pour les pauvres », a rĂ©alisĂ© que l’Église devait se mobiliser d’urgence pour rĂ©pondre Ă  cet appel, et qu’elle devait pour cela se joindre aux politiques publiques visant Ă  secourir les plus dĂ©munis. Notre appartenance confessionnelle doit ĂȘtre vĂ©cue librement Ă  la lumiĂšre des rĂ©ponses que nous apportons aux besoins des hommes et aux exigences Ă©vangĂ©liques.

En deuxiĂšme lieu, je dirai que notre action se veut radicalement « catholique » au sens Ă©tymologique de ce terme, c’est-Ă -dire universelle, Ă  l’opposĂ© des revendications et des replis identitaires qu’affectionnent certains milieux d’Église. Il faut bien rĂ©aliser que nous ne sommes pas catholiques lorsque nous restons dans nos sacristies, lorsque nous ne nous intĂ©ressons qu’aux problĂšmes rĂ©pertoriĂ©s comme prioritaires par l’institution ecclĂ©siastique. Se vouloir catholique oblige au contraire Ă  rejoindre le monde, Ă  se frotter aux grands problĂšmes contemporains, Ă  prendre le risque d’établir des partenariats aux marges de l’ordre Ă©tabli, Ă  Ɠuvrer avec les hommes, les femmes et les groupes engagĂ©s dans les mĂȘmes combats que nous au service de l’humanitĂ©, et ce quelle que soit leur appartenance religieuse, ou leur refus des religions. Je suis profondĂ©ment heureux que le CCFD puisse ainsi tĂ©moigner de la catholicitĂ© de la foi chrĂ©tienne.

TroisiĂšme dynamique essentielle pour nous, celle du partenariat. Les engagements comme les nĂŽtres ne peuvent se vivre que dans l’ouverture aux autres et le partage, dans une solidaritĂ© sans cesse Ă  approfondir et des rĂ©seaux Ă  Ă©tendre. Cela s’impose au sein de l’Église comme avec nos partenaires du Nord et du Sud. DĂšs sa naissance et jusqu’à prĂ©sent, le CCFD a constamment cherchĂ© Ă  promouvoir la collaboration avec les mouvements partageant l’essentiel de ses convictions, veillant Ă  toujours privilĂ©gier la collĂ©gialitĂ© du pouvoir dĂ©cisionnel. Abhorrant les enfermements, nous voulons crĂ©er des lieux de rencontre, de dialogue et de libertĂ© oĂč il fait bon respirer et vivre l’évangile ou, Ă  dĂ©faut de rĂ©fĂ©rences religieuses, un humanisme ouvert et militant. Nous travaillons sans exclusive avec des mouvements trĂšs divers, allant de l’Action catholique ou d’associations protestantes Ă  nombre d’ONG se rattachant Ă  d’autres religions ou dĂ©pourvues de toute attache religieuse, comme ATTAC par exemple.

Que beaucoup de nos partenaires du Sud ne soient pas catholiques ne diminue en rien la portĂ©e de notre action, bien au contraire. La pluralitĂ© culturelle et religieuse de nos relations tĂ©moigne de la catholicitĂ© de l’évangile et de la nĂŽtre, de l’universalitĂ© Ă  laquelle appelle notre foi. Aussi simple qu’exigeant, l’unique critĂšre qui fonde la collaboration avec nos partenaires est le sĂ©rieux des programmes Ă  entreprendre en commun au service des hommes, leur inscription dans un processus de transformation sociale du monde par delĂ  les actions de charitĂ© ponctuelles. C’est, en d’autres termes, la validitĂ© Ă©thique et politique de leurs projets. Un tel partenariat n’est Ă©videmment possible que dans un respect rĂ©ciproque de ceux qui font alliance, moyennant une franche et ferme volontĂ© de lever de part et d’autre les ambiguĂŻtĂ©s qui peuvent exister ou survenir. Cela exige une grande rigueur, une fidĂ©litĂ© sans faille Ă  soi et aux autres en mĂȘme temps qu’une rĂ©elle capacitĂ© de se remettre en question. Tout le reste se nĂ©gocie.

Comment conciliez-vous la vocation évangélique à servir les hommes sans considération de religion avec les stratégies parfois trÚs institutionnelles des structures ecclésiastiques ?

Avant de rĂ©pondre Ă  cette question, je rappellerai l’immense reconnaissance que j’éprouve personnellement envers l’Église, envers cette communautĂ© d’hommes et de femmes qui m’a transmis les paroles d’un certain JĂ©sus de Nazareth et qui se sent chargĂ©e de continuer Ă  les transmettre. Je crois que ces paroles sont porteuses de la vie dans sa plĂ©nitude, et c’est pourquoi elles fondent de maniĂšre indĂ©fectible mon attachement Ă  la communautĂ© ecclĂ©siale. Mais il va de soi que cette fidĂ©litĂ© n’implique pas une soumission sans rĂ©serve Ă  l’appareil institutionnel des autoritĂ©s ecclĂ©siastiques. Pour moi, l’Église transcende les structures particuliĂšres qu’elle emprunte Ă  travers l’histoire, utiles mais forcĂ©ment marquĂ©es par les vicissitudes humaines. La vraie fidĂ©litĂ© ne s’épanouit que dans les lieux de libertĂ© oĂč chacun est appelĂ© Ă  se libĂ©rer et Ă  libĂ©rer autrui. Tout ce qui va Ă  l’encontre de cela est antiĂ©vangĂ©lique et finit par Ă©touffer la foi.

Pour ce qui est du CCFD-Terre Solidaire, sa mission n’est pas d’authentifier le tĂ©moignage ou de valider le comportement des responsables de l’Église au regard de la foi chrĂ©tienne. Notre mission n’est pas de juger les institutions, ni de chercher Ă  leur imposer des rĂ©formes correspondant Ă  ce que nous voulons qu’elles soient. Elle est de tĂ©moigner de la Bonne Nouvelle directement Ă  travers nos actions sur le terrain, Ă  notre niveau et en dĂ©pit de tout, sans nous aigrir et sans nous laisser enfermer dans d’interminables contestations, sans nous Ă©puiser dans d’inutiles affrontements. Notre mission se situe de ce point de vue hors les murs d’une certaine façon. Certes je constate comme tout le monde des insuffisances, des compromissions, des abus de pouvoir, et parfois de terribles contre-tĂ©moignages, et je souffre de voir trop souvent l’évangile sĂ©questrĂ© et parfois gravement dĂ©naturĂ©. Mais la dĂ©nonciation Ă©tant vaine et seule la crĂ©ativitĂ© se rĂ©vĂ©lant fĂ©conde, l’unique question qui nous taraude est celle-ci : comment pouvons-nous vivre concrĂštement l’évangile et le partager ? C’est lĂ  que nous sommes attendus.

Se rendre audible aujourd’hui oblige Ă  s’immerger dans notre monde et, comme JĂ©sus avec la Samaritaine au puits de Jacob, Ă  en attendre quelque chose : « Donne-moi Ă  boire ! » Respect de la dignitĂ© et de la libertĂ© des autres, aux antipodes de l’endoctrinement. Écoute et dialogue pour progresser ensemble. Bien que galvaudĂ©, le terme d’évangĂ©lisation ne me gĂȘne pas si c’est bien d’évangile qu’il s’agit. Ce qui compte d’abord, c’est la rencontre et le partage avec le frĂšre en souffrance, et non pas la proclamation frĂ©quemment intempestive du nom de JĂ©sus ou des attributs de Dieu. Une Ă©vangĂ©lisation que certains qualifieront d’indirecte, mais qui est en fait la plus directe qui soit. Ce ne sont pas les discours qui disent l’évangile et qui en propagent la puissance de vie, c’est le secours humain et matĂ©riel apportĂ© Ă  autrui, et notamment aux plus dĂ©munis. Que cela ne coĂŻncide pas avec certaines dĂ©rives sacralisantes de la religion ne nous chagrine pas au CCFD-Terre Solidaire : JĂ©sus ayant en son temps refusĂ© toute sacralisation de sa personne, les bĂ©atifications et les canonisations ne sont pas notre tasse de thĂ©...

Somme toute, cela fait cinquante ans que le CCFD s’efforce de vivre et d’annoncer l’évangile selon ces perspectives, et plutĂŽt rares sont ceux qui contestent la valeur et la portĂ©e de son tĂ©moignage Ă©vangĂ©lique sur le terrain. N’est-ce pas un formidable encouragement ? Aucune entreprise humaine n’étant Ă  l’abri des difficultĂ©s, il serait Ă©videmment faux de dire qu’il n’y a jamais eu de tensions entre notre organisme et les instances institutionnelles de l’Église. Il y en a eu et il y en aura encore... Mais il me semble infiniment plus important d’insister sur le fait que les responsables de l’Église ont, dans leur ensemble, toujours continuĂ© Ă  approuver notre dĂ©marche prophĂ©tique et Ă  nous soutenir, et les Ă©changes que j’ai rĂ©guliĂšrement avec la plupart des Ă©vĂȘques de France me permettent d’avoir confiance en l’avenir. Pour surmonter les dĂ©saccords, il faut nĂ©gocier des issues qui sauvegardent l’essentiel tout en tenant compte des contraintes pratiques, le dernier mot devant toujours revenir Ă  l’évangile quel que soit le coĂ»t de cette exigence.

Pouvez-vous esquisser les contours de l’alterchristianisme inĂ©dit qui est peut-ĂȘtre en voie d’émerger sur le terrain Ă  travers, entre autres, l’action du CCFD-Terre Solidaire ?

Notre boulot n’est pas d’enseigner le catĂ©chisme, mais de susciter des rencontres qui rendent les hommes plus humains, de repĂ©rer et de crĂ©er des espaces de libertĂ© oĂč se construit la solidaritĂ© sous l’égide de la justice et de la paix. En de tels lieux se dĂ©voile, qu’ils aient ou non un label religieux, un au delĂ  de nous-mĂȘmes et de nos collectivitĂ©s, une transcendance qui dit une Parole nous appelant Ă  devenir ce que nous sommes, et qui peut de ce fait ĂȘtre entendue bien qu’elle vienne d’ailleurs. L’humanisation de l’homme, notre unique voie vers le divin, voilĂ  la seule grande affaire qui nous intĂ©resse. « Au cƓur de nos hivers, Ă©crivait Albert Camus, je redĂ©couvrais Ă  Tipasa la prĂ©sence en moi d’un Ă©tĂ© invincible ! » L’évangĂ©lisation consiste d’abord Ă  aider les autres Ă  redĂ©couvrir en eux et autour d’eux, au cƓur de leurs hivers, le prodigieux et permanent miracle de cet « Ă©tĂ© invincible » qui est la matrice de toute vie. Nous ne savons pas qui est Dieu, mais nous pouvons le trouver et le secourir dans notre prochain. Nous ne sommes pas responsables de tous les maux qui Ă©crasent l’humanitĂ©, mais nous sommes responsables de la fragile et puissante espĂ©rance qui permet de les surmonter.

Pour Ă©viter que le vin nouveau fasse Ă©clater les vieilles outres, il faut identifier et assumer les changements qui bouleversent l’ordre ancien du monde et de l’Église. L’un des changements les plus dĂ©cisifs au regard de la religion est la sĂ©cularisation, mais celle-ci est souvent mal supportĂ©e par le clergĂ© parce qu’elle le dĂ©pouille d’une large part de ses prĂ©rogatives et de ses pouvoirs. Il s’ensuit, quand l’Église se replie frileusement sur elle-mĂȘme dans son pĂ©rimĂštre sacralisĂ©, qu’elle se coupe des hommes et perd sa crĂ©dibilitĂ©, qu’elle se condamne Ă  ne rĂ©pondre qu’à des questions que la sociĂ©tĂ© ne se pose plus. Vain soliloque... La position du CCFD-Terre Solidaire s’inscrit rĂ©solument, lĂ  encore, dans le cours de l’histoire humaine interprĂ©tĂ©e Ă  la lumiĂšre de l’évangile. Loin d’ĂȘtre un handicap, la sĂ©cularisation reprĂ©sente Ă  ses yeux, dans la sociĂ©tĂ© laĂŻque et pluraliste qui est la nĂŽtre, une chance pour l’évangĂ©lisation. Ce n’est que dans la sociĂ©tĂ© moderne ou postmoderne telle qu’elle est, avec ses attentes et ses dĂ©tresses, que le Bonne Nouvelle peut ĂȘtre entendue comme un message de libĂ©ration, de fraternitĂ© et de transcendance.

Annoncer l’évangile aux statues qui peuplent nos Ă©glises n’est pas seulement inutile, mais c’est dĂ©tourner et pervertir la Bonne Nouvelle destinĂ©e au monde du dehors. Dans le sillage du prophĂšte IsaĂŻe, JĂ©sus a insistĂ© sur la dĂ©sacralisation inhĂ©rente Ă  son message de libĂ©ration, se dĂ©clarant fonciĂšrement opposĂ© aux sacrifices et aux rituels, et donnant la prioritĂ© aux Ɠuvres de justice et d’amour. Mais, rĂ©torqueront certains, l’homme a un besoin congĂ©nital de sacrĂ© : bien des fidĂšles ĂągĂ©s ont la nostalgie des cĂ©rĂ©monies religieuses de leur enfance et une certaine jeunesse s’enthousiasme pour ce qu’on appelle le retour du religieux. Pour exact que soit ce constat au premier abord, c’est une autre carence qu’il rĂ©vĂšle surtout, Ă  savoir l’incapacitĂ© de nos communautĂ©s Ă  rĂ©pondre aux attentes du monde contemporain Ă  hauteur d’évangile. Vouloir Ă  tout prix restaurer la religion face aux valeurs du monde n’est pas sans rappeler, triste parallĂšle, l’appui apportĂ© aux dictatures pour sauvegarder l’ordre social et politique sous couvert de lutte contre l’islamisme...

Alors que la gĂ©nĂ©ration montante se dĂ©tourne massivement des structures religieuses, comment expliquer sa disposition Ă  s’engager au CCFD-Terre Solidaire ?

Si les institutions ecclĂ©siales sont assez couramment perçues comme rĂ©barbatives par la jeunesse, c’est pour un ensemble de raisons complexes. Globalement, les jeunes ont tendance Ă  considĂ©rer ces institutions comme Ă©loignĂ©es d’eux et de leur univers, enfermĂ©es dans une sphĂšre de rites et de doctrines plus ou moins chosifiĂ©es dĂ©pourvus d’intĂ©rĂȘt Ă  leurs yeux. Leur attrait pour le CCFD s’explique par des raisons qui, Ă  l’inverse, valorisent la vie et l’engagement libre et responsable. En premier lieu, nos programmes prennent en compte leur besoin de contribuer Ă  instaurer une plus grande solidaritĂ© entre les hommes. Un besoin sincĂšre et trĂšs fort qui est souvent minimisĂ© Ă  tort par une sociĂ©tĂ© si contaminĂ©e par le matĂ©rialisme consumĂ©riste qu’elle en vient Ă  douter de la gĂ©nĂ©rositĂ© de sa jeunesse. La deuxiĂšme raison rĂ©side dans le fait que le CCFD offre aux jeunes la possibilitĂ© de devenir acteurs de la transformation des structures sociales. Au lieu d’enseigner et d’encadrer, le CCFD-Terre Solidaire pratique une pĂ©dagogie active en proposant aux jeunes de participer Ă  l’humanisation de la sociĂ©tĂ©.

Loin de cĂ©der au sentiment d’impuissance et de fatalitĂ© que les dominants entretiennent Ă  leur profit, le CCFD croit qu’un autre monde est possible, tĂąche d’acquĂ©rir les compĂ©tences nĂ©cessaires pour travailler Ă  son avĂšnement, recherche les partenaires disposĂ©s Ă  lutter avec lui, et s’engage dans les combats en prenant les risques que cela comporte. Lorsque nous stigmatisons l’iniquitĂ© du capitalisme financiarisĂ© qui Ă©crase les faibles et dĂ©truit la planĂšte, lorsque nous militons pour une Ă©conomie sociale et solidaire, pour la souverainetĂ© alimentaire et l’accĂšs Ă  l’eau, pour la taxation des transactions financiĂšres internationales et la remise de la dette des pays les plus pauvres, contre les paradis fiscaux qui recyclent l’argent volĂ© et l’argent sale, lorsque nous contribuons Ă  la prĂ©vention et Ă  la rĂ©solution des conflits en dĂ©nonçant les trafics d’armes et en venant en aide aux populations dĂ©placĂ©es, lorsque notre service du plaidoyer fait du lobbying auprĂšs du G 8 ou du G 20, nous croyons Ă  la pertinence de nos visĂ©es et Ă  l’efficacitĂ© de nos actions. Si les jeunes ne se mobilisent plus guĂšre pour la religion, beaucoup d’entre eux sont par contre prĂȘts Ă  se mobiliser pour la cause des hommes.

À une de ses parentes qui se plaignait de l’Église dans les annĂ©es 30, Teilhard de Chardin a rĂ©pondu Ă  peu prĂšs ceci : « Ma chĂšre cousine, je peux effectivement ĂȘtre d’accord avec vous : actuellement, la saison est un peu lourde ! » Cette concession faite en connaissance de cause par un passionnĂ© des hommes et de Dieu m’autorise Ă  dire que la saison est un peu lourde depuis quelque temps dĂ©jĂ , et qu’elle est peut-ĂȘtre toujours un peu lourde dans l’Église comme dans le monde... Mais ce n’est pas cela qui importe le plus. Seule compte l’espĂ©rance que nous sommes capables de susciter et de transmettre Ă  ceux qui prendront la relĂšve, seule compte l’espĂ©rance que nous mettons en Ɠuvre avec eux malgrĂ© les obstacles et les dĂ©ceptions. Dans son livre intitulĂ© Incipit, Maurice Bellet dit : « Ce qui est premier, ce n’est pas la tristesse, c’est l’amour. » La vie continue, un autre monde est possible, l’aventure de l’évangile se poursuit et engendre sur le terrain un christianisme inĂ©dit tout en restant fidĂšle Ă  la Parole reçue au dĂ©but et au sillon tracĂ© depuis.

Jean-Marie Kohler

Note


(1) Ce numéro comprendra un dossier entiÚrement consacré au CCFD-Terre Solidaire.
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Le christianisme dans la tourmente au Moyen-Orient

Compte rendu de la table ronde du 2 juin Ă  Storck



Les pasteurs Philippe Aubert, PrĂ©sident du Consistoire de Mulhouse, et Thomas Wild, Responsable de l’Action ChrĂ©tienne en Orient, ont analysĂ© avec perspicacitĂ© l’évolution sociopolitique du Moyen-Orient, son impact sur la prĂ©sence chrĂ©tienne dans cette rĂ©gion, et les enseignements qu’il convient d’en tirer quant Ă  l’évangĂ©lisation dans l’environnement moderne ou postmoderne. Leurs approches se sont rĂ©vĂ©lĂ©es largement complĂ©mentaires, l’expĂ©rience acquise sur le terrain par l’un Ă©tant Ă©clairĂ©e par les considĂ©rations gĂ©opolitiques de l’autre, et les deux se rĂ©fĂ©rant Ă  une mĂȘme thĂ©ologie centrĂ©e sur l’évangile et ouverte sur le monde.

Des révoltes sociales

Les rĂ©voltes du printemps arabe sont Ă  considĂ©rer comme avant tout sociales, et non pas comme religieuses. LancĂ©es par une jeunesse disposant d’un bon niveau d’instruction mais dĂ©nuĂ©e de perspectives d’avenir, elles expriment l’insupportable frustration que ressentent les pauvres de plus en plus nombreux et de plus en plus dĂ©pourvus dans ces pays, face Ă  des Ă©lites corrompues et cyniques. Mobilisant pour la premiĂšre fois hommes et femmes ensemble et utilisant efficacement l’outil technologique des rĂ©seaux sociaux, ces mouvements ont d’abord visĂ© Ă  mettre fin au pillage systĂ©matique des richesses nationales par des dictateurs bĂ©nĂ©ficiant d’appuis extĂ©rieurs trĂšs intĂ©ressĂ©s, et par les minoritĂ©s qui leur sont associĂ©es aux plans politique et Ă©conomique. Ce mouvement a surpris les analystes politiques en dĂ©pit des signes prĂ©monitoires qui l’ont prĂ©cĂ©dĂ©, invalidant les grilles d’interprĂ©tation qui avaient cours depuis prĂšs d’un siĂšcle de domination coloniale ou nĂ©ocoloniale.

S’inspirant du modĂšle des sociĂ©tĂ©s occidentales, l’aspiration de la population rĂ©voltĂ©e apparaĂźt double : accĂšs aux biens de consommation et Ă  la libertĂ©, justice sociale et dĂ©mocratie. La laĂŻcitĂ© de ces mouvements ne doit cependant pas occulter l’importance que revĂȘt dans ces milieux l’appartenance religieuse comme facteur d’identitĂ© sociale. Si le rĂȘve d’une occidentalisation et l’attachement Ă  l’islam semblent pouvoir cohabiter, une rĂ©cupĂ©ration politico-religieuse n’est pas impossible en cas de marasme Ă©conomique durable ou d’enlisement dans des conflits armĂ©s. AprĂšs avoir suscitĂ© la crainte d’un dĂ©ferlement islamiste, le printemps arabe a Ă©tĂ© idĂ©alisĂ© aux couleurs de la RĂ©volution de 1789, et il dĂ©bouche sur la perplexitĂ© au regard de son caractĂšre complexe, de son coĂ»t humain et financier. Mais, en tout Ă©tat de cause, une page inĂ©dite s’ouvre au Moyen-Orient : dans les anciennes aires d’influence des puissances dominantes, les peuples asservis se sont levĂ©s pour reprendre leur destin en main.

Conversion Ă  la modestie

Pour irrĂ©aliste qu’il soit, le rĂȘve des croisades hante toujours plus ou moins certains milieux politico-religieux, et la dĂ©fense de la civilisation chrĂ©tienne contre l’islam peut encore prendre, comme ce fut le cas en Yougoslavie, une tournure brutale. Mais les Églises ont globalement renoncĂ© Ă  ce type d’option. Ayant Ă©chouĂ© Ă  convertir les juifs et les musulmans, les missionnaires occidentaux ont trĂšs tĂŽt jetĂ© leur dĂ©volu sur les orthodoxes, et les Églises qu’ils ont implantĂ©es se contentent aujourd’hui de sauvegarder leurs acquis en tempĂ©rant les antagonismes qui les opposaient autrefois. Ne font exception Ă  cette attitude que les missions Ă©vangĂ©liques fondamentalistes d'origine souvent anglo-saxonne qui, moyennant de considĂ©rables moyens financiers et mĂ©diatiques, s’obstinent Ă  vouloir convertir des musulmans. Une entreprise probablement sans avenir, et de plus pĂ©rilleuse pour les prosĂ©lytes. ArrachĂ©s Ă  leur environnement traditionnel, ces derniers sont exposĂ©s Ă  un insupportable isolement quand ce n’est pas Ă  de terribles reprĂ©sailles de la part des leurs.

RĂ©pudiant l’esprit de conquĂȘte, les grandes Églises europĂ©ennes accompagnent les communautĂ©s chrĂ©tiennes locales pour les aider Ă  tĂ©moigner de l’évangile Ă  travers le vĂ©cu quotidien, et Ă  servir autant que possible leurs semblables sans considĂ©ration de religion. Les drames survenus au Liban et en Irak ont dissipĂ© leurs illusions relatives Ă  l’influence longtemps prĂȘtĂ©e aux activitĂ©s cultuelles et aux engagements sociopolitiques des instances confessionnelles. Par contre, elles ont la conviction que le christianisme peut, Ă  condition d'Ă©viter toute concurrence avec les Ɠuvres musulmanes, se rĂ©vĂ©ler libĂ©rateur dans le domaine de l’éducation, et des plus utiles dans celui de la santĂ©. L’école forme sur place des Ă©lites destinĂ©es Ă  servir localement, et elle introduit Ă  l’esprit critique et au pluralisme. Bien des intellectuels musulmans voient dans cette scolarisation une chance pour contrer la propagande islamiste qui appauvrit et dĂ©nature l’islam en idolĂątrant un « coran tombĂ© du ciel ».

Une foi sécularisée

La sĂ©cularisation reprĂ©sente un processus social complexe de sortie de la religion. Celle-ci s’avĂšre de moins en moins pertinente pour rendre compte des phĂ©nomĂšnes de la nature et de la sociĂ©tĂ©, et de ce fait de moins en moins habilitĂ©e Ă  gouverner le monde. La technoscience, l’économie et le politique ont pris le relais. Si la civilisation musulmane n’est encore que peu touchĂ©e par ce processus, le christianisme occidental le subit depuis assez longtemps dĂ©jĂ . Mais les Églises Ă©prouvent nĂ©anmoins de grandes difficultĂ©s pour repenser en consĂ©quence les modalitĂ©s de leur prĂ©sence dans la sociĂ©tĂ©. DĂ©possĂ©dĂ©es chez elles de leurs prĂ©rogatives anciennes, elles ont parfois confiĂ© aux missionnaires la charge d’implanter au loin la citĂ© de Dieu ici bas. Mission impossible. Dans le protestantisme, Albert Schweitzer est le plus connu des prĂ©curseurs d’une sorte d’évangĂ©lisation nouvelle qui fait prĂ©valoir le service des hommes sur la prĂ©dication dogmatique et les stratĂ©gies institutionnelles. Sous l'impulsion du Conseil ƒcumĂ©nique des Églises, la comprĂ©hension de la mission s'est nettement Ă©largie depuis les annĂ©es 60, dĂ©passant dĂ©sormais de beaucoup l'activitĂ© du missionnaire envoyĂ© Ă  l'Ă©tranger.

JĂ©sus doit-il aujourd’hui encore ĂȘtre considĂ©rĂ© comme l’unique chemin vers le salut ? La conversion de l’humanitĂ© entiĂšre au christianisme reprĂ©sente-t-elle toujours la prioritĂ© des prioritĂ©s censĂ©e voulue par Dieu ? La thĂ©ologie contemporaine ne s’interroge plus en ces termes-lĂ . Non seulement elle propose l’image d’un Dieu qui aime tous les hommes et qui veut les libĂ©rer quelle que soit leur appartenance confessionnelle, mais elle tend Ă  privilĂ©gier la mise en Ɠuvre concrĂšte du message Ă©vangĂ©lique de libĂ©ration face Ă  toutes les servitudes. Dans cette perspective, le modĂšle "classique" de la mission du XIXĂšme siĂšcle apparaĂźt obsolĂšte tandis que le service humanitaire devient le vecteur majeur du tĂ©moignage Ă©vangĂ©lique. Une forme inĂ©dite de christianisme est en voie d’émerger, fidĂšle Ă  la Parole reçue et Ă  l’Esprit qui a animĂ© l’Église Ă  travers l’histoire, mais d’un ƓcumĂ©nisme sans frontiĂšres et d’un prophĂ©tisme pragmatique Ă  fortes implications politiques.

Une nouvelle espérance

La sĂ©cularisation et la globalisation qui bouleversent les valeurs et les structures hĂ©ritĂ©es du passĂ© peuvent mener au pire, Ă  une standardisation destructrice de la diversitĂ© humaine aux plans culturel et religieux. Mais les craintes exagĂ©rĂ©es sont, en ce domaine comme par ailleurs, aussi nocives que les illusions naĂŻves. L’avenir n’est inscrit nulle part. Il dĂ©pendra de la capacitĂ© des personnes et des collectivitĂ©s Ă  rĂ©sister Ă  la force des structures et des idĂ©ologies dominantes, Ă  imaginer des alternatives libĂ©ratrices, Ă  bĂątir un monde plus juste et plus fraternel. Au reste, les chrĂ©tiens devraient se souvenir des racines judĂ©o-chrĂ©tiennes de la mondialisation qui renvoie Ă  l’affirmation de l’unitĂ© du genre humain, et c’est la dĂ©sacralisation biblique de la nature qui a permis l’essor de la technique qui est un des principaux moteurs de l’histoire humaine ? Le clivage religieux n’est dĂ©sormais plus tant celui qui sĂ©pare les chrĂ©tiens des non-chrĂ©tiens que celui qui oppose, quelle que soit la religion, les croyants ouverts Ă  l’altĂ©ritĂ© et au monde d’un cĂŽtĂ©, aux fondamentalistes sectaires qui refusent le monde de l’autre.

Somme toute, la crĂ©ativitĂ© des communautĂ©s chrĂ©tiennes du Moyen-Orient est riche en enseignements pour tous les chrĂ©tiens. La premiĂšre prĂ©occupation de ces communautĂ©s est de survivre debout, fidĂšles Ă  leur foi et Ă  la culture dont elles sont issues, fermes dans l’espĂ©rance et bienveillantes en dĂ©pit de tout Ă  l’égard de ceux qui les entourent. Une foi sobre et dĂ©pouillĂ©e de tout esprit de concurrence ou de conquĂȘte, mais vĂ©cue au quotidien sans complexes, avec l’idĂ©e que les diffĂ©rences religieuses peuvent se fĂ©conder mutuellement. Pour aider les hommes et le monde Ă  renaĂźtre, il faut respecter la pluralitĂ©, planifier l’avenir en travaillant avec un optimisme rĂ©aliste au partage des richesses et Ă  la protection de la nature, contribuer Ă  renforcer les organismes internationaux en vue d’une meilleure gouvernance du monde. Le temple et l’église se trouvent toujours au milieu de nos villages comme dans le Kochersberg, mais l’avenir de l’évangile se joue dĂ©sormais ailleurs. Serons-nous capables de sortir de nos murs ?

Envoi

ConsacrĂ©e Ă  l’analyse de la situation des chrĂ©tiens au Moyen-Orient, cette table ronde n’a pas pu traiter des autres grands problĂšmes qui dĂ©chirent cette rĂ©gion et menacent la paix dans le monde. Que peuvent les Églises face Ă  ces drames ? Prier pour la paix est une chose, mais il n’y a pas de paix possible sans justice. Et il n’y a pas de justice possible sans une rĂ©vision dĂ©chirante de l’ordre Ă©tabli et des modes de vie qui l’accompagnent. Quand nous prions sincĂšrement pour la paix et la justice, c’est Dieu lui-mĂȘme qui s'exprime en nous, qui nous prie de mettre en Ɠuvre, en nous et autour de nous, ce que nous lui demandons.

Jacqueline Kohler



Chrétiens et musulmans au Moyen-Orient

Les enjeux inĂ©dits d’un face-Ă -face sĂ©culaire



C’est pour une double raison que la JournĂ©e consistoriale du jeudi de l’Ascension et la JournĂ©e annuelle des Missions seront cĂ©lĂ©brĂ©es ensemble le 2 juin Ă  Storckensohn par toutes les paroisses du consistoire. D’une part, pour faire largement connaĂźtre les tenants et les aboutissants des difficultĂ©s rencontrĂ©es par les chrĂ©tiens en Orient dans le contexte des conflits qui opposent cette rĂ©gion Ă  l’Occident. D’autre part, pour amorcer Ă  partir de lĂ  une rĂ©flexion sur les implications sociales et religieuses du pluralisme culturel et confessionnel dans l’environnement contemporain. Le jour nouveau qui se lĂšve sur le Moyen-Orient Ă  travers les soulĂšvements de ces derniers mois est plein de promesses pour les hommes et les peuples asservis de cette rĂ©gion, mais l’avenir s’annonce encore douloureux et incertain. Que peuvent nous apprendre ces espoirs et ces Ă©preuves pour inventer le monde et le christianisme de demain ?

La table ronde qui introduira cette journĂ©e sera animĂ©e par les pasteurs Philippe Aubert, PrĂ©sident du Consistoire, et Thomas Wild, Responsable de l’Action ChrĂ©tienne en Orient. Ils essayeront d’apporter des rĂ©ponses aux quatre questions suivantes. Comment s’imbriquent les facteurs religieux et les facteurs politiques dans les conflits qui bouleversent actuellement le Moyen-Orient ? Quelles sont les formes de la prĂ©sence chrĂ©tienne qui semblent aujourd’hui les plus pertinentes pour tĂ©moigner de l’évangile en terre d’islam ? Que penser du mouvement de sĂ©cularisation qui promeut la laĂŻcitĂ© et tend Ă  faire prĂ©valoir l’humanitaire sur les visĂ©es missionnaires ? En quoi la diversitĂ© et la situation trĂšs minoritaire des chrĂ©tiens en Orient nous interroge-t-elle sur notre propre avenir religieux ?

Un passé compliqué

Le Moyen-Orient est le berceau des trois grands monothĂ©ismes qui regroupent plus de la moitiĂ© de la population mondiale. ApparentĂ©s et concurrents, le judaĂŻsme, le christianisme et l’islam prĂ©tendent chacun relever d’une Ă©lection divine et restent attachĂ©s Ă  la terre dĂ©clarĂ©e sainte de leurs origines. Les juifs ont Ă©tĂ© dispersĂ©s par les Romains qui ont dĂ©truit le Temple de JĂ©rusalem en 70 aprĂšs J-C. Le christianisme naissant a connu un essor prodigieux dans la rĂ©gion, mais l’islam l’a submergĂ© au VIIIĂšme siĂšcle dans toute la partie mĂ©ridionale et orientale de la MĂ©diterranĂ©e, puis en Espagne. La tentative de reconquĂȘte faite au Moyen Âge par les croisades a Ă©chouĂ© et seule la pĂ©ninsule ibĂ©rique a pu ĂȘtre libĂ©rĂ©e. L’Occident chrĂ©tien ne s’est finalement imposĂ© au Moyen-Orient qu’à la chute de l’Empire ottoman en 1922, Ă  la faveur d’une domination de type colonial. Mais aprĂšs la DeuxiĂšme Guerre mondiale, cette domination s’est Ă  son tour effondrĂ©e sous la poussĂ©e des nationalismes arabes. La crĂ©ation de l’État d’IsraĂ«l en 1948, avec l’appui des pays occidentaux, a ouvert une nouvelle pĂ©riode d’affrontements.

En dĂ©pit des conflits qui ont pĂ©riodiquement opposĂ© l’Occident chrĂ©tien Ă  l’islam, les juifs, les chrĂ©tiens et les musulmans ont gĂ©nĂ©ralement rĂ©ussi Ă  coexister assez paisiblement au plan local. Les chrĂ©tiens et les juifs ne jouissaient en terre d’islam, comme ces derniers en Europe, que d’un statut infĂ©rieur, mais ils s’en accommodaient. La dĂ©gradation des relations intercommunautaires est relativement rĂ©cente, liĂ©e Ă  l’évolution politique. AprĂšs s’ĂȘtre brillamment illustrĂ©e durant plusieurs siĂšcles, la civilisation arabo-musulmane a dĂ©clinĂ© jusqu’à l’avĂšnement de la domination des pays occidentaux au XXĂšme siĂšcle, qui a profitĂ© aux chrĂ©tiens en leur attribuant une nette prĂ©Ă©minence politique et Ă©conomique. Sous leur Ă©gide, le Liban est devenu une place financiĂšre d’importance mondiale, tandis que les chrĂ©tiens avaient ailleurs Ă©galement la haute main sur les affaires. Mais les avancĂ©es du nationalisme arabe, illustrĂ©es par l’étatisation du canal de Suez, ont par la suite sapĂ© cette prĂ©Ă©minence et accrĂ©ditĂ© l’accusation de collusion avec l’Occident portĂ©e contre les chrĂ©tiens. De fait, la gĂ©opolitique rĂ©gionale s’est trouvĂ©e de plus en plus dominĂ©e par les intĂ©rĂȘts pĂ©troliers des États-Unis et de l’Europe, et l’État d’IsraĂ«l est devenu, sans forcĂ©ment le vouloir, un pion majeur sur cet Ă©chiquier.

Une mosaĂŻque religieuse

Le christianisme oriental est vĂ©nĂ©rable par son anciennetĂ© et unique par son incroyable diversitĂ©. Empruntant une kyrielle de dĂ©nominations, les Églises se dĂ©finissent par rapport aux doctrines progressivement explicitĂ©es par les premiers conciles ƓcumĂ©niques, et notamment par rapport Ă  la nature prĂȘtĂ©e au Christ. Les Églises assyrienne, malabar, armĂ©nienne, syriaque, copte se rĂ©clament de l’Église apostolique ou primitive et vĂ©hiculent des croyances et des rites archaĂŻques. Issue du schisme d’Orient intervenu en 1054, la famille orthodoxe se subdivise en diverses Églises qui se rattachent Ă  une branche de tradition grecque et Ă  une autre de tradition slave. TrĂšs prĂ©sent Ă  travers d’innombrables congrĂ©gations et ordres religieux et faisant exception Ă  son monolithisme habituel, le catholicisme romain a crĂ©Ă© ou s’est agrĂ©gĂ© plusieurs Églises locales en acceptant leurs spĂ©cificitĂ©s liturgiques et disciplinaires (avec un clergĂ© mariĂ© par exemple) – telles les Églises maronite, chaldĂ©enne, uniate. À son tour, le protestantisme s’est implantĂ© au Moyen-Orient sous la plupart de ses appellations. Et de nombreuses Églises Ă©vangĂ©liques y ont fait leur apparition avec un zĂšle missionnaire parfois intempestif.

De leur cĂŽtĂ©, les antagonismes religieux et politiques internes Ă  l’aire islamique crĂ©ent de sĂ©rieuses difficultĂ©s. À l’hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© des substrats culturels relevant des civilisations arabe, berbĂšre, perse ou turque, pour ne citer que les principales, s’ajoutent les rivalitĂ©s opposant les obĂ©diences sunnite et chiite entre autres, cependant que les structures politiques varient des royaumes les plus rĂ©actionnaires Ă  des rĂ©gimes rĂ©volutionnaires ou proclamĂ©s tels, en passant par des dictatures religieuses ou laĂŻques. FondĂ©e en 1928 en Égypte, le mouvement panislamiste des FrĂšres musulmans a largement essaimĂ© dans la rĂ©gion, et diverses organisations s’en rĂ©clament. Le Hamas est devenu une force politique importante, et Al-QaĂŻda s’est Ă  son tour implantĂ©. Les relations entre les chrĂ©tiens et les musulmans sont de ce fait fluctuantes selon les lieux et le moment, et des alliances surprenantes peuvent s’établir pour un temps, quitte Ă  se muer en hostilitĂ© par la suite. Mais, globalement, le christianisme reste perçu Ă  travers la collusion dont il est accusĂ©, Ă  tort ou Ă  juste titre, avec les forces coloniales du siĂšcle passĂ© et avec l’impĂ©rialisme occidental d’aujourd’hui.

Un nƓud de contradictions

Il n’est guĂšre contestable que l’Occident se prĂ©occupe surtout, au Moyen-Orient, des profits qu’il peut tirer de l’exploitation des hydrocarbures et de la sĂ©curitĂ© de ses approvisionnements dont dĂ©pend sa suprĂ©matie Ă©conomique mondiale. La protection dont bĂ©nĂ©ficie l’État d’IsraĂ«l n’est pas Ă©trangĂšre Ă  ces intĂ©rĂȘts pĂ©troliers et marchands. Alors que la hantise du communisme a permis de justifier pendant plusieurs dĂ©cennies l’ingĂ©rence de l’Occident dans les affaires du Moyen-Orient, l’effondrement des pays de l’Est a obligĂ© les structures dominantes Ă  se trouver un nouvel ennemi. L’islamisme s’est aisĂ©ment prĂȘtĂ© Ă  ce rĂŽle en raison des dangers rĂ©els qu’il vĂ©hicule, notamment aprĂšs l’attaque contre les tours du World Trade Center. La phobie systĂ©matiquement cultivĂ©e Ă  son Ă©gard allait lĂ©gitimer les pires initiatives : menĂ©e sous couvert de lutte pour la dĂ©mocratie et contre des armes de destruction massive imaginaires, l’invasion de l’Irak devait d’abord servir les lobbies pĂ©troliers et militaro-industriels de l’AmĂ©rique de Georges Bush. Au plan local, le champ politique a Ă©tĂ© rigoureusement verrouillĂ© grĂące au soutien apportĂ© par l’Occident Ă  des rĂ©gimes dictatoriaux et corrompus, situĂ©s aux antipodes des idĂ©aux dĂ©mocratiques affichĂ©s.

Les soulĂšvements qui bouleversent aujourd’hui le Moyen-Orient sont d’une importance cruciale. Ils contredisent les prĂ©jugĂ©s dĂ©niant au monde arabo-musulman l’aspiration Ă  la libertĂ© et Ă  la dignitĂ©, et manifestent sa capacitĂ© Ă  lutter avec les armes que prĂ©conise la dĂ©mocratie, voire avec celles de la non-violence. D’aucuns ont traitĂ© Barak Obama de visionnaire naĂŻf lors de son fameux discours du Caire, quand ce n’était pas de cryptomusulman et de traĂźtre, mais ce discours a reprĂ©sentĂ© une ouverture lucide et gĂ©nĂ©reuse Ă  l’égard du monde islamique, conforme Ă  l’éthique humaniste et chrĂ©tienne. La jeunesse musulmane n’est pas condamnĂ©e Ă  subir indĂ©finiment la tyrannie et l’exploitation imposĂ©es au profit d’intĂ©rĂȘts Ă©trangers servis par des intermĂ©diaires locaux dĂ©nuĂ©s de scrupules. Sa rĂ©volte est motivĂ©e par le dĂ©sir de conditions de vie dĂ©centes et d’un accĂšs aux acquis de la modernitĂ©, et elle ne saurait ĂȘtre rĂ©duite au dĂ©ferlement islamique apprĂ©hendĂ© et annoncĂ© pour nourrir la peur. On pourrait, Ă  vrai dire, plutĂŽt craindre que cette rĂ©volte ne finisse, Ă  terme, par se dissoudre dans le consumĂ©risme qui marchandise la planĂšte.

Rompre la fatalité

DĂ©fendre les valeurs issues de la civilisation occidentale et portĂ©es par elle ne peut en aucun cas autoriser le recours Ă  des stratĂ©gies qui sont en contradiction avec ces valeurs. Un tel comportement ne peut que desservir l’Occident en alimentant la haine, le cycle infernal de la violence et du terrorisme. Et, en raison de leur implantation, les juifs et les chrĂ©tiens orientaux sont les plus exposĂ©s aux consĂ©quences dĂ©sastreuses d’une politique contraire aux droits de l’homme et des peuples. Dans cette situation, les Églises doivent tĂ©moigner haut et fort des impĂ©ratifs de la foi chrĂ©tienne en refusant les compromis intĂ©ressĂ©s, en montrant une semblable misĂ©ricorde Ă  l’égard de toutes les victimes de la violence, d’oĂč qu’elle vienne, et en Ɠuvrant pour l’humanisation du monde. La paix ne sera possible dans cette rĂ©gion qu’au prix de la justice et de la reconnaissance de la dignitĂ© de tous, sans considĂ©ration de race ou de religion. Tout comme l’Iran, IsraĂ«l et d’autres États doivent faire preuve de crĂ©ativitĂ© pour changer de politique, pour substituer le respect au mĂ©pris et le partage Ă  la rapine. Alors seulement pourra renaĂźtre l’espĂ©rance dans cette rĂ©gion.

La solidaritĂ© oblige les chrĂ©tiens de l’Occident Ă  venir en aide aux communautĂ©s chrĂ©tiennes orientales qui sont durement touchĂ©es par les consĂ©quences d’une politique d’humiliation et d’exploitation trop longtemps imposĂ©e au monde arabo-musulman. Rien ne peut justifier la violence dont elles font l’objet de la part de mouvements extrĂ©mistes qui cherchent Ă  les pousser Ă  l’exil. Ces chrĂ©tiens ont non seulement un droit absolu Ă  rester sur leur terre natale et Ă  y demeurer fidĂšles Ă  la foi de leurs ancĂȘtres, mais leur prĂ©sence est indispensable pour tĂ©moigner des valeurs humaines et religieuses dont se rĂ©clament en commun le judaĂŻsme, le christianisme et l’islam. Leur souffrance et leur Ă©viction mettent en Ă©chec toutes les religions. Mais le soutien Ă  leur apporter exige des prĂ©cautions : pour aider les chrĂ©tiens persĂ©cutĂ©s, il faut absolument Ă©viter de les compromettre par des alliances douteuses et des actions condamnables. La paix que les croyants du Moyen-Orient demandent Ă  Dieu de bien vouloir instaurer ne peut ĂȘtre que celle que Dieu lui-mĂȘme demande aux hommes de mettre en Ɠuvre, entre les chrĂ©tiens et avec tous les autres.

Jacqueline Kohler

Les paroisses disposeront de tables à Storck pour exposer ce qu’elles ont à vendre au profit des missions.


« Pourquoi le christianisme fait scandale »

de Jean-Pierre Denis, Ed. Seuil 2010



Le titre du livre surprend puisque le christianisme ne fait plus scandale depuis longtemps aux yeux du monde. Et il surprend d’autant plus que c’est prĂ©cisĂ©ment cette absence de scandale qui constitue, au regard de l’évangile, le vĂ©ritable scandale du christianisme ! PortĂ© par une formidable espĂ©rance et servi par une plume talentueuse, Jean-Pierre Denis propose une rĂ©flexion documentĂ©e et passionnante sur les enjeux de la foi chrĂ©tienne dans le contexte contemporain. Il situe le catholicisme aux « avant-postes » du combat pour l’homme. Et le bandeau publicitaire de l'ouvrage va jusqu’à exalter cette foi comme « La nouvelle contre-culture ». Mais outre que cette vue semble peu rĂ©aliste et biaisĂ©e par des prĂ©occupations apologĂ©tiques, est-elle Ă  la hauteur de la crĂ©ativitĂ© prophĂ©tique de l’évangile ?

Une foi qui fait face

Stigmatisant le nihilisme contemporain et son mĂ©pris du christianisme, Jean-Pierre Denis rappelle que l’évangile, bonne nouvelle pour les hommes de tous les temps, demeure une source d’espĂ©rance particuliĂšrement prĂ©cieuse pour aujourd’hui. DĂ©jĂ  « scandale pour les juifs et folie pour les paĂŻens » Ă  l’époque de l’apĂŽtre Paul, le Christ crucifiĂ© ne peut que rĂ©vulser les cyniques qui rĂšgnent sur la planĂšte et la conduisent Ă  sa perte. Ils ne craignent pas de bafouer les valeurs fondatrices de l’humanitĂ© et, pour asservir le monde Ă  leurs intĂ©rĂȘts et Ă  leur idĂ©ologie, ils usent de moyens de propagande et de contrainte redoutables. Mais c’est seulement Ă  travers la mort et la rĂ©surrection du Christ que l’homme peut, selon l’auteur de cet ouvrage, sauvegarder son humanitĂ© face Ă  l’aveuglement et Ă  la perversitĂ© qui la menacent. Unique hĂ©ritier lĂ©gitime du message de JĂ©sus de par la succession apostolique, le catholicisme est crĂ©ditĂ© d’une capacitĂ© de rĂ©gĂ©nĂ©ration et de salut incomparable sinon exclusive.

Le procĂšs des structures et des reprĂ©sentations sociales actuelles est implacable dans ce livre. La marchandisation des rapports humains, gouvernĂ©e par la cupiditĂ© et devenue le mĂ©canisme social dominant, est condamnĂ©e sans rĂ©serve et sans appel. L’ultralibĂ©ralisme dĂ©truit les personnes, favorise l’accaparement des richesses par les privilĂ©giĂ©s au prix d’une misĂšre croissante des laissĂ©s pour compte, et attise de ce fait les violences interpersonnelles et les guerres entre les nations. La science est submergĂ©e par l’envahissement incontrĂŽlable et apparemment irrĂ©versible d’une technique dĂ©sormais vouĂ©e Ă  maximiser les profits et Ă  renforcer la suprĂ©matie de la spĂ©culation financiĂšre. Et ce dĂ©ferlement emporte toutes les valeurs morales, dont celles issues du christianisme comme les droits de l’homme, le respect de la vie et de la crĂ©ation, la solidaritĂ© qui lie tous les humains. Ne restent que le paysage dĂ©vastĂ© d’une nature livrĂ©e Ă  la rapine, une terre qui finit de s’épuiser sous un ciel dĂ©sormais vide, et une immense machinerie de plus en plus folle qui broie l’humanitĂ©. Au nom de l’homme et de Dieu, une rĂ©sistance farouche s’impose d’urgence.

Ce mal qui dĂ©truit la sociĂ©tĂ© atteint les hommes au plus profond de leur ĂȘtre. ArrachĂ© Ă  ses racines et Ă  son environnement, fragilisĂ© par une invivable solitude, l’individu est happĂ© par le systĂšme consumĂ©riste qui, tout en l’aliĂ©nant, lui donne l’illusion de devenir un demi-dieu maĂźtre de son destin. DĂ©rive narcissique dans un univers de plus en plus virtuel. CoupĂ© du passĂ© et privĂ© de futur, placĂ© hors de l’histoire et de la culture, l’homme se condamne Ă  se dissoudre dans le prĂ©sent des jouissances immĂ©diates. Mais, Ă  bon escient, Jean-Pierre Denis insiste sur le fait que l’homme n’émerge pas du nĂ©ant par lui-mĂȘme, qu’il ne peut pas recrĂ©er le monde Ă  sa guise, ni dĂ©finir arbitrairement le bien et le mal. Comme la parole qui enfante l’ñme humaine, il est le fruit d’une histoire qui l’a prĂ©cĂ©dĂ© et un gage pour les gĂ©nĂ©rations Ă  venir, dotĂ© d’un patrimoine Ă  faire fructifier et Ă  transmettre. L’homme est certes libre et responsable de sa vie, mais celle-ci ne saurait lui appartenir en exclusivitĂ© dĂšs lors qu’elle le dĂ©passe, et il n’a de maĂźtrise absolue sur aucune vie. Ce n’est que dans le respect de l’altĂ©ritĂ© et dans la fidĂ©litĂ© que l’homme peut s’accomplir et contribuer Ă  faire advenir l’humanitĂ© dans sa plĂ©nitude, au plan profane comme au plan religieux.

ExpulsĂ© de son intĂ©rioritĂ© par la pression multiforme d’un matĂ©rialisme et d’un rationalisme Ă©triquĂ©s, l’homme s’est Ă©loignĂ© de la spiritualitĂ© qui fondait et rythmait son existence au sein d’une crĂ©ation autrefois promise Ă  la rĂ©conciliation et au salut. Il est dorĂ©navant engluĂ© dans un monde devenu opaque : son oreille est de plus en plus sourde Ă  la poĂ©sie, ses yeux ne voient plus l’au delĂ  des choses matĂ©rielles, les Ă©toiles du firmament se sont Ă©teintes une Ă  une. L’histoire de la littĂ©rature et de l’art fournit Ă  Jean-Pierre Denis la trame d’une Ă©blouissante illustration de ce tragique exode. Qu’il s’agisse de musique ou de peinture, la rĂ©vĂ©lation de l’ineffable et de l’invisible a laissĂ© la place Ă  l’expression veule d’un non-sens proclamĂ© universel et dĂ©finitif, les spĂ©culations du marchĂ© se substituant Ă  toute autre quĂȘte. La dĂ©construction est l’obsession Ă  la mode, d’autant plus vantĂ©e et plus lucrative qu’elle s’illustre par des provocations plus inattendues, d’une obscĂ©nitĂ© parfois abyssale. MĂȘme si diverses affirmations appellent des nuances, le lecteur apprĂ©ciera la vaste culture et la sensibilitĂ© subtile dont l’auteur fait preuve dans ces pages qui comptent parmi les plus originales et les plus Ă©clairantes de l’ouvrage.

RĂ©cusant les prĂ©tentions hĂ©gĂ©moniques de la rationalitĂ© moderne, Jean-Pierre Denis relĂšve que le rĂ©quisitoire contre la chrĂ©tientĂ© accusĂ©e d’obscurantisme est largement injuste, et que le scientisme ne reprĂ©sente qu’une forme d’intelligence tronquĂ©e, incapable de donner accĂšs Ă  l’essentiel et qui favorise de ce fait la prolifĂ©ration de l’irrationnel. Que l’Église ait trop souvent entravĂ© la recherche dans telle ou telle discipline n’annule pas l’immense effort fait par le christianisme qui a mobilisĂ© ensemble, durant des siĂšcles, la thĂ©ologie et la science pour comprendre l’homme dans sa globalitĂ© et sa finalitĂ©. La modernitĂ© a renoncĂ© Ă  cette ambitieuse entreprise au profit de prĂ©occupations utilitaires. Non seulement elle a congĂ©diĂ© la thĂ©ologie et tend Ă  se dĂ©tourner de la philosophie, mais elle ne cesse de fragmenter le champ scientifique en domaines de plus en plus cloisonnĂ©s. L’homme se trouve ainsi mis en piĂšces, livrĂ© Ă  des spĂ©cialistes indiffĂ©rents au besoin de cohĂ©rence et de signification qui demeurent vitaux pour lui. La connaissance se mue en savoirs subordonnĂ©s au marchĂ©, et l’humain sombre avec le divin. Les grandes catastrophes du XXĂšme siĂšcle – totalitarismes, guerres mondiales et coloniales, gĂ©nocides, etc. – en ont fourni une preuve apparemment irrĂ©futable.

Aux antipodes de la modernitĂ© ainsi dĂ©crite, Jean-Pierre Denis en appelle au christianisme. Les principes que l’auteur Ă©nonce manifestent, en surplomb de la religion et de ses prolongements sociaux, une claire et gĂ©nĂ©reuse intelligence de l’évangile. À la violence et Ă  la suffisance des puissants, il oppose la vertu de pauvretĂ©, l’humilitĂ© et la faiblesse de Dieu parmi les hommes. À la trompeuse libertĂ© que revendiquent ceux qui ne visent que leur propre satisfaction, il oppose la souveraine libertĂ© qui s’offre Ă  la faveur du dĂ©tachement de soi, du service et de l’amour d’autrui. Aux boulimies Ă©goĂŻstes et Ă  la compĂ©tition sous toutes ses formes, il oppose le don, la sobriĂ©tĂ© et la solidaritĂ©. Au calcul, il oppose la gratuitĂ©. C’est la grĂące et non les conquĂȘtes qui ouvrent les portes de l’au-delĂ  de soi-mĂȘme et du monde. Et loin de s’en tenir Ă  un banal moralisme, ces perspectives s’inscrivent dans une vision de foi de type mystique, Ă©clairĂ©e par la lumiĂšre inaugurale du Verbe johannique, par la sombre lueur du Golgotha et par l’éclat fulgurant du matin de PĂąques. Les relations humaines sont Ă  penser en rĂ©fĂ©rence Ă  la TrinitĂ©, dit l’auteur. Une vision inspirĂ©e qui invite Ă  l’enthousiasme, mais comment l’incarner dans les rĂ©alitĂ©s ?

Une prĂ©dilection pour l’ordre

JonchĂ©s d’ambiguĂŻtĂ©s et de contradictions, les chemins du quotidien sont plus problĂ©matiques que l’horizon harmonieux entrevu dans la foi. FascinĂ© par cet horizon, c’est Ă  l’aune d’une reprĂ©sentation de l’ordre idĂ©al que Jean-Pierre Denis a tendance Ă  juger le cours prosaĂŻque et contingent des choses. Sur un mode plaisant et non sans virtuositĂ©, le prologue du livre raille les engouements Ă  la mode. Suit une impĂ©tueuse charge contre la rĂ©volution de Mai 68, prĂ©sentĂ©e comme le creuset et le paradigme du dĂ©s-ordre postmoderne. Une funeste utopie, selon l’auteur, la transgression substituĂ©e Ă  la loi ne pouvant dĂ©boucher que sur le nĂ©ant. De fait, il est vrai que l’actuel effondrement des valeurs morales rĂ©sulte en partie des rĂ©voltes qui se sont produites dans les annĂ©es soixante, et que bien des espoirs nĂ©s Ă  cette occasion ont Ă©tĂ© déçus. Et il est pareillement vrai que nombreux ont Ă©tĂ©, parmi les meneurs de ces rĂ©voltes, ceux qui se sont empressĂ©s de remplacer sans scrupules les privilĂ©giĂ©s qu’ils avaient chassĂ©s de leurs postes. Mais ces observations ne justifient pas les conclusions qui en sont tirĂ©es, Ă  moins de disqualifier pĂȘle-mĂȘle, dans la foulĂ©e, la totalitĂ© des rĂ©formes et des rĂ©volutions intervenues au cours de l’histoire, y compris la novation de l’évangile qui a Ă©tĂ© le plus couramment et le plus gravement trahie.

La dĂ©nonciation s’appuie sur des observations incontestables, mais elle ne prend pas en compte l’ensemble des dĂ©terminations Ă©conomiques, sociopolitiques et culturelles qui ont Ă©tĂ© Ă  l’Ɠuvre en 1968. Les causes profondes des Ă©vĂ©nements survenus alors ne se rĂ©duisent pas aux symptĂŽmes qu’elles ont produits, et moins encore au folklore qui les a accompagnĂ©s. Invention du marchĂ© en mĂȘme temps que protestation culturelle, l’irruption sauvage de la permissivitĂ© a davantage constituĂ© une consĂ©quence qu’une initiative dĂ©miurgique. Il est Ă©vident, aujourd’hui, que les multiples et dĂ©sastreux mĂ©faits de l’ultralibĂ©ralisme que Jean-Pierre Denis stigmatise Ă  juste titre ne sont pas le fruit des fantasmes sexuels des anarchistes petits-bourgeois de la Sorbonne, qu’ils soient ou non devenus renĂ©gats par la suite. Si cette rĂ©volte a touchĂ© un si large public et s’est soldĂ©e par des consĂ©quences aussi durables, c’est parce qu’elle bousculait un ordre social et Ă©conomique qui avait trahi les aspirations profondes d’une large couche de la population. AprĂšs la forfaiture de Vichy, la formidable espĂ©rance issue de la LibĂ©ration avait fait long feu. Le nouveau millĂ©naire rĂ©colte encore les fruits amers de cet Ă©chec. Sans les cĂ©lĂ©brations sacrificielles et festives des rĂ©voltes passĂ©es, le dĂ©litement de la sociĂ©tĂ© se poursuit.

Le lecteur peut Ă©galement ĂȘtre troublĂ© par plusieurs insinuations qui mĂ©riteraient d’ĂȘtre tirĂ©es au clair pour dissiper d’éventuels malentendus. Le concile Vatican II n’a-t-il pas Ă©tĂ© influencĂ©, et sans doute viciĂ©, par le vent contestataire des annĂ©es soixante ? L’humanisme des agnostiques et des athĂ©es peut-il ĂȘtre plus qu’un sympathique cache-misĂšre pour intellectuels falots ? La dĂ©fense de la vie en Occident ne s’impose-t-elle pas absolument quitte Ă  faire abstraction de la mort que les intĂ©rĂȘts dominants infligent ailleurs Ă  travers des guerres et une misĂšre endĂ©mique ? La revendication de dignitĂ© des milieux homosexuels n’est-elle pas Ă  relativiser en raison du vil lobbying qui l’entache ? Ne faut-il pas se mĂ©fier d’un islam qui, noyautĂ© par l’islamisme, ne cherche qu’à marginaliser le christianisme pour terrasser la sociĂ©tĂ© occidentale amputĂ©e de son Ăąme ? La « gauche caviar » ne fournit-elle pas l’image la plus pertinente pour caractĂ©riser l’opposition politique en France ? S’agissant du tiers-mondisme, ne faut-il pas mettre fin Ă  la culpabilitĂ© que traduit l’interminable « sanglot de l’homme blanc » ressassant de terribles pages d’histoire qu’il vaudrait mieux oublier ? Volontiers cultivĂ©es dans les milieux rĂ©actionnaires, ces questions ont un fort impact social et appellent des rĂ©ponses sans Ă©quivoque.

Pour expliquer l’origine des maux dont souffre le christianisme, Jean-Pierre Denis emprunte çà et lĂ  des raccourcis qui Ă©tonnent. Le lecteur en vient Ă  se demander si tous les malheurs de l’Église ne sont pas la faute Ă  Voltaire... Ou, plus prĂšs de nous, au marxisme, Ă  la psychanalyse, au structuralisme, Ă  la linguistique, aux sciences humaines, Ă  l’épistĂ©mologie... Autant de nouveautĂ©s frivoles et passagĂšres en fin de compte ! Ne va-t-il pas jusqu’à exhumer le Syllabus pour dĂ©fendre la condamnation du rationalisme, au risque de gommer les intentions qui ont inspirĂ© dans son ensemble ce document pontifical ? Face Ă  la forme de relativitĂ© sans doute irrĂ©versible introduite au cƓur de la pensĂ©e humaine au fil des siĂšcles passĂ©s et des derniĂšres dĂ©cennies, l’auteur semble attachĂ© Ă  une mĂ©taphysique et Ă  une thĂ©ologie qui ne prennent pas en considĂ©ration les avancĂ©es thĂ©oriques et pratiques vĂ©hiculĂ©es par la rĂ©flexion et les engagements des temps modernes. Si la grandeur de l’ordre chrĂ©tien du Moyen Âge a Ă©tĂ© indĂ©niable, trĂšs au-dessus de l’obscurantisme souvent dĂ©noncĂ© Ă  tort, il n’en reste pas moins que les LumiĂšres ont permis une libĂ©ration inĂ©dite des consciences et de l'intelligence, et un remarquable bond en avant de la civilisation occidentale. Les contradictions survenues ne condamnent pas automatiquement les progrĂšs rĂ©alisĂ©s.

Dans ce dĂ©cor, l’Église reprĂ©sente pour Jean-Pierre Denis l’ultime autoritĂ© Ă  laquelle les chrĂ©tiens doivent se soumettre pour Ă©chapper au tsunami de la civilisation actuelle. Il postule que l’institution catholique romaine est de façon Ă©minente l’Église de JĂ©sus-Christ, que son Credo et ses dogmes proclament les vĂ©ritĂ©s Ă©ternelles explicitant la Parole de Dieu, et que les rĂšgles de conduite qu’elle Ă©dicte aux plans religieux et moral expriment la volontĂ© divine. Les arguments invoquĂ©s en faveur de ces positions de connotation plutĂŽt essentialiste sont l’Écriture et la Tradition, et la raison qui transcende le monde se conjugue avec la foi pour les appuyer. C’est la position traditionnelle du MagistĂšre et la ligne apologĂ©tique du pape BenoĂźt XVI. Ainsi conçue, l’Église est avant tout une rĂ©alitĂ© mystique qui Ă©chappe aux contingences humaines, parfaite et accomplie dans son ĂȘtre quelles que soient ses imperfections concrĂštes. Pour rĂ©soudre les difficultĂ©s qu’elle rencontre, c’est l’idĂ©al abstrait par lequel elle se dĂ©finit qui seul peut dĂ©terminer les conditions de son vĂ©cu pratique. L’ordre du monde et l’ordre religieux doivent coĂŻncider, car hors de lĂ  ne peut rĂ©gner que le dĂ©sordre qui entraĂźne les rĂ©voltes et la destruction. La nĂ©gation de Dieu ou l’idĂ©e mĂȘme de sa mort entraĂźne inĂ©vitablement la mort de l’homme.

L’orthodoxie d’abord

Le livre survole la plupart des grands problĂšmes qui prĂ©occupent actuellement les fidĂšles, dont ceux relatifs au statut de la femme, Ă  la sexualitĂ©, au respect de la vie, aux sacrements, Ă  la liturgie, aux autres religions et, d’une façon plus gĂ©nĂ©rale, Ă  la restauration du catholicisme et de ses valeurs. Pour traiter de ces questions, Jean-Pierre Denis privilĂ©gie systĂ©matiquement l’éclairage doctrinal et prĂ©conise des positions volontaristes, la dimension anthropologique du vĂ©cu des hommes et des sociĂ©tĂ©s Ă©tant relĂ©guĂ©e au second plan. Le vrai et le bien sont considĂ©rĂ©s comme dĂ©finis de l’extĂ©rieur et d’en haut, en dĂ©tail et Ă  jamais, hors des vicissitudes des rapports sociaux et de l’histoire, et ils ne peuvent ĂȘtre rĂ©vĂ©lĂ©s que par la mĂ©diation de la thĂ©ologie et de la morale classiques. Dans cette optique, la complexitĂ© des interrogations humaines tend Ă  se dissoudre dans les positions traditionnellement proclamĂ©es et dĂ©fendues par l’Église. Et si la crĂ©dibilitĂ© de celle-ci au sein de la sociĂ©tĂ© s’en trouve affectĂ©e, cela ne reprĂ©sente, pour l’auteur, qu’un dommage collatĂ©ral accessoire par rapport Ă  la sauvegarde de la vraie et saine doctrine et de l’intangible autoritĂ© du MagistĂšre.

L’auteur rappelle Ă  juste titre que le christianisme a contribuĂ© dĂšs ses origines Ă  la reconnaissance de l’égale dignitĂ© de tous les ĂȘtres humains. La fameuse lettre de l’apĂŽtre Paul aux Galates – « Il n’y a plus ni hommes ni femmes, ni Grecs ni Juifs, ni hommes libres ni esclaves... » – a constituĂ© une extraordinaire rĂ©volution dans le monde antique. Mais pourquoi ne retenir du fĂ©minisme moderne que les outrances, et absoudre l’Église de ses pratiques phallocrates ? Dans un monde asservi Ă  une sexualitĂ© omniprĂ©sente qui avilit l’ĂȘtre humain, la chastetĂ© doit ĂȘtre dĂ©fendue comme l’auteur s’y emploie. Mais pourquoi occulter les graves problĂšmes entraĂźnĂ©s dans ce domaine par un moralisme religieux qui a commis les pires erreurs et causĂ© d’irrĂ©parables malheurs parmi les fidĂšles mariĂ©s comme parmi les prĂȘtres ? Le respect de la vie, principe intangible et premiĂšre condition du vivre ensemble, est gravement menacĂ© aujourd’hui et cela doit ĂȘtre dĂ©noncĂ© Ă  tout prix comme le fait Jean-Pierre Denis. Mais suffit-il de condamner la contraception, l’avortement et l’euthanasie comme le fait l’Église alors que, par ailleurs, la vie est partout massivement Ă©crasĂ©e pour dĂ©fendre des intĂ©rĂȘts matĂ©riels ou mĂȘme prĂ©tendument spirituels ?

Les prĂ©supposĂ©s thĂ©ologiques de l’auteur le mĂšnent Ă  considĂ©rer la liturgie comme une forme quasi parfaite du culte qui doit ĂȘtre rendu Ă  Dieu, indĂ©pendamment de la relativitĂ© culturelle des rites. L’eucharistie est prĂ©sentĂ©e comme sa source et son sommet, interprĂ©tĂ©e dans le cadre de la conception classique du sacrifice rĂ©dempteur et de la PrĂ©sence rĂ©elle. Elle met en scĂšne Dieu le PĂšre qui envoie sur terre son Fils Ă©ternel pour racheter par sa mort l’humanitĂ© perdue dans le pĂ©chĂ©. Les formes d’expression de cette liturgie sont secondaires par rapport Ă  la commĂ©moration et Ă  l’actualisation du drame censĂ© se rejouer Ă  chaque messe. Mais, pour traditionnelle qu’elle soit, cette comprĂ©hension de l’eucharistie n’est qu’une construction thĂ©ologique parmi d’autres. L’ontologique est privilĂ©giĂ© au dĂ©triment du vĂ©cu concret des fidĂšles Ă  tel point que, bien souvent, ceux-ci ne comprennent plus les significations de leur participation Ă  la cĂ©lĂ©bration de ce mystĂšre. La mĂȘme remarque vaut pour les autres sacrements. La revalorisation du mariage est tout Ă  fait souhaitable dans une sociĂ©tĂ© qui se dĂ©fait, mais elle n’oblige pas Ă  ignorer les difficultĂ©s et les Ă©checs de cette option, et ne justifie pas l’attitude nĂ©gative de l’Église Ă  l’égard des divorcĂ©s remariĂ©s.

Jean-Pierre Denis reconnaĂźt que le christianisme n’a pas le monopole de la vĂ©ritĂ© et de la charitĂ©, et que d’autres religions peuvent contribuer Ă  l’humanisation du monde et Ă  l’Ɠuvre divine du salut. Mais il ne s’interroge guĂšre sur la portĂ©e que revĂȘt la prise de conscience du pluralisme religieux, et il ne prend pas sĂ©rieusement en compte les avancĂ©es de la rĂ©flexion thĂ©ologique dans ce domaine. Pourtant, n’est-il pas important de souligner que l’incarnation du Christ ne s’épuise pas dans les formes passĂ©es et actuelles du christianisme historique, et moins encore dans celles du seul catholicisme ? Ne faut-il pas repenser la Mission et les rapports entre culte et cultures ? Les autres religions peuvent Ă©galement comporter une dimension christique, parfois originale par rapport aux formes rĂ©alisĂ©es Ă  ce jour dans l’histoire chrĂ©tienne. Au reste, il ne semble plus possible de penser sĂ©rieusement la foi chrĂ©tienne sans se laisser interroger par l’athĂ©isme. Non seulement l’humanisme athĂ©e a maintes fois constituĂ© une saine rĂ©action contre des formes superstitieuses ou idolĂątriques du christianisme et contre ses trahisons sociales, mais il est incontestable qu’il peut Ă©galement fonder une Ă©thique. La hantise du relativisme risque de mener l’Église Ă  la cĂ©citĂ©.

Insister sur l’origine chrĂ©tienne des valeurs de l’Occident est parfaitement justifiĂ©. Mais Jean-Pierre Denis ne devrait-il pas prĂȘter plus d’attention aux raisons qui ont amenĂ© la sociĂ©tĂ© Ă  s’opposer Ă  l’Église pour mettre en Ɠuvre les valeurs qu’elle prĂȘchait ? InfĂ©odĂ©e Ă  la royautĂ© sous l’ancien rĂ©gime, Ă  la classe possĂ©dante au XIXĂšme siĂšcle, et Ă  un ordre Ă©tabli globalement inique aujourd’hui, l’Église a tendance Ă  dire la morale sans guĂšre s’y conformer en pratique. Il est bon de rappeler que les encycliques sociales ont fait preuve d’une grande perspicacitĂ© dans le refus des injustices, mais il faudrait aussitĂŽt ajouter que les contre-tĂ©moignages concrets de l’Église dans ce domaine les ont rĂ©duites Ă  ne rester que vains discours. Dans la conjoncture prĂ©sente, il ne suffit pas d’identifier l’origine chrĂ©tienne des valeurs pour lĂ©gitimer le rĂŽle que rĂ©clame le christianisme en vue de restaurer la civilisation issue de lui. À supposer qu’une telle restauration soit pensable et souhaitable, il faudrait encore que le catholicisme ait, ce qui n’est objectivement pas le cas, une autoritĂ© qui se fonde sur des engagements plus tangibles que les prĂ©tentions affichĂ©es au nom de Dieu. Il faudrait que l’Église voie avec les yeux du monde le spectacle qu’elle donne au lieu d’exiger que le monde la voie avec les yeux de la foi.

L’impression qui, Ă  la lecture de l’ouvrage, tend Ă  prĂ©valoir concernant le monde moderne est globalement plutĂŽt pessimiste, voire quelque peu manichĂ©enne : hors de la religion, pas de salut. D’un cĂŽtĂ© se trouve, hypostasiĂ©, un catholicisme qui aurait gardĂ© intacte Ă  travers les siĂšcles, en dĂ©pit de ses multiples dĂ©faillances que l’auteur reconnaĂźt, sa virginitĂ© ontologique originelle et la puissance divine censĂ©e accompagner la succession apostolique. De l’autre se situerait un monde dĂ©voyĂ© qui se retourne contre lui-mĂȘme aprĂšs s’ĂȘtre rĂ©voltĂ© contre la divinitĂ©, livrĂ© au pĂ©chĂ© et Ă  l’esprit du mal, conduit par le grand Adversaire de Dieu et de l’homme autrefois appelĂ© Satan. Or deux objections au moins s’imposent ici d’entrĂ©e, l’une thĂ©ologique, l’autre sociologique. En excluant l’idĂ©e selon laquelle Dieu continue Ă  agir dans le monde pour sauvegarder l’homme et l’humanitĂ© sans condition prĂ©alable et sans acception de religion, Jean-Pierre Denis nĂ©glige une donnĂ©e fondamentale et constante des convictions chrĂ©tiennes. Et, seconde objection mais non moindre, une telle conception noircit injustement le monde en ignorant les aspirations au bien qui l’animent en profondeur et les combats qui s’y mĂšnent pour l’humanitĂ© en dĂ©pit du mal.

Le catholicisme n’est sans doute pas encore allĂ© au bout de l’épreuve qui lui rendra peut-ĂȘtre une certaine crĂ©dibilitĂ© s’il accepte de l’assumer. Mais va-t-il ce chemin-lĂ  ? Ce n’est pas d’une hypothĂ©tique contre-culture catholique que le monde contemporain a besoin. C’est d’hommes et de femmes habitĂ©s par l’évangile et passionnĂ©ment dĂ©sireux de le partager avec les humbles, fidĂšles Ă  la Parole reçue et portĂ©s par l’esprit prophĂ©tique des BĂ©atitudes et des paraboles, sans prĂ©jugĂ©s confessionnels. Et ce, si possible, en communion avec une Église capable de se renouveler au contact d’un monde inĂ©dit qui demeure cher Ă  Dieu. Il ne s’agit pas de sacrifier la transcendance Ă  l’immanentisme ou au matĂ©rialisme ambiant. Mais le Verbe ne se rĂ©vĂšle qu’à travers des paroles et des actions humaines, l’Écriture ne se lit qu’à travers des Ă©critures, l’Eucharistie ne s’accomplit que dans les multiples expressions concrĂštes de l’amour, l’Évangile n’est vraiment une bonne nouvelle qu’en offrant la dĂ©livrance et la vie sauve Ă  tous les hommes. Le chrĂ©tien est appelĂ© Ă  aider le monde Ă  cheminer vers son humanitĂ© et vers Dieu, en rĂ©sistant de façon lucide et rĂ©solue aux forces contraires, sans rĂȘver d’un illusoire itinĂ©raire rĂ©servĂ©.

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Tous les chrĂ©tiens s’accordent Ă  croire que le Christ s’est donnĂ© aux hommes sans conditions et sans rĂ©serve pour tĂ©moigner que Dieu est amour et que le monde ne vit que par l’amour. Son Ă©vangile est la plus simple des thĂ©ologies et la plus simple des Ă©thiques, et le « culte en esprit et en vĂ©ritĂ© » qu’il a instituĂ© est des plus simples aussi. Il a envoyĂ© ses disciples annoncer, dans son sillage, la bonne nouvelle de la libĂ©ration de toutes les idolĂątries et de toutes les servitudes imposĂ©es par les puissants, y compris les servitudes religieuses. Le shabbat a Ă©tĂ© instituĂ© pour l’homme, et non pour Dieu qui n’en a nul besoin. L’inculturation de ce message reprĂ©sente cependant une aventure dĂ©licate parce qu’elle se joue dans le cours divers et changeant des rĂ©alitĂ©s humaines, au milieu d’inextricables conflits. Le modĂšle des cultes royaux ne s’impose pas Ă  jamais pour les cĂ©lĂ©brations liturgiques, ni celui des sociĂ©tĂ©s fonciĂšrement inĂ©galitaires pour l'Ă©volution de la sociĂ©tĂ©. L’engagement, l’ordre et la rigueur doctrinale sont certes indispensables pour que le vie puisse s’épanouir, Jean-Pierre Denis a raison de le souligner, mais nul ne peut accĂ©der d’emblĂ©e et dĂ©finitivement au vrai et au bien Ă  la faveur d’un savoir ou d’une appartenance, quels qu’ils soient.

Pourquoi rĂȘver de reconstruire la civilisation qui s’est dĂ©faite en essayant de refonder « le sexe, la loi, la science, la raison, l’éducation, l’esthĂ©tique, le sens » et tout le reste sous l’égide du catholicisme ? Le Dieu biblique n’est pas ambitieux comme les monarques, ni sacrĂ© comme les autres dieux. La saintetĂ© qui lui est propre est d’une autre nature qui s’identifie Ă  un amour par essence universel, et non Ă  la puissance qui exclut pour dominer. Il est le Dieu qui veut que le monde participe Ă  sa saintetĂ© en participant librement Ă  son Ɠuvre de crĂ©ation et de salut. La dĂ©sacralisation du monde n’est donc pas sacrilĂšge, et sa sĂ©cularisation ne devrait pas effrayer l’Église. L’avenir du Dieu des chrĂ©tiens se joue dans le monde. Peut-ĂȘtre l’Église redeviendrait-elle audible et crĂ©dible si, Ă©mue et humble au vu de la dĂ©tresse du monde, elle s’engageait simplement, mais corps et Ăąme, dans le combat pour la justice et la paix, si elle acceptait de suivre l’invitation faite au jeune homme riche. Hors de l’amour qui est relation – bienveillance et aide –, il n’y a ni Dieu, ni Église, ni vĂ©ritĂ©... Cela ne signifie pas fusion et dissolution dans le monde, mais acceptation de la condition humaine pour la transfigurer. L’évangile est un chemin de subversion prophĂ©tique, et non un idĂ©al culturel ou contre-culturel.

Ce n’est pas d’abord dans les sanctuaires ou les institutions ecclĂ©siastiques que l’évangile prend corps, mais au milieu des hommes et de leurs contradictions. C’est lĂ , Ă  ras de terre, que se construit avec l’aide de Dieu la plĂ©nitude de l’humanitĂ© autrefois appelĂ©e Corps du Christ. L’Église n’a pas vocation Ă  instaurer un royaume de Dieu opposĂ© au vĂ©cu de l’humanitĂ©, ni Ă  dĂ©fendre et Ă  glorifier une religion en tant que telle. Pour enfanter Dieu parmi les hommes et pour le sauver parmi eux, lui qui s’est identifiĂ© aux derniers des leurs, il faut que les chrĂ©tiens et l’Église rejoignent les hommes pour les accompagner, les aimer tels qu’ils sont, et se mettre Ă  leur service en partageant leurs souffrances et leurs aspirations avant de vouloir les enseigner et les diriger. La croix du Golgotha est toujours plantĂ©e en ces lieux, chargĂ©e de malheurs et portant des suppliciĂ©s sans nombre, et, au creux de leurs tombes, les humains attendent encore et toujours la rĂ©surrection mĂȘme s’ils ne l’appellent plus ainsi. Dans les pires situations, le cƓur de l’homme garde la trace de son CrĂ©ateur, la trace de sa lumiĂšre et de son amour, et le dĂ©sir du salut qui lui est promis. JĂ©sus de Nazareth n’a pas cessĂ© de rĂ©vĂ©ler cela aux uns et aux autres, sans beaucoup se prĂ©occuper du Temple de JĂ©rusalem.


Jean-Marie Kohler
Rendre l’évangile au monde (texte intĂ©gral)

Forum des Croyants libres de Moselle – mai 2011



Cet exposĂ© proposera un cadre de rĂ©flexion pour les carrefours de cet aprĂšs-midi destinĂ©s Ă  mettre en commun votre propre vĂ©cu de l’évangile dans le monde. Cela nous occupera environ une heure - trop longue pour vous qui me subirez, mais trop courte pour dĂ©velopper les questions survolĂ©es trop vite ; vous voudrez donc bien me pardonner et la longueur et les raccourcis de mes propos.

Nous relĂšverons d’abord la spĂ©cificitĂ© du message Ă©vangĂ©lique. Puis nous verrons comment l’évangile a Ă©tĂ© transformĂ© en religion, et comment celle-ci est devenue marginale aprĂšs avoir longtemps Ă©tĂ© dominante. En troisiĂšme lieu, nous nous interrogerons sur les liens qui unissent celles et ceux qui, partageant la passion de l’évangile, forment l’Église. Enfin, nous Ă©voquerons les engagements que commande l’évangile pour l’humanisation du monde. Ici ou lĂ , j’emprunterai quelques passages Ă  des dĂ©veloppements dĂ©jĂ  produits par ailleurs.


La plus radicale des subversions

Les ambiguïtés de la propagande religieuse

« Rendre l’évangile au monde » constitue une proposition apparemment claire et simple. Mais passer de l’énoncĂ© Ă  la pratique s’avĂšre plus compliquĂ©. D’abord, que faut-il entendre par Ă©vangile, alors que le christianisme se gargarise de ce mot depuis deux millĂ©naires, et que de multiples thĂ©ologies et stratĂ©gies religieuses contradictoires s’en rĂ©clament ?

Partons d’un exemple concret de l’actualitĂ© religieuse. La bĂ©atification de Jean-Paul II, prologue Ă  sa probable canonisation, a bĂ©nĂ©ficiĂ© d’une ample orchestration mĂ©diatique. Cet Ă©vĂ©nement a, de fait, permis de rappeler urbi et orbi les enseignements Ă©vangĂ©liques : la primautĂ© de l’amour, de la justice et de la paix, le devoir de solidaritĂ© avec les personnes et les peuples les plus pauvres et les plus vulnĂ©rables, etc. CĂ©lĂ©brant la victoire du bien sur le mal, de la saintetĂ© sur la perversitĂ© du monde, des millions d’hommes et de femmes ont vibrĂ© de concert Ă  l’évocation des convictions religieuses et humaines de Jean-Paul II. Mais peut-on, pour autant, dire que Rome a transmis l’évangile au monde Ă  cette occasion ?

Karol Wojtyla a certes Ă©tĂ© un homme et un pape d’une envergure exceptionnelle, qui a profondĂ©ment marquĂ© l’histoire de l’Église et du monde par sa foi et par son charisme, et qui peut ĂȘtre considĂ©rĂ© comme exemplaire Ă  divers Ă©gards. Mais cette bĂ©atification et la canonisation programmĂ©e de ce pape et de Pie XII ne visent-elles pas d’abord Ă  restaurer l’image d’une papautĂ© aujourd’hui discrĂ©ditĂ©e, et Ă  revigorer l’identitĂ© d’un catholicisme romain en crise ? Ces initiatives pontificales ne relĂšvent-elles pas, par bien des aspects, d’une manipulation de sentiments religieux trĂšs ambigus ? BenoĂźt XVI et les foules rassemblĂ©es au Vatican pour ces cĂ©rĂ©monies font penser, pardonnez-moi cette comparaison, au grand prĂȘtre Aaron et au peuple d’IsraĂ«l au pied du mont SinaĂŻ. FatiguĂ©s de suivre un Dieu insaisissable Ă  travers le dĂ©sert, ils ont cĂ©dĂ© Ă  la tentation de revenir Ă  une religion concrĂšte autour d’un dieu qui peut se voir et se toucher, et qui accomplit des miracles. L’exhibition d’un cercueil et de reliques me rappellent le veau d’or fabriquĂ© par les prĂȘtres Ă  la demande d’un peuple dĂ©semparĂ©... Les religions vivent depuis toujours de ce commerce Ă  base de magie, et elles finissent par en mourir.

Aux antipodes des dieux ordinaires

C’est l’évangile qui doit ĂȘtre la premiĂšre passion des chrĂ©tiens, et non pas la religion ou l’Église qui, en tant qu’institution sociopolitique, se soucie souvent plus de son prestige et de sa puissance que de sa vocation Ă  incarner l’annonce de la libĂ©ration Ă©vangĂ©lique. Le choix entre Ă©vangile et religion est de fait crucial, car accepter la rĂ©vĂ©lation qui est au cƓur du message de JĂ©sus de Nazareth ouvre sur un chemin abrupt et incertain, aussi Ă©loignĂ© des assurances vĂ©hiculĂ©es par les traditions ecclĂ©siastiques que des boulevards de la rĂ©ussite mondaine. Le message de JĂ©sus reprĂ©sente, dans sa dynamique originelle, une des initiatives de subversion les plus radicales de l’histoire humaine, et c’est prĂ©cisĂ©ment pour cette raison qu’il n’a pas cessĂ© d’ĂȘtre travesti pour ĂȘtre domestiquĂ©. Si cet homme a Ă©tĂ© mis Ă  mort sous Ponce Pilate Ă  la demande des juifs, ce ne fut pas une erreur, mais c’est parce qu’il Ă©tait rĂ©ellement dangereux : de fait, il menaçait l’ordre politique et religieux Ă©tabli, Ă  la fois le Temple et l’occupation romaine. La subversion lancĂ©e alors demeure de nos jours toujours pareillement dangereuse pour tous les pouvoirs en place. Ce n’est pas sans raison que les grands de ce monde aiment la religion et ignorent ou haĂŻssent l’évangile.

Le Magnificat n’est-il pas un appel Ă  la rĂ©volution ? Il n’y a, aux yeux du monde, que folies dans l’évangile : les BĂ©atitudes, l’interdiction de juger autrui et le prĂ©cepte d’aimer les ennemis, la subordination du shabbat et de la religion Ă  la vie humaine, l'absence de toute allusion aux pratiques religieuses dans l’énoncĂ© des critĂšres du Jugement dernier ! À en croire JĂ©sus, le service et l’humilitĂ© l’emportent sur la puissance et la gloire ; tous les hommes sont Ă©gaux en dignitĂ© devant Dieu et entre eux ; les ouvriers de la onziĂšme heure seront payĂ©s comme ceux de la premiĂšre ; la pierre rejetĂ©e par les bĂątisseurs sera utilisĂ©e comme pierre d’angle dans le Royaume des cieux dont la porte d’entrĂ©e est Ă©troite pour les riches et les puissants ; les publicains et les prostituĂ©es devanceront les bien-pensants et les bien-priants dans cet incroyable Royaume oĂč les plus petits seront les plus grands. Tandis que toutes les grandes religions ont tendance Ă  prĂȘcher l’harmonie, le message d’amour apportĂ© par JĂ©sus est comparĂ© Ă  un glaive qui opposera les hommes entre eux, et il apparaĂźt comme le plus subversif par sa radicalitĂ© et son universalitĂ©. Ces perspectives insensĂ©es se rĂ©sument dans la foi en un Dieu qui, clouĂ© nu sur une croix, s’identifie aux victimes de la violence humaine pour exorciser Ă  jamais la violence des bourreaux. Le comble de l’ineptie !

Une Église hĂ©gĂ©monique devenue marginale

Un christianisme anachronique

Face aux rĂ©alitĂ©s de l’histoire, le christianisme a rapidement renoncĂ© Ă  sa vocation subversive. Pour se propager et pour servir sa propre gloire sous couvert de la gloire de Dieu, il s’est Ă©rigĂ© en systĂšme politico-religieux alliĂ© aux puissants et ce pĂ©chĂ© originel le poursuit. Il a inculquĂ© aux petits la peur de Dieu et du diable, et n’a pas craint de monnayer l’accĂšs au salut Ă©ternel dont il s’est attribuĂ© le monopole. Les intĂ©rĂȘts convergents du monde et de l’Église ont transformĂ© l’évangile en religion. Au culte « en esprit et en vĂ©ritĂ© » annoncĂ© par JĂ©sus s’est substituĂ©e une Ă©crasante accumulation de savoirs et de rites dont la maĂźtrise a Ă©tĂ© rĂ©servĂ©e au clergĂ©. Un processus aux consĂ©quences dĂ©sastreuses. Cette option, qui a longtemps Ă©tĂ© profitable Ă  l’Église du point de vue sociopolitique, a abouti Ă  une impasse Ă  mesure que la sĂ©cularisation a marginalisĂ© les institutions religieuses. DĂ©sormais coupĂ©e des masses pauvres et enfermĂ©e dans une culture dĂ©passĂ©e, l’Église se trouve doublement en porte-Ă -faux : par rapport Ă  sa mission originelle d’une part, et par rapport Ă  l’environnement contemporain d’autre part. Se cantonnant de plus en plus dans les cĂ©rĂ©monies et la reprĂ©sentation, elle se condamne Ă  vĂ©gĂ©ter, guettĂ©e par diverses dĂ©rives sectaires.

Dans cette conjoncture, il n’est pas Ă©tonnant que se rĂ©pande le doute sur ce que peut encore signifier le message Ă©dulcorĂ© attribuĂ© Ă  un prophĂšte juif disparu il y a deux mille ans. Le christianisme qui s’en rĂ©clame n’est-il pas complĂštement dĂ©passĂ© au regard des bouleversements culturels et sociaux en cours ? Il faut admettre que l’humanitĂ© est en train de muter, ou tout au moins de vivre une rĂ©volution aussi considĂ©rable que celle du nĂ©olithique, lorsque nos lointains ancĂȘtres, cueilleurs et chasseurs nomades, se sont sĂ©dentarisĂ©s en inventant l’agriculture et l’élevage qui, Ă  la faveur d’un accroissement de la production et d’une spĂ©cialisation des activitĂ©s sociales, ont permis la crĂ©ation des villes et des États. Les connaissances scientifiques et techniques ont Ă  prĂ©sent pris le pas sur les savoirs religieux et discrĂ©ditent les faiseurs de miracles. La primautĂ© de l’individu se substitue Ă  celle des collectivitĂ©s sacralisĂ©es d’autrefois. Le pouvoir sur les hommes a perdu son aura divine et se trouve de plus en plus subordonnĂ© aux impĂ©ratifs du marchĂ©. La civilisation urbaine submerge les campagnes sur toute la planĂšte et modifie radicalement le rapport Ă  la nature autrefois considĂ©rĂ©e comme le thĂ©Ăątre de la grandeur divine. Dieu n’est plus perçu comme tout-puissant et beaucoup l’ont congĂ©diĂ©. De quelle utilitĂ© est l’évangile par rapport Ă  cela ?

EngluĂ©e dans son passĂ© en dĂ©pit de ses dĂ©nĂ©gations, l’Église se montre pusillanime et peine Ă  accompagner l’humanitĂ© contemporaine. Recourant Ă  des rites hĂ©ritĂ©s d’une Ă©poque rĂ©volue comme la royautĂ© d’IsraĂ«l et la fĂ©odalitĂ© mĂ©diĂ©vale, les liturgies ne parlent plus au commun des hommes. La hiĂ©rarchie ecclĂ©siastique se croit toujours investie du monopole de la vĂ©ritĂ© au double plan des dogmes et de la morale, et refuse de reconnaĂźtre le caractĂšre relatif de toutes les constructions doctrinales. L’autoritĂ© revendiquĂ©e au nom des Écritures et de la Tradition s’exerce dans le cadre d’un appareil de pouvoir obsolĂšte, dĂ©clarĂ© d’institution divine et de ce fait prĂ©tendu intangible. Le dialogue avec les autres religions et avec l’athĂ©isme n’est que balbutiement, mise en scĂšne plus que dialogue vĂ©ritable. La laĂŻcitĂ© est considĂ©rĂ©e comme un pis-aller Ă  contourner, et non comme un gage de libertĂ©. Toujours suspecte, la sexualitĂ© reste soumise Ă  de multiples formes de rĂ©pression dont certaines sont criminelles, telle l’interdiction du prĂ©servatif par Jean-Paul II en Afrique, etc. L’Église se mĂ©fie de la modernitĂ©, la condamne volontiers, et se spĂ©cialise dans l’énoncĂ© de normes abstraites et dans des activitĂ©s cĂ©rĂ©monielles dĂ©suĂštes. La foi chrĂ©tienne est assez communĂ©ment rĂ©duite Ă  un « dĂ©pĂŽt sacrĂ© » confiĂ© Ă  un corps sacerdotal censĂ© surplomber le monde, Ă  une somme de savoirs et un legs cultuel qu’il suffirait de conserver et de reproduire.

De Vatican II aux parvis

Si l’Église se voyait comme les hommes du commun la voient au lieu d’exiger que ceux-ci la voient avec les yeux de la foi, si elle voyait avec les yeux du monde le spectacle qu’elle donne, elle en serait consternĂ©e. Elle se dĂ©couvrirait prisonniĂšre d’usages rituels et mondains souvent ridicules par leur anachronisme, pĂ©remptoire au plan doctrinal et dure dans ses jugements, butĂ©e dans son attitude Ă  l’égard des femmes, ne conformant pas ses pratiques Ă  ses enseignements, intĂ©ressĂ©e et liĂ©e par des alliances douteuses, gouvernĂ©e par une gĂ©rontocratie machiste attachĂ©e Ă  un centralisme bureaucratique surannĂ©, etc. Elle serait scandalisĂ©e par les exigences inhumaines qu’elle impose en matiĂšre sexuelle, matrimoniale et de procrĂ©ation Ă  ses fidĂšles, et notamment aux plus dĂ©vouĂ©s et aux plus malheureux d’entre eux comme les prĂȘtres qui ne supportent plus leur cĂ©libat et les couples sĂ©parĂ©s. Or l’incarnation de l’évangile dans les rĂ©alitĂ©s contemporaines, son inculturation, est non seulement la premiĂšre condition de l’audibilitĂ© de l’Église, mais c’est la condition incontournable de sa crĂ©dibilitĂ©, de la crĂ©dibilitĂ© de la vĂ©ritĂ© qu’elle proclame. Vatican II avait compris cela, mais ce concile semble avoir fait long feu.

Le christianisme est-il donc vouĂ© Ă  sombrer avec les structures ecclĂ©siastiques qui l’ont peu Ă  peu fossilisĂ© ? Ou peut-il se relever en quittant les habitudes qui l’entravent et l’étouffent ? MĂȘme le plus anticlĂ©rical des chrĂ©tiens souhaite une conversion de l’Église Ă  sa vocation premiĂšre qui est de servir les hommes dans l’humilitĂ© et la simplicitĂ©, et de servir Dieu en agissant ainsi. Tous les croyants passionnĂ©s d’évangile aimeraient voir les institutions ecclĂ©siales se dĂ©faire de leur ritualisme et de leur dogmatisme, s’ouvrir au monde et rejoindre les pauvres pour Ă©pouser leur cause qui est la premiĂšre cause de Dieu lui-mĂȘme, promouvoir la confiance et le dialogue avec les fidĂšles en renonçant Ă  un systĂšme de pouvoir monarchique de droit divin qui ignore la crĂ©ativitĂ© et la libertĂ© des communautĂ©s locales. Mais est-ce possible ? Les espoirs suscitĂ©s par Vatican II restent-ils justifiĂ©s ou bien le christianisme est-il en train de se frayer des voies nouvelles sur les parvis des sanctuaires et des hauts lieux de la thĂ©ologie officielle ? La rĂ©ponse Ă  cette question ne peut se trouver que dans le sillage de l’évangile qui oblige Ă  reconnaĂźtre que les urgences du monde sont prioritaires par rapport aux problĂšmes strictement ecclĂ©siastiques.

Pour un christianisme en symbiose avec l’humanitĂ©

Du sacré au profane

L’avenir de Dieu parmi les hommes ne se joue pas Ă  travers des rites ou des savoirs. Il se joue au plus prĂšs des hommes et Ă  ras de terre, dans le monde tel qu’il est, avec ses espoirs et ses violences. Et ce dans le cadre d’une mondialisation inĂ©dite qui est porteuse Ă  la fois de gages d’humanisation et de pĂ©rils mortels. Pour rendre aujourd’hui l’évangile au monde, il faut par consĂ©quent le libĂ©rer de la religion qui l’a accaparĂ©, qui l’a enfermĂ© et chosifiĂ© en le sacralisant pour le doter de pouvoirs magiques. Une fois pour toutes, le voile du Temple s’est dĂ©chirĂ© au moment de la mort du Christ, abolissant l’archaĂŻque clivage entre le sacrĂ© et le profane, fondement habituel des religions et du sacerdoce qui sont toujours et partout caractĂ©risĂ©s par la sĂ©paration et la puretĂ© rituelle. Le Christ est le don immĂ©diat et sans rĂ©serve que Dieu fait de lui-mĂȘme au monde, quittant l’habitat cĂ©leste des autres dieux pour habiter parmi les hommes et les rendre saints, pour sanctifier tout ce qui existe. LibĂ©rĂ©e du temple et du sacerdoce, la religion chrĂ©tienne est Ă  repenser en fonction de l’homme crĂ©Ă© par Dieu et habitĂ© par lui, sans hypothĂšque idĂ©ologique relevant de la sacralitĂ© et des terreurs primitives.

Que devient l’Église dans cette perspective ? Il faut d’abord rappeler que c’est par elle que l’évangile s’est transmis au fil des siĂšcles malgrĂ© toutes les trahisons, et qu’il n’existe peut-ĂȘtre pas d’autres canaux pour continuer Ă  le transmettre. De mĂȘme que l’homme ne peut pas se passer de langage pour parler, il ne peut pas se passer d’institutions pour vivre avec les autres. Mais loin de se rĂ©duire Ă  son pĂ©rimĂštre sociologique, aux structures et aux conceptions qu’elle a hĂ©ritĂ©es de l’histoire, l’Église n’existe pour les hommes et pour Dieu que lĂ  oĂč se vit l’évangile. Ce n’est pas la continuitĂ© apostolique et le droit canon qui la constituent, ni mĂȘme quelque orthodoxie que ce soit. C’est l’amour et le service des hommes auquel le Christ s’est identifiĂ©. Quelles que soient les difficultĂ©s qui assaillent les institutions ecclĂ©siastiques, il n’y a aucune raison de penser que cette aventure-lĂ  soit terminĂ©e. Dans le sillage des croyants d’autrefois qui se sont vouĂ©s corps et Ăąme, comme François d’Assise, Ă  aimer et Ă  servir leurs semblables et leur Dieu, le siĂšcle dernier a vu se lever, entre autres, Albert Schweitzer, Martin Luther King, Helder Camara, Oscar Romero, mĂšre Teresa, l’abbĂ© Pierre, sƓur Emmanuelle. Ce sont ces croyants-lĂ  qui, avec l’innombrable foule des croyants inconnus, gardent l’Église vivante. Mais pour renaĂźtre, il lui faudra emprunter des formes nouvelles, et peut-ĂȘtre mĂȘme des appellations nouvelles.

« Dieu premier servi » à travers autrui

Il me plaĂźt de vous citer ici un extrait des Lettres Ă  un jeune prĂȘtre, un livre de Pietro di Paoli dont je vous recommande vivement la lecture. La devise « Dieu premier servi » est commentĂ©e comme suit : « C’est une belle devise, mais cela ne signifie pas que Dieu passe avant les hommes... Cela signifie que Dieu (et donc le service des hommes) passe avant l’argent, la puissance, les honneurs, l’amour-propre, le dĂ©sir de possession et aussi notre envie de nous distraire. Cela signifie que rien, absolument rien, ne passe avant l’humain. Notre obĂ©issance Ă  Dieu, au Dieu fait homme, nous impose de toujours choisir la rĂ©alitĂ© de la vie des hommes et des femmes, de toujours choisir cette Ă©paisse et visqueuse pĂąte humaine, contre notre amour idolĂątrique des absolus. Jamais une idĂ©e ne vaut plus cher qu’un homme, une femme, parce que c’est pour cet homme, pour cette femme que le Christ donne sa vie. Choisir de dĂ©fendre une idĂ©e, une thĂ©orie, une thĂ©ologie, plutĂŽt que les hommes ou les femmes rĂ©els et vivants, c’est “recrucifier” le Christ. » La religion constitue, au regard de l’évangile, la pire des idolĂątries quand elle se veut absolue : elle devient alors nĂ©gatrice de Dieu et de l’homme, et mĂšre des pires violences.

Principale activitĂ© sociale de l’Église, le culte est d’urgence Ă  reconsidĂ©rer. Le Dieu biblique exĂšcre toute forme de narcissisme, n’a pas besoin de culte pour lui-mĂȘme, n’a pas besoin d’ĂȘtre adorĂ© comme les dieux paĂŻens, n’a donc besoin ni de sanctuaires ni de prĂȘtres. MalgrĂ© l'importance du Temple dans le judaĂŻsme ancien, les prophĂštes d’IsraĂ«l ont condamnĂ© le culte avec vĂ©hĂ©mence quand il prenait le pas sur la justice. « Cessez de m’importuner avec vos offrandes, car – parole de YahvĂ© – vos sacrifices me rĂ©pugnent, votre religion me dĂ©goĂ»te, ont rĂ©pĂ©tĂ© Amos et IsaĂŻe en des termes Ă  peu prĂšs semblables. Je ne supporte plus vos fĂȘtes et vos pĂšlerinages. Quand vous Ă©tendez vos mains pour vos priĂšres, je dĂ©tourne les yeux et je ne vous Ă©coute pas. Éloignez de moi le brouhaha de vos cantiques et le tintamarre de vos harpes... Ce que je veux, c’est le droit et la justice. » Les rites ont changĂ©, mais nos grands-messes et nos pĂšlerinages sont-ils aujourd’hui plus agrĂ©ables Ă  Dieu, quand ils confortent directement ou indirectement un ordre social qui Ă©crase les faibles et les pauvres Ă  travers le monde, au su et au vu de nous tous, d’une façon bien plus atroce qu’à l’époque d’Amos et d’IsaĂŻe ? La liturgie n’a de sens que si elle est la cĂ©lĂ©bration fraternelle de l’amour qui, venant de Dieu, unit les croyants dans une bienveillance rĂ©ciproque et dans le service de leurs frĂšres, en commençant par les plus dĂ©munis.

Que devient alors la priĂšre ? Voici, Ă  titre d'exemple en milieu catholique, une rĂ©ponse possible Ă  cette question. La vieille femme en cause n’a jamais enviĂ© le statut sacerdotal et n’est pas du tout tentĂ©e de jouer au prĂȘtre clandestin. Pourtant, en prenant son cafĂ© et le pain du matin, elle se souvient d’un chant d’offertoire de sa jeunesse – « Prends ma vie, Seigneur..., prends ma mort..., prends ce pain..., prends ce vin... ». Sa priĂšre : que la nourriture et la boisson qu’elle absorbe deviennent en elle, et Ă  travers l’ensemble des relations et des activitĂ©s de sa journĂ©e, le Corps du Christ qui fait accĂ©der les hommes Ă  la plĂ©nitude de leur humanitĂ©, deviennent le Sang du Christ qui irrigue la vie du monde de l’amour divin. Et, comme seul l’humble service des autres peut transfigurer les hommes et le monde en incarnant une part de ciel sur la terre, cette priĂšre la renvoie au lavement des pieds qui remplace la scĂšne de l’institution eucharistique dans l’évangile de Jean. Une priĂšre Ă  la dimension du monde, formulĂ©e avec et pour le monde. Faut-il s’interroger sur le caractĂšre licite ou illicite de cette cĂ©lĂ©bration matinale ? Loin de constituer une opĂ©ration magique de transsubstantiation, elle essaye tout simplement d’incarner l'Ă©vangile, au sens fort du terme incarner, de donner corps Ă  l’évangile dans le quotidien des hommes - de rendre l’évangile au monde. Il suffit de peu pour fĂȘter et actualiser l’amour qui, accompli sur le Golgotha, a vaincu la mort et fonde notre espĂ©rance. La pire dĂ©tresse et nos morts de chaque jour peuvent ĂȘtre priĂšre comme les espoirs et les joies qui nous relĂšvent chaque jour. DĂ©rĂ©liction, nĂ©ant et rĂ©surrection.

L’évangile au service des hommes

Une conjoncture périlleuse

Le message de JĂ©sus est des plus simples dans sa forme originelle : se fier en la vie qui est donnĂ©e par Dieu, la respecter et en prendre soin, lĂ  oĂč elle est la plus vulnĂ©rable en premier lieu. L’ultime jugement qui manifestera la vĂ©ritĂ© en toutes choses ne fera que confirmer la vĂ©ritĂ© du vĂ©cu quotidien : « Ce que vous aurez fait au plus petit de mes frĂšres, c’est Ă  moi que vous l’aurez fait... Ce que vous aurez refusĂ© au plus petit d’entre eux, c’est Ă  moi que vous l’aurez refusĂ©. » Cette affirmation ne comporte pas la moindre allusion Ă  la religion, Ă  quelque orthodoxie ou pratique rituelle que ce soit. Mais la mise en Ɠuvre de l’amour d’autrui subvertit en profondeur l’ordre du monde en inversant les valeurs dĂ©finies par les puissants Ă  leur profit. Toute civilisation, toute culture, et bien entendu l’Église pareillement, se trouvent interpellĂ©es par cette invitation rĂ©volutionnaire et seront jugĂ©es Ă  cette aune, comme chacun d’entre nous. C’est portĂ© par la proclamation paulinienne de l’égale dignitĂ© de tous les humains et de la fraternitĂ© universelle que le christianisme primitif s’est rĂ©pandu comme le feu autour de la MĂ©diterranĂ©e. Mais qu’en est-il aujourd’hui ?

Les chrĂ©tiens ont raison de s’alarmer, avec les autres grandes religions et avec tous les vrais humanismes, croyants ou athĂ©es, de la menace que constitue la marchandisation galopante du monde entraĂźnĂ©e par le capitalisme financiarisĂ© qui ne vise que le profit et sĂšme la mort. Jamais le gouffre qui sĂ©pare les pauvres des riches n’a Ă©tĂ© aussi profond, jamais les violences qui en rĂ©sultent n’ont Ă©tĂ© aussi grandes et aussi dangereuses, et jamais l’homme ne s’est manifestĂ© aussi prĂ©dateur Ă  l’égard de la nature au risque de dĂ©truire la vie. L’ultralibĂ©ralisme sauvage qui gouverne la planĂšte ne cesse d’aggraver les processus d’oppression et d’exploitation ou de marginalisation des pauvres qui sont de jour en jour plus nombreux. Le mirage d’une croissance illimitĂ©e des biens de consommation, servie par une technoscience subordonnĂ©e Ă  la logique du marchĂ©, menace Ă  brĂšve Ă©chĂ©ance tous les Ă©quilibres de la nature et jusqu’à la survie de l’espĂšce humaine. La cupiditĂ© du systĂšme transcende et ne cesse de renforcer celle des individus.

Maintes encycliques offrent depuis plus d’un siĂšcle une description par bien des cĂŽtĂ©s pertinente de ces maux. Mais il ne suffit pas de stigmatiser de l’extĂ©rieur la rapacitĂ© et le matĂ©rialisme de la civilisation moderne, comme si l’Église se trouvait au-dessus du systĂšme socioĂ©conomique qui est Ă  l’origine de l’exploitation et de l’oppression. Que d’injustices n’a-t-elle pas absous en soutenant les possĂ©dants et les rĂ©gimes politiques qui ont dĂ©fendu ses intĂ©rĂȘts en mĂȘme temps que les leurs ! Cette dĂ©marche peut mĂȘme se rĂ©vĂ©ler nĂ©faste : dĂ©noncer les injustices comme s’il ne s’agissait que de dysfonctionnements superficiels est trompeur en occultant les racines du mal, et en dĂ©tournant l’homme des combats qui doivent ĂȘtre menĂ©s contre l’inhumanitĂ©. Avant de vouloir enseigner Dieu au monde, l’Église doit essayer de comprendre les hommes en les accompagnant sur leurs chemins, en Ă©coutant le Dieu qui marche Ă  leurs cĂŽtĂ©s, loin des Églises parfois. C’est en devenant humaine parmi les hommes, en partageant leurs souffrances et leurs aspirations, en s’engageant dans les combats qu’ils mĂšnent pour leur dignitĂ©, qu’elle pourra dire Dieu de façon crĂ©dible et libĂ©ratrice.

ÉvangĂ©liser la modernitĂ©

Contradictoire comme tout ce qui est humain, capable d’enfanter le meilleur et le pire, la modernitĂ© n’est pas Ă  accepter ou Ă  rejeter en bloc. Elle a libĂ©rĂ© la raison et a en mĂȘme temps produit un rationalisme dogmatique, instaurĂ© la laĂŻcitĂ© et vilipendĂ© la spiritualitĂ©, promu la personne et instituĂ© un individualisme forcenĂ©, Ă©mancipĂ© la femme et asservi le sexe, sauvegardĂ© la vie et commis des gĂ©nocides. Elle exalte la jeunesse et la prive d’avenir, alimente d’immenses espĂ©rances parmi les nations et verrouille leur Ă©volution, encourage les rĂ©voltes contre les dictatures et les Ă©touffent. AmbiguĂ«, elle n’est pas un aboutissement, mais une voie. Le royaume de Dieu ne peut se construire aujourd’hui qu’à travers elle, en s’incarnant dans le monde pour le libĂ©rer de l’inhumanitĂ©. L’espĂ©rance altermondialiste appelle un alterchristianisme.

La foi chrĂ©tienne ne renaĂźtra qu’en participant Ă  la rĂ©sistance et aux combats que requiert l’humanisation de la sociĂ©tĂ©. Si les hommes qui parlent de justice et de paix ne luttent pas d’arrache-pied contre l’iniquitĂ© rĂ©gnante, aucune autre libĂ©ration ne vaut d’ĂȘtre annoncĂ©e et les prĂ©dicateurs ne seront que des pantins. Ce ne sont pas les docteurs qui manquent dans l’Église, mais les prophĂštes qui acceptent avec audace, Ă  leurs risques et pĂ©rils, de combattre les politiques qui sacrifient la nature et l’humanitĂ© aux intĂ©rĂȘts Ă  court terme d’une minoritĂ© de privilĂ©giĂ©s. Il est urgent de s’élever contre le modĂšle de croissance dominant, et contre les guerres menĂ©es pour maintenir un statu quo inique. La Parole de Dieu ne peut parler aux hommes et transformer le monde qu’en prenant corps ici et maintenant comme cela est arrivĂ© en d’autres temps autour du bassin mĂ©diterranĂ©en, dans le monde grec et romain, puis en milieu paĂŻen.

Dans ce domaine comme dans tous les autres, rien n’est jamais dĂ©finitivement acquis. En s’incarnant, le christianisme revĂȘt par la force des choses des formes particuliĂšres en rapport avec chaque culture, puisqu’il est impossible que la Parole se manifeste autrement parmi les hommes. Mais l’évangile subvertit toutes les cultures, y compris la chrĂ©tienne, puisqu’il n’existe aucune forme de culture qui puisse contenir cette Parole. DĂšs lors n’est-ce que dans le dĂ©roulement de la vie et dans la diversitĂ© culturelle, historique et gĂ©ographique, que le message revĂȘt toute sa dimension. Le christianisme ne se rĂ©duit pas aux structures et aux idĂ©ologies qui ont Ă©tĂ© les siennes jusqu’à ce jour. Toutes les nations, toutes les cultures, toutes les religions ont vocation Ă  reflĂ©ter le Christ et Ă  constituer le corps du Christ en vĂ©hiculant des valeurs christiques. Vouloir restaurer la religion pour Ă©riger sur terre une sociĂ©tĂ© chrĂ©tienne Ă  l’image de la citĂ© cĂ©leste n’est qu’un leurre. Il nous faut habiter et transfigurer la modernitĂ© telle qu’elle se prĂ©sente pour faire advenir une nouvelle et plus grande modernitĂ©, pĂ©trie d’évangile et toujours Ă  Ă©vangĂ©liser de nouveau.

Conclusion

Je terminerai cette causerie en vous recommandant encore une lecture : Le souffle d’une vie de Guy Aurenche, prĂ©sident du CCFD-Terre solidaire. Ce livre illustre ce qui se passe sur le terrain quand l’évangile est rendu au monde. Ne se prĂ©occupant guĂšre de savoir « qui est Dieu », l’auteur se prĂ©occupe de savoir « oĂč le trouver » et comment le secourir. Convaincu que l’homme reste habitĂ© par Dieu, il croit que tous les humains sont capables d’aimer et mĂ©ritent d’ĂȘtre aimĂ©s. DĂšs lors, tout ce qui avilit, maltraite et dĂ©truit l’homme doit ĂȘtre combattu. Et notamment les politiques qui criminalisent les pauvres et repoussent l’étranger. Sans relĂąche, il faut lutter contre la torture et la peine de mort, contre le rejet, la misĂšre et le sous-dĂ©veloppement quels qu’ils soient. Contre la faim, les haines et les guerres. Parce que « catholique » au sens Ă©tymologique de ce terme, Aurenche estime que la Parole crĂ©atrice et libĂ©ratrice de Dieu Ă©chappe Ă  tout monopole. FonciĂšrement universel, le message Ă©vangĂ©lique du Christ et de la Tradition vivante de l’Église ne connaĂźt aucune frontiĂšre. À l’opposĂ© de tout repli identitaire, les chrĂ©tiens doivent entrer en dialogue et en partenariat actif avec toutes les personnes et toutes les communautĂ©s qui Ɠuvrent Ă  l’humanisation de la sociĂ©tĂ©.

Jean-Marie Kohler

« Le souffle d’une vie », de Guy Aurenche

PrĂ©face de StĂ©phan Hessel, Éd. Albin Michel, 2011

« Quand j’aide les pauvres, on dit que je suis un saint.
Mais quand je demande pourquoi il y a de la pauvreté, on me traite de communiste. »
Helder Camara



Contre la barbarie du néolibéralisme

Direct et pragmatique, le « souffle » dont tĂ©moigne Guy Aurenche dans ce livre dĂ©voile au lecteur un rĂ©jouissant chemin d’évangile Ă  travers les contradictions et les Ă©preuves du monde contemporain. Un chemin de libĂ©ration et d’amour face aux forces mortifĂšres qui menacent l’humanitĂ©. Par delĂ  l’évocation des « quarante ans de combat » menĂ©s par l’auteur en tant qu’avocat et Ă  la tĂȘte de l’Acat puis du CCFD-Terre solidaire, l’ouvrage invite chacun Ă  participer Ă  l’instauration d’une sociĂ©tĂ© plus juste et plus fraternelle. Une rafraĂźchissante bouffĂ©e d’air prophĂ©tique.

Aurenche ne se contente pas de prĂ©coniser une moralisation de l’ordre social dominant en remĂ©diant Ă  ses dysfonctionnements. Il identifie et combat l’inhumanitĂ© qui est Ă  la racine de cet ordre et qui le dĂ©termine. C’est parce que les puissants privilĂ©gient leurs intĂ©rĂȘts au mĂ©pris de l’humanitĂ© que la violence et la misĂšre dĂ©vastent la planĂšte. Les ĂȘtres les plus vulnĂ©rables sont partout humiliĂ©s, opprimĂ©s, exploitĂ©s ou marginalisĂ©s. La maison commune que reprĂ©sente la nature est pillĂ©e sans vergogne. Mais contre l’inacceptable, la rĂ©sistance et la rĂ©volte s’imposent aux plans Ă©thique et politique. « Un autre monde est possible » : Ă©quitable, solidaire et respectueux de toutes les cultures.

Se fier à la vie et croire en l’homme

La Vie est premiĂšre et elle aura le dernier mot, affirme Aurenche. Elle est la source de l’humanitĂ© et l’irrigue jusque dans les enfers. En amont de toute religion, une mystĂ©rieuse tendresse originelle habite le cƓur des hommes et peut racheter mĂȘme les plus coupables d’entre eux. Cette vitalitĂ© qui vient d’ailleurs et qui transcende l’ĂȘtre humain est une force de rĂ©surrection capable de vaincre toutes les fatalitĂ©s et toutes les morts. DĂ©fiant le mal et repoussant la dĂ©sespĂ©rance, l’auteur proclame son inĂ©branlable foi en l’homme, en sa vocation Ă  aimer et Ă  ĂȘtre aimĂ©.

En exigeant le respect absolu de la dignitĂ© humaine, la DĂ©claration universelle des droits de l’homme revĂȘt pour Aurenche un caractĂšre sacrĂ©. Comme l’évangile, elle impose de combattre les politiques qui maltraitent et avilissent l’ĂȘtre humain, qui criminalisent les pauvres et repoussent l’étranger. Lutte contre la torture et la peine de mort, contre toutes les formes de rejet, de misĂšre et de sous-dĂ©veloppement. Il faut d’urgence agir partout, dans tous les domaines et Ă  tous les niveaux, pour bannir la faim, les haines et les guerres. C’est pourquoi le CCFD-Terre solidaire se bat sur tous les fronts, non pas pour crĂ©er une « citĂ© chrĂ©tienne », mais simplement pour une sociĂ©tĂ© plus humaine.

Une foi engagée au service du monde

Aurenche se dit heureux d’appartenir Ă  l’Église catholique et de militer dans ses institutions. Mais il n’en est pas prisonnier et n’hĂ©site pas Ă  en critiquer la cĂ©citĂ© et les manquements Ă  l’occasion. La Parole crĂ©atrice et libĂ©ratrice de Dieu Ă©chappe Ă  tout monopole. FonciĂšrement universel, le message Ă©vangĂ©lique du Christ et de la Tradition vivante de l’Église ne connaĂźt aucune frontiĂšre. Aussi l’auteur se veut-il, Ă  l’opposĂ© de tout repli identitaire, en dialogue et en partenariat actif avec toutes les personnes et toutes les communautĂ©s qui Ɠuvrent Ă  l’humanisation de la sociĂ©tĂ©.

« Dieu n’est pas Ă  chercher dans les cieux, Ă©crit Guy Aurenche, mais Ă  rencontrer dans les aventures humaines ». Sans s’embarrasser de prĂ©alables dogmatiques, ce christianisme de terrain relĂšve de la plus profonde intelligence de la foi. Radicalement bienveillant et valorisant l’altĂ©ritĂ©, « Ă  l’écoute des Samaritaines d’aujourd’hui », il se prĂ©occupe plus de savoir « oĂč est Dieu » et comment le secourir, que de prĂ©ciser « qui Il est ». Une foi qui doit par consĂ©quent se risquer hors les murs : « Parce qu’il est catholique, le CCFD-Terre solidaire se doit d’aller aux frontiĂšres de l’Église, lĂ  oĂč elle a parfois du mal Ă  s’aventurer, et oĂč l’Esprit dĂ©ploie aussi ses trĂ©sors d’inspiration. »

Jean-Marie Kohler

BrÚves paroles à l'attention des catéchumÚnes

À l'occasion de la remise de la Bible



Pourquoi donc vous remettre une Bible aujourd’hui, alors qu’il y en a probablement dĂ©jĂ  plusieurs dans votre famille, et que vous ne considĂ©rez pas forcĂ©ment ce livre comme votre BD prĂ©fĂ©rĂ©e ?

On dit qu’elle contient la Parole de Dieu. Mais qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire pour des jeunes d’aujourd’hui ?

Les histoires pieuses ne font plus recette, c’est Ă©vident. La Bible dĂ©crit des Ă©vĂ©nements vieux de plusieurs millĂ©naires, et beaucoup de ses rĂ©cits ont dĂ©jĂ  Ă©tĂ© entendus trop souvent au temple ou Ă  l’école du dimanche... Nous sommes tous si habituĂ©s aux textes bibliques que nous ne sommes plus guĂšre attentifs Ă  ce qu’ils nous disent.

Et pourtant ! Ce livre contient des interrogations parmi les plus actuelles et les plus urgentes, et des vĂ©ritĂ©s parmi les plus profondes. De quoi vous Ă©tonner... Elle nous ouvre Ă  ce qui est absolument essentiel dans la vie : le respect de ce qui nous entoure, le partage de ce que nous avons, la bienveillance envers chaque crĂ©ature, et surtout l’amour d’autrui.

L’Ancien Testament raconte ce qui s’est dĂ©roulĂ© entre Dieu et le peuple juif jusqu’à JĂ©sus. Tout y passe, le meilleur et le pire, comme dans la vie humaine... Il y a de belles histoires, mais il y en a tant d’autres qui ennuient, ou qui choquent et dĂ©routent...

Parmi les choses difficiles Ă  comprendre, je rappellerai l’épisode central de la sortie d’Égypte : pour sauver son peuple, Dieu a fait pĂ©rir les Égyptiens dans la Mer Rouge, alors qu’on nous assure qu’il aime tous les hommes sans distinction...

Le Nouveau Testament rapporte la vie, l’enseignement, la mort et la rĂ©surrection de JĂ©sus, puis la naissance des premiĂšres communautĂ©s chrĂ©tiennes. Il contient Ă©galement des histoires tout Ă  fait surprenantes comme celles-ci :

– Le mĂȘme salaire pour l’ouvrier qui n’a travaillĂ© qu’une heure et pour celui qui a trimĂ© toute la journĂ©e sous le soleil, au lieu d’un salaire proportionnel Ă  l’effort fourni... N’est-ce pas fonciĂšrement injuste ?
– L’incroyable et impossible demande de JĂ©sus d’aimer tout le monde, y compris nos ennemis, c’est-Ă -dire ceux qui nous font du mal... N’est-ce pas franchement maso sinon stupide ?
– Et, pour finir, toute cette vie d’amour et d’ouverture de JĂ©sus qui s’est terminĂ©e lamentablement sur une croix au milieu de deux malfaiteurs, le plus humiliant des supplices. Ce n’est pas trĂšs rĂ©ussi pour un Dieu, Ă  premiĂšre vue...

Que de contradictions Ă  dĂ©mĂȘler ! Que de choses difficiles Ă  comprendre et Ă  accepter !

Oui, c’est bien pour vous provoquer que je soulĂšve ces questions. À vous de dĂ©couvrir les vĂ©ritĂ©s inattendues et absolument essentielles que la Bible peut vous apprendre. Vous verrez que Dieu n’est pas comme les hommes : sa façon d’aimer et d’inviter Ă  l’amour est diffĂ©rente de celle du monde. Et loin d’ĂȘtre ringard, l’évangile propose la rĂ©volution la plus indispensable pour l’avenir de l’humanitĂ© – pour la justice et la fraternitĂ© entre les hommes, et pour la sauvegarde de notre maison commune qu’est la planĂšte.

Si vous vous engagez dans la voie indiquĂ©e par la Bible, vous deviendrez de vrais chrĂ©tiens. MalgrĂ© les difficultĂ©s inhĂ©rentes Ă  la foi, vous vivrez dans la joie et la paix, en harmonie avec la nature, au service des hommes et surtout des plus malheureux auxquels notre Dieu s’identifie. Vos parents et la paroisse vous aideront Ă  avancer sur ce chemin.


À l'occasion d'une profession de foi


Je ferais certainement plaisir aux aĂźnĂ©s de la paroisse, et peut-ĂȘtre mĂȘme au pasteur, si je profitais de ce moment de parole pour vous exhorter Ă  venir rĂ©guliĂšrement au culte Ă  la suite de la cĂ©lĂ©bration d’aujourd’hui...

Mais cela ne servirait Ă  rien ! Je crois donc plus honnĂȘte et plus utile d’oser formuler une question qui va dĂ©ranger, mais qui nous prĂ©occupe tous gravement : pourquoi voit-on de moins en mois de jeunes au culte ?

Il est vrai que la foi ne se mesure pas Ă  la rĂ©gularitĂ© de la pratique religieuse – on a eu raison de vous le dire. Mais il n’est pas moins vrai qu’une foi qui n’est plus portĂ©e par une communautĂ© vivante risque de sombrer – il faut aussi le rappeler.

Bien que ces questions soient trĂšs compliquĂ©es, n’hĂ©sitez pas Ă  en discuter dans vos groupes de jeunes, et interpellez sans crainte les anciens et vos parents pour qu’ils s’interrogent eux aussi. L’avenir de la foi chrĂ©tienne en dĂ©pend.

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On peut dire que le monde moderne est individualiste et matĂ©rialiste, avide de plaisirs et de rĂ©ussite plus que de morale et de religion. Mais si vous, les jeunes, vous doutez de l’idĂ©al affichĂ© par l’Église, c’est souvent parce que les comportements des adultes sont aux antipodes de l’idĂ©al qu'ils prĂȘchent.

Nous aimons parler d’amour et de charitĂ©. Mais nous devons avouer que, par nos modes de vie, nous sommes concrĂštement complices, aux plans politique et Ă©conomique, de l’injustice qui Ă©crase les plus faibles chez nous et Ă  travers le monde, et que notre Ă©goĂŻsme dĂ©truit la crĂ©ation.

La jeunesse reste l’ñge de l’idĂ©al : vous dĂ©testez l’injustice, la haine, la violence et les guerres. Mais que faisons-nous pour vous aider Ă  garder cet idĂ©al quand nous ne rĂȘvons pour vous que de rĂ©ussite sociale – avec un job confortable et bien payĂ©, sans trop Ă  nous prĂ©occuper de ceux qui sont diffĂ©rents de nous, Ă  l’abri de frontiĂšres que nous ne franchissons que pour nos vacances...

Vous avez raison de penser que nos beaux discours ne pĂšsent pas lourd devant Dieu. Refusez par consĂ©quent de nous Ă©couter quand nous nous contentons de vous conseiller Ă  trop bon compte - « Faites ce que je vous dis, mais ne vous mĂȘlez pas de ce que je fais ! » Sans juger personne, indignez-vous face Ă  ceux qui usent de la langue de bois et ont des pratiques inacceptables !

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Et je ne parlerai pas de l’ennui que peuvent vous inspirer les cĂ©rĂ©monies religieuses qui se dĂ©roulent dans un dĂ©cor et selon des rites hĂ©ritĂ©s d’un passĂ© rĂ©volu. Pourquoi ne pas imaginer de nouvelles façons de partager l’évangile comme se partage la vie au quotidien ? PlutĂŽt que de soins palliatifs, notre communautĂ© a besoin d'initiatives innovantes et de sang nouveau. Mais il faut de l'audace pour cela.

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Si nous dĂ©sirons vraiment l’avĂšnement d’un monde plus humain, plus juste et plus fraternel, et d’une Église fidĂšle Ă  l’évangile, faisons tout notre possible, lĂ  oĂč nous sommes et dĂšs maintenant, chacun et ensemble, pour mettre en pratique cette espĂ©rance et pour la partager.

Que ces vƓux nous engagent tous Ă  quitter nos vieilles habitudes pour les chemins prophĂ©tiques sur lesquels l’évangile nous appelle !

Jacqueline Kohler

 
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